Hernandez : « Tout ce qui s’est passé avant la finale, il faut l’oublier »

  • Juan Martin Hernandez alors joueur du Racing 92
    Juan Martin Hernandez alors joueur du Racing 92 Fred Porcu / Icon Sport - Fred Porcu / Icon Sport
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Champion d’Europe en 2015 avec le RC Toulon, finaliste malheureux en 2005 avec le Stade français, Juan Martin Hernandez a également porté les couleurs du Racing 92. Ce samedi, il suivra la finale de Champions Cup entre son ancien club et Exeter. L’occasion d’aller à sa rencontre et d’évoquer avec lui l’actualité du rugby à travers le monde. Pour Midi Olympique, « El Mago », son surnom à la grande époque, évoque donc en vrac l’évolution du jeu et des hommes qui font ce sport, son amour du Stade français, la situation dramatique que vit son pays. Mais il revient aussi sur l’épisode de la vraie-fausse reprise de l’AS Béziers Hérault.

Lorsque vous étiez joueur, vous aviez plutôt tendance à fuir les médias. Pourquoi avoir accepté cette interview aujourd’hui ?

Je n’avais rien contre les journalistes. À l’époque, tout le monde me disait : « Mais pourquoi tu es comme ça ? ». Pourquoi tu dis toujours non aux interviews. Seulement, quand j’étais joueur, je considérais que de répondre aux questions d’un journaliste, c’était du temps de perdu. Je préférais consacrer ce temps à ma récupération ou à dormir. Je suis un gros dormeur (rires).

Vous avez gagné la Coupe d’Europe avec Toulon, vous avez perdu une finale avec le Stade français. Que représente cette compétition pour vous ?

C’est la compétition la plus prestigieuse après la Coupe du monde. Du premier match jusqu’à la finale, le droit à l’erreur n’est pas permis. Dans cette compétition, il y a les meilleures équipes, les meilleurs joueurs. Tout est précis, intense. Chaque match est très excitant, bien plus qu’un match de championnat. Il y a aussi le parfum de jouer contre des équipes étrangères. J’ai vraiment adoré jouer ces matchs de Coupe d’Europe.

Quel regard justement portez-vous sur le Racing 92, un de vos anciens clubs, qui va disputer sa troisième finale de Champions Cup en cinq ans ?

J’ai joué quatre ans au Racing, j’ai vu ce club se construire. Il y a une stabilité très forte tant au niveau de l’effectif que du staff. Laurent (Travers) a fait un gros boulot. C’est un club qui, depuis quelques années, est toujours constant au plus haut niveau. C’est la marque des grands clubs. Je ne sais pas si le Racing peut remporter enfin la Champions Cup. Une finale, ça reste une finale. Tout peut arriver. Surtout, Exeter est une équipe qui monte en puissance depuis quelques années. Ces deux équipes méritent vraiment d’être en finale. Mais on ne gagne pas une finale parce qu’on mérite de la gagner. On la gagne parce qu’on est meilleur durant 80 minutes, parce qu’on en a plus envie, parce qu’on l’a mieux préparé stratégiquement. En fait, tout ce qui s’est passé avant la finale, il faut l’oublier.

Un joueur du Racing vous impressionne-t-il en ce moment ?

Juan (Imhoff) est un joueur incroyable. Le plus facile dans le sport, comme dans la vie, c’est d’arriver tout en haut. Le plus difficile, c’est de durer. Juan est un des meilleurs joueurs du monde à son poste depuis de nombreuses années. Je me réjouis d’ailleurs qu’il ait été rappelé chez les Pumas. Il le mérite. Vraiment. C’est un joueur, dès qu’il touche le ballon, il se passe quelque chose.

Quel souvenir gardez-vous de votre titre européen avec le RCT en 2016 ?

Ce titre suscite un sentiment très bizarre en moi. Je suis champion d’Europe avec Toulon en ayant joué qu’une seule rencontre, la finale. J’étais arrivé en cours de saison, je n’ai porté les couleurs du RCT que six mois. Je ne conserve donc de cette finale que la chance d’avoir pu soulever la Coupe d’Europe. Ce qui est une chance incroyable, je l’avoue. Mais je n’ai pas vraiment eu le sentiment de m’inscrire dans l’histoire de ce club. Et puis, pour moi, il y a beaucoup plus important que de soulever un trophée.

Quoi donc ?

