Ce bonheur à l’imparfait

  • à la Une, Romain Ntamack face à Jonathan Sexton, duel d’ouvreurs et de générations au cœur de ce France - Irlande.
    à la Une, Romain Ntamack face à Jonathan Sexton, duel d’ouvreurs et de générations au cœur de ce France - Irlande. Midi Olympique - Patrick Derewiany
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Il a donc fallu un tournoi tronqué à l’issue retardée, une nouvelle guerre des institutions et même un huis-clos au Stade de France pour s’offrir le privilège de revoir le XV de France jouer la victoire finale dans le Tournoi sur le dernier match. Franchement, ça en valait la peine...

Imaginez la scène. Mars 2010, Romain Ntamack, qui n’a pas encore soufflé sa dixième bougie, s’entraîne sur le terrain annexe d’Ernest-Wallon à balancer quelques passes vissées des deux côtés que n’auront jamais certains mecs à plus de cent apparitions en Top 14. Pendant ce temps-là à Marcoussis, son père Émile, entraîneur des trois-quarts du XV de France, souffle des conseils à sa paire de centres Yannick Jauzion-Mathieu Bastareaud avant d’affronter l’Angleterre en clôture du Tournoi des 6 Nations. Pour placer une interminable flèche du temps - chère à Fabien Galthié - en plein cœur de la récente histoire contrariée des Bleus, il faut rappeler que le premier a mis un terme à sa carrière voilà presque sept ans et demi quand le deuxième termine la sienne au centre… De la troisième ligne.

C’est dire si l’eau, ou plutôt le torrent de boue quand il s’agit du palmarès français sur la dernière décennie, a coulé sous les ponts. Ce fut néanmoins la semaine qui avait mené à la dernière victoire finale dans le Tournoi. À pleurer… Alors, s’il avait fallu assurer à l’époque au fils de "Milou", à Antoine Dupont et ses 13 balais qui allumait ses premiers "pétards" sur les pelouses cabossées de Castelnau-Magnoac, à Jean-Baptiste Gros et 10 printemps qui découvrait à peine le ballon ovale au Val de Provence, et à leur joyeuse bande de potes actuels, qu’ils porteraient les prochains espoirs de ce pays, ils auraient sûrement pouffé d’un rire aussi naïf que gêné. Et pourtant… Dix ans, que c’est long. Dix ans à valser de déroutes en désillusions, d’attentes en déboires. Et voilà que le jour de gloire est arrivé. Enfin. Celui d’un triomphe magnifique et incontestable ? Loin de là pour l’heure, juste d’aborder une ultime journée du Tournoi avec l’opportunité de le remporter. Là où l’objectif n’était d’ordinaire qu’un lointain souvenir depuis des semaines. Le destin - attendri par les mandats désolants de Saint-André, Novès et Brunel - a même offert de prolonger le plaisir plus de sept mois. Du temps pour rêver. "C’est quand même plus sympa que de viser la quatrième place sur le dernier match", en plaisantait quasiment Antoine Dupont dans ces colonnes lundi. Tellement vrai.

Pointud et Laugel en sparring partners "de luxe"

Alors, aussi généreux soit-il, le sort ne pouvait réserver un contexte idyllique, ou même normal, pour célébrer les retrouvailles du XV de France avec ce que l’on appelle l’ambition sur la scène internationale. Il fallait bien un Tournoi totalement tronqué dont l’épilogue se dessine fin octobre. Il fallait bien un Stade de France complètement vide dans lequel résonnent les coups de pompe d’Anthony Bouthier et les commentaires de Matthieu Lartot. Il fallait même des éternels désaccords entre Ligue et Fédé pour préparer cette finale avec Lucas Pointud et Jonathan Laugel en sparring partners "de luxe".

Oui, il fallait vraiment tout ça pour oser se pincer et revoir un jour nos Bleus risquer de filer l’amour aussi imparfait soit-il. Rien que pour ça, il convient de remercier ces gamins-là, quelle que soit l’issue samedi soir. Le bonheur est parfois si simple. Non, ils ne rafleront peut-être pas ce Tournoi. À vrai dire, ils n’en sont d’ailleurs clairement plus les favoris. Parce qu’il pourrait "suffire" au Trèfle irlandais de garder ses feuilles sur la pelouse du SDF, ou parce que la valise, avec laquelle l’Italie va quitter la scène romaine face à l’Angleterre samedi, est déjà remplie d’avance. Il sera alors temps de regretter que ces Bleus encore trop immatures aient arrêté les compétitions une semaine trop tôt, un dimanche de mars en écosse. Il sera même l‘occasion de se rappeler que "Super Dupont" était visiblement passé à l’heure d’été pour l’ouverture du Tournoi en balançant ce ballon en tribunes une minute avant le gong et en offrant un bonus inespéré au XV de la Rose. Puis de se souvenir, dans la seconde suivante, que ce point n’était rien face à tous ceux qu’il rapporte.

L’hommage de Sir Clive Woodward

En fait, l’essentiel n’est déjà plus de savoir si l’équipe de France va se poser sur le toit de l’Europe ou pas. Il est plutôt de comprendre comment ne pas gâcher ces années brillantes qui lui tendent leurs bras. Pour ce Tournoi, le pari est déjà réussi. Les Bleus sont de retour et ils ont marqué les esprits. Pensez que, cette semaine dans le Daily Mail, Sir Clive Woodward avouait qu’il avait toujours considéré les nations sudistes comme les références à battre régulièrement pour avoir la moindre chance de dominer la planète, avant de faire cette confidence : "Je pense que c’est la France contre laquelle l’Angleterre doit désormais se mesurer. […] Ce XV de France n’est pas encore un produit fini mais je vois une génération exceptionnelle de joueurs brillants mûrir ensemble. Je vois potentiellement la meilleure charnière du monde avec Antoine Dupont et Romain Ntamack, une fantastique paire de centres avec Virimi Vakatawa et Gaël Fickou, des finisseurs comme Teddy Thomas et des joueurs magiques comme Thomas Ramos. Et les avants, menés par l’incroyable Camille Chat, sont massifs, athlétiques et méchants."

L’hommage est grand, du plus glorieux des meilleurs ennemis. Il illustre la mine d’or sur laquelle sont assis Galthié et ses adjoints. Et si c’était à leurs hommes d’écœurer la troupe d’Eddie Jones dans ce duel à distance ? Parce que garder la moindre mesure avec de tels talents devient un exercice olympique. Après avoir assisté au festival de cannes français le week-end dernier, lequel a mis à genoux Alun Wyn-Jones et son armada à la moindre accélération adverse, on se dit que cette folle histoire vaut bien un ultime feu d’artifice.

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