Grandes gueules en liberté

  • Matthieu Jalibert a eu un geste déplacé sur Julien Dumora vendredi soir qui a mis le feu aux poudres. Des gestes malheureusement de plus en plus présents sur les terrains…
    Matthieu Jalibert a eu un geste déplacé sur Julien Dumora vendredi soir qui a mis le feu aux poudres. Des gestes malheureusement de plus en plus présents sur les terrains… Canal+
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La fin de match entre Castres et l’Union Bordeaux-Bègles a été marquée par un accrochage dans l’en-but après l’essai victorieux des Girondins, entraînant un coup de gueule de la part de Thomas Combezou et d’un mea culpa du bout des lèvres de Matthieu Jalibert qui a mis le feu aux poudres avec un geste irrespectueux sur Julien Dumora. Des dérapages malheureusement de plus en plus fréquents en Top 14.

Chaque journée de Top 14 donne lieu à sa polémique. Non pas toujours pour un coup de sifflet malvenu ou un essai refusé à tort mais plutôt pour un mot, une phrase, une petite tape qui n’a rien d’amicale... Les joueurs parlent, certainement un peu trop pour ne pas dire à tort et à travers. Derrière la main courante, les moqueries ont toujours existé, plus ou moins bien senties de la part des supporters. Il y a toujours eu des grandes gueules sur le terrain, avec quelques joueurs à la langue bien pendue et la repartie facile. Des "chambreurs", des poils à gratter souvent parfaitement identifiés à l’image de Sylvain Marconnet pendant sa carrière, maniant le verbe comme d’autres usent de chistera pour donner mal à la tête aux adversaires. Des joutes verbales souvent drôles, cherchant à titiller le second degré pour toucher sa cible. Un "chambrage" plutôt sympa, sans débordement, bien loin de certains sports où l’échange de mots est une arme essentielle. C’est ainsi que le basket américain a donné naissance au "trash talking" et la mondialisation a fait le reste. Chambrer est devenu la norme. Hélas, le rugby n’a pas échappé au phénomène et l’absence de public a mis en exergue cette nouvelle mode puisqu’il est bien plus facile d’entendre les acteurs. Le constat est simple : tout le monde parle ! Trop ! C’est le côté pervers du rugby moderne, policé et filmé sous tous les angles. Tout le monde peut l’ouvrir sans crainte de représailles. Il est impossible de faire taire les pipelettes avec la boîte à gifles, sous peine de s’offrir une convocation devant la commission de discipline la semaine suivante.

Yann Delaigue : "L’état d’esprit des joueurs de rugby est de plus en plus pourri..."

Les mots sont encore impunis et les joueurs ont bien compris que la vengeance n’a plus sa place alors ils ont rajouté quelques gestes, comme cette petite tape rageante sur la tête pour tourner en ridicule un adversaire. Des petites humiliations qui passent souvent inaperçues ou qui n’engendrent pas de conséquences comme lorsque Tawera Kerr-Barlow y va de sa petite tape "amicale" sur Sébastien Bézy au cours de la confrontation entre La Rochelle et Clermont. L’ancien Toulousain avait fait la moue mais s’était bien gardé de répondre. Un calme que Julien Dumora n’a pas su conserver vendredi soir, après un geste similaire de l’ouvreur de l’UBB, Matthieu Jalibert, qui a eu tout faux sur cette célébration de l’essai de la victoire de son équipe à Castres. Le jeune international, qui avait été remplacé, a fait irruption sur le terrain (ce qui est formellement interdit), tapé dans le dos de l’arrière du CO avant d’aller féliciter ses partenaires. Il s’ensuivit une belle échauffourée et un mea culpa d’une mauvaise foi criante, doublé d’un sourire en coin au micro de Canal + : "Ce n’était pas forcément volontaire. C’était dans l’euphorie, je ne l’ai pas vu et on s’est percutés. Après, il y a un petit chamaillage, mais ce n’était pas voulu. Ce n’est pas des belles images que l’on veut voir dans notre sport. Je m’excuse auprès de lui, je n’ai pas pu lui dire à la fin. J’espère qu’il ne m’en veut pas."

Ce chambrage et l’explication ont suscité de vives réactions de la part des internautes mais aussi d’anciens joueurs, comme Yann Delaigue : "L’état d’esprit des joueurs de rugby est de plus en plus pourri… Tous ces petits gestes (petites tapes sur la tête, petits mots) vers les adversaires ne caractérisent pas du tout les valeurs de ce sport. Ça devient systématique et les arbitres ne doivent pas accepter cela." Même Sylvain Marconnet, expert en chambrages, venait au soutien de l’ancien demi d’ouverture de Toulon et de Toulouse : "On n’a pas toujours été d’accord mais là je valide ! Quand ça devient systématique, les joueurs le prennent pour acquis et ça devient un réflexe…" Un mauvais réflexe qui a agacé Erik Bonneval : "Non !! La tape sur la tête n’a jamais fait partie du jeu !! C’est juste de l’irrespect parce que tu sais que tu ne risques rien !!!! Dans les années 80-90, j’aurai aimé voir le joueur qui aurait tapé sur la tête de Palmier, Imbernon, Haget, Rodriguez, Champ, Janik, Moscato […] C’est insupportable ! Déjà, les mecs qui s’échauffent, ils n’ont qu’à aller derrière les poteaux de leur camp ! Ils ne viendraient plus comme des footeux sauter sur les mecs qui viennent de marquer !"

Au surlendemain de cette polémique, la direction technique de l’arbitrage n’a réagi qu’aux déclarations d’après match de Thomas Combezou qui est sorti de ses gonds, n’arrivant pas à maîtriser sa frustration : "Les propos inadmissibles de M. Combezou démontrent que nous avons collectivement encore beaucoup de travail pour que le respect soit une vertu cardinale partagée par tous."

Le communiqué n’évoque jamais l’attitude de Matthieu Jalibert qui a pourtant soufflé sur les braises de la frustration, entraînant un incendie qu’il est temps d’affronter. Car si l’humour a toujours fait partie du rugby, les joueurs sont en train de franchir une ligne dangereuse, et ce en toute impunité. "Tu parles trop, tu n’écoutes plus personne et plus personne ne t’écoute", disait la chanson. Un peu de silence, s’il vous plaît.

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