J’ai eu la chance de jouer une finale aussi avec le Stade français contre Toulouse en 2005. C’était totalement différent. Je portais les couleurs de Paris depuis trois ans, nous vivions une aventure incroyable. Nous étions comme une famille. J’ai vraiment vécu mes plus belles années à Paris. Le rugby était déjà professionnel mais pas autant qu’aujourd’hui. Malheureusement, cette finale, nous l’avions perdue. Pour moi, ça a été un coup de poignard dans le cœur. C’est difficile à dire, peut-être même à entendre, mais au fond de moi, je pense que j’aurais préféré gagner la Coupe d’Europe avec le Stade français. Ce trophée aurait alors eu une autre saveur.

À ce point ?

Je n’ai rien contre Toulon. Au contraire. Ce club m’a permis de soulever la Coupe d’Europe et je l’en remercie. Mais c’était déjà une autre approche du rugby. Une autre époque. Personnellement, j’ai préféré mes premières années, notamment au Stade français. Max (Guazzini) était un président très présent, mais quand il donnait sa confiance à un entraîneur, il la donnait à fond. Aujourd’hui, les présidents, ceux qui ont acheté les clubs, les mécènes, entrent dans le vestiaire pour un oui, pour un non. Je ne suis pas d’accord. Le vestiaire appartient aux joueurs et aux entraîneurs. Il y a des clubs où les présidents débarquent à la fin des matchs avec une armée de types, des partenaires, des copains. Des gens qui n’ont rien à faire là. Surtout, quand ça gagne, il y a du monde. Mais quand ça perd, il n’y a plus personne.

Êtes-vous déçu par l’évolution des mentalités dans le rugby ?

C’est le professionnalisme qui veut ça et je ne suis pas contre car cela rend les joueurs meilleurs. Seulement, nous sommes dans un système où les joueurs sont enfermés très jeunes dans des centres de formation. On leur dit comment s’entraîner, comment manger, où s’asseoir dans le bus, comment bien dormir. Ils ont des gens qui portent leurs bagages, qui leur cirent les chaussures. Dites-moi à quel moment ces jeunes joueurs apprennent à penser par eux-mêmes ? Ils sont tous formatés de la même façon. Et j’avoue que ça commence à me faire peur.

En contrepartie, ils ont des salaires très confortables…

C’est normal que ces joueurs gagnent beaucoup d’argent. Ils sacrifient leur vie pour devenir des sportifs de haut niveau. C’est malheureusement le prix à payer pour que le spectacle soit au rendez-vous sur le terrain. Je regrette simplement que le rugby soit devenu un sport uniforme. Par exemple, avant chaque équipe, chaque nation avait son identité, son caractère, sa spécificité. Aujourd’hui, tout est harmonisé, mécanique. Un peu comme dans une usine, les joueurs travaillent à la chaîne. J’espère que le rugby professionnel saura s’adapter pour permettre aux joueurs de mieux comprendre et s’approprier le jeu. Pour développer leur réflexion.

Pouvez-vous nous dire quelle est la aujourd’hui la situation du rugby argentin ?

La Covid est une catastrophe pour l’Argentine, la situation est dramatique. Nous sommes le pays du monde qui sera resté confiné le plus longtemps. Le virus n’était pas encore arrivé chez nous que nous avions déjà été confinés. Pour mieux nous préparer, soi-disant. Seulement, cela fait sept mois que l’on se prépare. Et nous avons un taux de mortalité très élevé, le cinquième le plus haut du monde. Surtout, l’économie argentine était déjà en crise avant la Covid, je vous laisse imaginer la situation actuellement. Les gens travaillent ici à la journée pour gagner un peu d’argent et aller le soir au supermarché pour acheter à manger. Forcément, le rugby argentin souffre aussi. En 2016, les Jaguares avaient intégré le Super Rugby. L’équipe progressait avec notamment cette finale en 2019 contre les Crusaders, le public s’intéressait de plus en plus au rugby, une identité commençait à se construire. Aujourd’hui, c’est un coup d’arrêt et c’est regrettable. Mais j’ai appris d’Agustin (Pichot) à toujours regarder devant.

Quelles sont les solutions pour que le rugby argentin poursuive sa progression ?

