Grand entretien (2/2) - Kolbe : « Mon enfance a été éprouvante mais elle m'a forgé »

  • Croyant fervent, Cheslin Kolbe affirme que "Dieu m’a donné ce don et je l’en remercie"
    Croyant fervent, Cheslin Kolbe affirme que "Dieu m’a donné ce don et je l’en remercie" PA Images / Icon Sport - PA Images / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Le 2 novembre 2019, Cheslin Kolbe et les Boks étaient couronnés champions du monde à Yokohama. Un an jour pour jour après ce sacre, l’ailier du Stade toulousain s'est longuement confié dans les colonnes de Midi Olympique magazine. Il revient sur ce jour de gloire mais aussi - et surtout - sur son histoire personnelle, son combat pour une Afrique du Sud apaisée et son nouveau statut. (épisode 2 sur 2)

Vous avez passé plusieurs mois en Afrique du Sud pendant le confinement. Qu’avez-vous découvert sur place ?

J’ai pu constater de mes propres yeux que tout ça était encore d’actualité. C’était dur de voir ces gamins qui buvaient dans la rue, marchaient sans chaussures, mangeaient des bouts de pizzas trouvés je ne sais où. Il y a tant de misères encore. On fait ce qu’on peut à notre niveau. Sans aides du gouvernement, juste avec le soutien de généreux donateurs qui mettent la main à la poche. Nous distribuons jusqu’à 2000 repas par jour tout de même. Je me dis que chaque personne que l’on peut aider et chaque petit déclic que l’on peut provoquer, c’est déjà une petite victoire.

Vous sentez-vous investi d’une mission de par votre statut ?

Oui, c’est plus que jamais de ma responsabilité car j’ai cette exposition, cette histoire aussi. Je peux ramener des sponsors avec mon nom. Mais tout ça, je ne le fais pas pour ma notoriété. Je n’en tire aucune gloire.

Entre vos essais spectaculaires et votre titre, vous êtes devenu une star de ce jeu.

(Il coupe, en rigolant) Je ne suis qu’un être humain comme les autres.

Oui, mais vous ne pouvez pas ignorer que le regard des autres a changé sur vous, depuis un an ?

Je ne vais pas mentir. Je sens bien qu’avec tout ce qui s’est passé, les gens me voient sous un œil nouveau et il y a plus d’attentes autour de ma personne. Mais les gens qui me connaissent savent que je reste le même. Je crois toujours en les mêmes principes : chaque jour, je m’efforce d’être une meilleure personne, pour mes proches et tous les gens qui peuvent compter sur moi.

En quoi votre vie a-t-elle changé en un an ?

Ce qui est évident, c’est que les gens me reconnaissent beaucoup plus. De plus en plus de supporters veulent me parler, avoir une photo et partager un instant privilégié. Ce n’est en aucun cas un problème. Cela fait partie du succès et je le vois même comme une bénédiction. Que ce soit dans la rue ou au bord des terrains, j’estime qu’il est nécessaire d’accorder un moment aux personnes qui viennent me voir. Vous ne savez jamais ce qu’elles peuvent traverser dans la vie, les difficultés qu’elles ont… Si je peux leur redonner le sourire ou leur amener un petit élan positif en leur donnant un peu de mon temps, c’est déjà énorme. Parfois, les gens n’ont besoin que de ça pour aller mieux.

Vous êtes plus attendu sportivement, aussi : l’approche peut-elle rester la même quand l’on a l’étiquette de champion du monde et de meilleur joueur du Top 14 ?

Franchement, je joue au rugby parce que j’aime ça. J’aime toujours autant ça. Je ne m’embarrasse pas de réflexions sur le genre de joueur que je veux être, sur qui je suis. J’ai un environnement qui me permet d’être heureux sur le terrain et d’y réussir. C’est tout ce qui compte. Je ne me prends pas la tête avec le reste.

Au-delà de votre nouvelle notoriété, on peut souligner une ironie du destin : vous, le banni du rugby, êtes devenu un symbole du jeu d’attaque…

(Il rigole) Oui, c’est marrant de voir à quel point les codes ont radicalement changé. Mes appuis, c’est ce petit quelque chose de spécial que j’ai, c’est mon truc qui m’a permis de me démarquer. Dieu m’a donné ce don et je l’en remercie. J’ai vite compris que je ne serai jamais le plus costaud alors j’ai cherché à développer ces points forts, ma vitesse, mes crochets. Je suis heureux si, de par mon parcours, je peux donner de l’espoir à de jeunes joueurs de mon calibre qui sont confrontés à leur tour à des remarques sur leur taille. Je leur dis : peu importe vos mensurations, si vous travaillez sans compter et si vous croyez en vos qualités, vous pouvez atteindre tous vos objectifs.

Votre père, qui était un brillant centre à son époque, a-t-il le même gabarit ?