Les Jaguares ont besoin d’une compétition du même niveau que le Super Rugby. Seulement, il n’y en a pas en Amérique du Sud. Le rugby argentin est face à un moment de reconstruction dans la région, avec le Brésil, l’Uruguay, le Chili ou encore le Paraguay. Évidemment, ce n’est pas le même niveau que les Pumas. Mais la ligue sud-américaine de rugby a le mérite d’exister. C’est le bon moment pour aider à son développement. Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais. Le monde du rugby a besoin de voir émerger de nouvelles nations.

Mais n’est-ce pas un retour en arrière pour le rugby argentin ?

Les Pumas doivent continuer à évoluer au plus haut niveau, c’est une certitude. Seulement, le monde vit une situation exceptionnelle. Pas seulement le rugby. Quelles compétitions organiser aujourd’hui quand les frontières sont fermées ? Quelles décisions prendre par rapport au protocole sanitaire mis en place ? Pour l’équipe d’Argentine qui a participé à la Ligue sud-américaine, il a fallu passer d’abord quatorze jours confinés dans un hôtel avant de partir en Uruguay. Pour partir en Australie pour le Rugby Championship, nouvelle quatorzaine à respecter ! À ce rythme, ils vont arriver à Noël.

N’avez-vous pas le sentiment que l’Argentine est redevenue le parent pauvre du rugby mondial ?

Laissons passer du temps, il est trop tôt pour juger. Aujourd’hui, il est logique que les nations du sud nous ferment la porte. La situation est exceptionnelle. Dans un an, je l’espère, elle sera revenue à la normale.

Était-ce finalement logique que la Fédération argentine pousse ses meilleurs joueurs à rejoindre l’Europe ?

C’est logique. Si la fédération n’avait ouvert cette porte pour les joueurs, quelle compétition auraient-ils pu jouer ? Comment auraient-ils gagné leur vie ? Il n’y a plus d’argent en Argentine. Et c’est dans l’intérêt des Pumas d’aller voir ailleurs. C’est la seule façon pour les joueurs de se maintenir à un bon niveau de performance. Et je peux vous jurer que l’UBB a fait une très bonne affaire avec Guido Petti. Lui, il peut devenir le meilleur joueur du Top 14. Marcos Kremer, c’est aussi une machine. Le Stade français ne sera pas déçu.

Mais les Pumas vont-ils pouvoir maintenir leur niveau de performance ?

Question très difficile. Certains joueurs comme Marcos Kremer ou Guido Petti ont signé en France, Julian Montoya et Tomas Cubelli ont choisi la Western Force en Australie. Mais d’autres sont restés en Argentine. Et malheureusement, ces joueurs-là, ne pourront pas disputer de compétition de haut niveau. Au contraire, les Néo-Zélandais ou les Australiens peuvent continuer à jouer. Et de ce que j’ai vu, le niveau est impressionnant parce qu’ils n’ont jamais arrêté de jouer au rugby.

Comment avez-vous réagi à la défaite d’Agustin Pichot pour la présidence de World Rugby ?

J’ai vu toute l’énergie qu’il a mise lorsqu’il était vice-président de World Rugby pour faire bouger les lignes. Dans son combat, il a mis beaucoup de passion. Il a énormément travaillé. C’est vraiment dommage pour le rugby qu’il n’ait pas été élu. Je pense que le monde du rugby n’était pas prêt pour avoir un président comme Agustin.

A-t-il accepté sa défaite ?

Il a vraiment été déçu. Mais le lendemain, il avait d’autres projets. Il rebondit à une vitesse incroyable. Si ce genre de truc m’arrive, je peux tomber en dépression (rires). Lui, non. Il pense toujours à l’avenir, à ce qu’il peut faire pour améliorer les choses. Moi, je lui ai fait part de ma déception. Il m’a répondu : « Juan, j’ai perdu, ce n’est pas grave, on passe à autre chose. » Il est comme ça, c’est dans sa nature. Alors que sur cette élection, de nombreuses questions se posent. J’aimerais qu’on m’explique par exemple pourquoi le vote s’est déroulé sur une dizaine de jours. Je n’avais jamais vu ça (rires). C’est quand même bizarre, non ?

A-t-il ressenti une injustice ?

Le monde du rugby, comme tous les domaines, est devenu très politique. Les Nations majeures du rugby ont eu peur du changement. Elles sont dans une position très confortable et elles ne veulent pas perdre leur pouvoir. Agustin voulait accélérer les choses. Peut-être trop vite, je ne sais pas. Mais un jour, les nations qui sont au pouvoir seront contraintes de mener des réformes pour développer ce sport.

Bernard Laporte, qui a été votre entraîneur à Toulon, est devenu vice-président de World Rugby. Quel regard portez-vous sur lui ?

Je ne connais pas l’homme politique, ni ses affaires, je ne peux donc rien en dire. Je suis trop loin de tout ça. En revanche, je connais l’entraîneur. C’est un très grand manager. Il sait parler aux joueurs, il sait tirer la quintessence d’une équipe de rugby. En six mois à Toulon, j’ai découvert un personnage extraordinaire. Un avant-match avec Bernard Laporte dans un vestiaire, je suis heureux de l’avoir vécu. J’en avais entendu parler avant d’arriver à Toulon, mais c’est quand même mieux en « live ».

Que vous avait-on dit de lui avant d’arriver ?

Rien de spécial, mais je me souviens que certains de mes partenaires au Stade français m’avaient raconté son discours à la mi-temps d’un match France - Argentine. Qu’est-ce que j’avais ri ! Il paraît qu’il hurlait en disant : « C’est quoi l’Argentine ? L’Argentine, c’est Juan Hernandez. C’est un joueur, un seul joueur. Vous n’êtes pas capable d’arrêter un seul joueur ? » À l’époque, j’avais pris un fou rire parce que j’imaginais la scène avec la gouaille de Laporte.

Ses discours avaient-ils une influence sur vous lorsque vous étiez à Toulon ?

Bernard avait compris que je n’avais pas besoin qu’on me parle beaucoup. Je me mettais déjà beaucoup de pression tout seul, j’avais besoin d’être dans ma bulle. C’était presque maladif. Mais après mes blessures au dos et au genou, quand je suis revenu en 2009, j’ai vraiment abordé le rugby différemment. Pendant deux ans, j’avais vécu une drôle de situation. Le téléphone ne sonnait plus, j’étais seul, seulement entouré de ma famille et mes amis. Durant cette période, je me suis posé de nombreuses questions. Est-ce que ça valait vraiment la peine de se mettre autant de pression ? Ne valait-il pas mieux profiter de ma passion et prendre du plaisir ? Ma perspective a donc radicalement changé, même si je suis resté un compétiteur. Ça, c’est dans ma nature.

Votre surnom « El Mago » était-il difficile à porter ?

Faire le magicien tous les week-ends, ce n’est pas ce qu’il y a de plus simple. Je peux même vous jurer que j’étais rarement satisfait de ma prestation après un match. Enfant, mon père me disait toujours : « Juan, il faut toujours viser la perfection, toujours s’entraîner pour être le meilleur. » J’ai été éduqué de cette façon. J’ai le sentiment d’avoir été un sportif professionnel dès l’âge de 12 ans, sauf qu’à cette époque je ne touchais pas d’argent (rires). Mais ce n’est pas facile tous les jours parce que c’est beaucoup de pression.

Au regard de la situation en Argentine, aimeriez-vous revenir en France ?

Cette question, je me la pose tous les jours en ce moment. Vraiment. J’ai d’ailleurs failli revenir il y a quelques semaines. Christophe Dominici m’avait proposé de le rejoindre pour le projet de reprise du club de Béziers. J’avais dit oui. Mes cartons étaient prêts. Malheureusement, le projet n’a pas abouti.

Quel aurait été votre rôle ?

J’aurais intégré le staff technique dans un rôle d’entraîneur des skills. J’aurais adoré aider les joueurs à progresser techniquement, à voir le jeu différemment. Ce projet me plaisait, pas seulement pour quitter la situation en Argentine. Mais parce que je me vois bien dans ce rôle à l’avenir.

Est-ce à dire que vous êtes prêt à vous lancer dans une carrière d’entraîneur si un projet en France vous séduit ?

Oui, c’est un challenge qui me plairait. Avant la proposition de « Domi », je ne l’avais pas forcément envisagé. Seulement, cet épisode a réveillé quelque chose en moi. Depuis que j’ai échangé avec « Domi, j’ai beaucoup réfléchi à ce que j’ai vraiment envie de faire. Aujourd’hui, j’ai envie de transmettre ma passion de ce jeu, mes connaissances. J’ai commencé à coucher mes idées dans un cahier, à imaginer des exercices. Je suis prêt à relever ce défi. Mais pas à n’importe quel prix ! Je veux m’inscrire dans un projet à long terme avec des mecs en qui je peux avoir confiance pour bien travailler. »

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