Il est un peu plus grand quand même : il mesure 1’80, 1’82. Disons qu’il collait davantage au prototype du joueur sud-africain traditionnel. Lui, il était plus physique, à mettre de gros tampons aux adversaires… Quand j’étais petit, d’ailleurs, il me demandait de lui rentrer dedans il me disait que je ne risquais pas de lui faire mal. Ça m’a formé au rugby de contact. Mais bon, je me suis plus tourné sur la prise d’espaces (rire).

Peut-on dire que, dans un sens, vous vivez son rêve ?

Oui, clairement. Je vis mon rêve et le sien en même temps. Il était d’un bon niveau. Mais comme il jouait au temps de l’apartheid, il ne pouvait pas jouer pour la sélection. C’était comme ça à l’époque… Il n’était pas possible non plus d’être professionnel, ce qu’il aurait sûrement été. Tout ça, j’ai eu la chance de pouvoir l’accomplir. Je l’ai fait, pour lui aussi. C’est un symbole très fort à mes yeux. Sachez qu’il ne m’a jamais mis de pression pour que je devienne rugbyman. J’ai commencé le rugby quand j’avais 6 ans et j’avais l’athlétisme en parallèle. Mon père voulait juste que je sois heureux. Il m’a laissé libre de mes choix.

Les Lions britanniques et irlandais viendront l’année prochaine en Afrique du Sud, pour la première fois depuis 2009. Où en étiez-vous, à ce moment-là ?

J’avais 16 ans. C’est l’année du déclic justement, la première véritable opportunité de ma carrière. Cette année-là, j’ai représenté la Western Province pour la première fois. Jusqu’alors, je suivais mon petit bonhomme de chemin, je n’envisageais pas de faire carrière. A force d’entendre que j’étais trop petit, sûrement. Je ne savais pas trop de quoi ma vie serait faite. J’étais jeune, encore insouciant. En 2009, j’ai commencé à me faire remarquer avec ces premières sélections et, dans le même temps, j’ai halluciné devant la folie populaire suscitée par la tournée des Lions dans notre pays. Quand nous avons gagné, les gens sont devenus euphoriques. Ça m’avait vraiment marqué. Je me suis alors dit que ce devait être génial de vivre de tels moments. A partir de ce moment, j’ai abordé le rugby de manière plus sérieuse.

Jusque-là, comment décririez-vous votre enfance : a-t-elle été aussi dure que votre environnement ne l’était ?

Elle a été éprouvante mais elle m’a forgé. Si je n’avais pas été confronté à toute cette violence au quotidien, je n’aurais pas été aussi fort et déterminé à mon avis. Quand je vois d’où je suis parti et où je suis arrivé, je ne peux être que reconnaissant envers la vie. Et envers mon père et ma mère. Je n’aurais pas pu rêver de meilleurs parents. Ils ont été incroyables. Ils ont fait tout leur possible pour nous offrir une existence moins dure que les autres, à moi et à ma sœur. Ils se levaient tôt tous les matins et revenaient tard le soir. Grâce à leurs sacrifices, j’ai pu devenir rugbyman professionnel. Je crois qu’ils en sont fiers. C’est ma manière de les remercier pour tout ce qu’ils ont eu à surmonter.

Par rapport à cette histoire personnelle, comment abordez-vous votre rôle de père, vous qui allez bientôt accueillir un deuxième enfant ?

C’est la première de mes priorités. Je veux être le meilleur père pour mes enfants, avant tout le reste. C’est ma responsabilité de veiller à leur bien-être, d’amener à manger sur la table et de leur offrir les conditions d’un bel avenir. Je remercie Dieu pour le talent qu’il m’a donné car le rugby me permet de leur assurer tout ça.

Votre vie s’écrit en France depuis trois ans. Comment vivez-vous l’éloignement géographique d’avec votre terre natale ?

Au début, ça a été douloureux, je ne le cache pas. Nous sommes très attachés à la famille, nous vivions presque tous ensemble. La distance a été d’autant plus problématique que nous sommes arrivés en France avec un bébé de 4 mois. Ma femme n’a pas pu être aidée autant qu’elle l’aurait souhaité. Au club, les gens savaient que ça me peinait et ils ont été très prévenants. C’est comme ça, parfois, il faut accepter des sacrifices pour avoir une meilleure vie. Maintenant, tout va bien.

Vous ne reviendrez pas dans l’hémisphère Sud pour disputer le Rugby Championship, cet automne. Comment avez-vous réagi au forfait décrété par la Saru ?

La Fédération a placé la santé et l’intégrité physique des joueurs en premier lieu. Ça se comprend : la compétition n’avait repris que depuis deux semaines au pays quand ça a été annoncé. La décision a dû être dure à prendre. Le fait de ne pas pouvoir représenter notre nation dans cette compétition nous attriste mais nous ne contrôlons pas tout. Surtout en cette période.

La prochaine échéance avec les Boks sera donc la tournée des Lions britanniques et irlandais en juillet 2021. C’est dit-on le plus grand événement rugbystique après la Coupe du monde...

Ça paraît tellement loin mais oui, je suis plus que déterminé à participer à cette tournée. Surtout que, comme je vous l’ai dit, c’est en partie grâce à celle de 2009 que j’ai entrepris de devenir rugbyman professionnel.

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