Le roman de « Domi »

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    Le roman de "Domi"
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Joueur surdoué, personnage attachant, fragile et controversé, Christophe Dominici a tragiquement disparu mardi dernier. L’occasion, pour nous, de revenir sur un destin hors normes, une vraie vie de roman…

Christophe Dominici avait beau être un môme du sérail, un enfant de la balle, son aura dépassait allègrement les frontières traditionnelles du rugby. On s’en est finalement rendu compte mardi soir, quand il était déjà trop tard et qu’ils se bousculaient tous, people, champions et politiques, pour lui rendre un ultime hommage.

Il y avait là Patrick Sébastien, qui se souvenait au bord des larmes d’un soir où il avait grimé son "pote Domi" en Florent Pagny, lors d’un prime time. Il y avait aussi Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Education, terriblement secoué face aux députés de l’assemblée nationale. Et tous les autres, Benoit Hamon, Marine Le Pen, Richard Virenque, Nicolas Karabatic ou le Paris Saint-Germain dans sa glorieuse entièreté. La "famille du rugby" ? Elle était là, bien sûr, resserrée autour du destin tragique de son anti-héros le plus célèbre, sans que l’on connaisse néanmoins le degré de sincérité de ses divers hommages. " Christophe est mort seul, nous confiait d’ailleurs un de ses meilleurs amis au lendemain du drame. Mis à part Max Guazzini, Bernard Laporte, Christophe Moni, Franck Comba, Denis Charvet et une poignée d’autres, ils étaient très peu à l’appeler. Où étaient-ils, ces dernières semaines, quand il broyait du noir seul sur son canapé ?" Est-ce la colère, qui parle ? Ou alors, ces mots reflètent-ils seulement ce que nous confiait "Domi" quelques mois avant sa mort, à l’époque où ses démarches autour du rachat de Béziers occupaient tout son être ? "Tout le monde m’appelle pour me demander du travail, nous disait-il ce matin-là. La famille du rugby se souvient que j’existe et ça fait du bien !" Que "Domi" ait fini sa vie seulement protégé du monde extérieur par les bras de son épouse Loretta, l’amour de ses filles (Chiara et Mya) et la bienveillance de quelques fidèles n’est quasiment plus un mystère. Qu’il ait eu la vie d’un personnage de roman ne laisse aujourd’hui, non plus, la moindre place au doute. Quelle histoire, "Domi". Et quelle trajectoire, que celle de ce minot du Var, fils d’horticulteurs et fragilisé, dès l’adolescence, par la disparition brutale de sa sœur Pascale, alors âgée de 24 ans…

Le roman de "Domi"
Le roman de "Domi"

Mystique, religieux, écorché vif…

Le film de cette horrible soirée, l’ailier des Bleus se l’est donc repassé cent fois, mille fois, au cours de son existence : dans le mas de Solliès-Pont, où vivaient les Dominici, Pascale avait ce soir-là préparé un plat de pâtes pour la famille avant d’être avalée par la nuit. "Elle allait voir une copine dans le quartier du Mourillon, écrivait le joueur dans sa biographie sortie en 2007 (Bleu à l’âme, aux éditions du Cherche Midi). Elle n’est jamais revenue. Ma sœur, je l’aimais plus que tout au monde. Peut-être même plus que je n’aimais mes parents, à ce moment-là." Mystique, religieux (avant les matchs importants, il s’assurait toujours que Max Guazzini avait bien versé de l’eau bénite entre les poteaux), sensible à l’invisible, "Domi" écrivait aussi : "Le soir de la mort de Pascale, le grand miroir de la salle à manger est tombé. Dans les jardins, les chiens se sont mis à hurler. C’était des signes. J’aurais dû comprendre leur signification." Face au chagrin, la première réaction du jeune Christophe fut la colère, qu’il exprima vis-à-vis de ses parents puis, très vite, du reste du monde. Avant que le rugby ne l’arrache pour quelques temps aux démons qui le consumaient, il enchaînait ainsi les petits boulots (maçon, serveur, coursier…), vivait la nuit, jouait du poing. Son premier déclic ? "Domi" le connut en 1993, lorsqu’il vit Jean-Luc Sadourny, aux abords du Parc des Princes, descendre du bus de la sélection tricolore tel un prince, vêtu d’un costard impeccable et entouré de gens qui le bouffaient des yeux. "En rentrant chez moi, écrira-t-il plus tard dans sa biographie, j’ai dit à ma mère : "C’est ce que je veux faire, maman !""

Le roman de "Domi"
Le roman de "Domi"

Quand les "cagoles varoises" débarquaient chez Guazzini

Mazette… Il s’est dit, raconté et transmis tellement de légendes urbaines au sujet de "Domi". Dès le départ, à vrai dire. Au jour même, en fait, où il signa son premier contrat au Stade français. Alors traité de "mercenaire" par des supporters toulonnais, l’ailier du RCT leur rétorqua dans un autre de ses élans de vérité : "Quand je suis arrivé à Toulon, je touchais 600 francs par match et 10 000 francs (1 500 euros) par mois lors de ma dernière année à Mayol. Je voulais rester mais à un tarif plus convenable. Les dirigeants toulonnais ont refusé." Et "Domi", accompagné de son grand frère Franck Comba, rejoignit donc Paris en voiture. Au téléphone et entre deux sanglots, Comba raconte : "Je n’oublierai jamais le jour où on a surgi, cote à cote, dans le bureau de Max (Guazzini) pour signer notre contrat. Nous étions des Sudistes qui débarquions dans la capitale. On avait la gourmette au poignet, la chaîne en or et la chemise ouverte : on était nature, quoi ! […] Dans son bureau, Max nous a d’abord écoutés parler et au bout de quelques secondes, il nous a dit : "C’est très bien, tout ça… Mais il faudra surtout penser à changer de style, messieurs… Nous sommes tout de même à Paris, ici !" Ce qu’on avait pu rire, ce jour-là…"

Au sujet de Christophe Dominici, l’ancien président du Stade français confie de son côté : "Je me suis rendu compte qu’il était un garçon à part le jour de sa première sélection en équipe de France. Après la rencontre, il m’a appelé. Il voulait fêter ça avec moi. Quand il est arrivé à la maison, j’ai sorti des verres et une bonne bouteille. Il m’a rejoint dans la cuisine, a soulevé sa veste et m’a donné son maillot bleu. J’avais refusé, lui disant que son premier maillot était pour lui ou pour son père, mais sûrement pas pour moi !"

Révélé à Toulon, Christophe Dominici est pourtant associé dans la mémoire collective au Stade français, le club où il passa les onze plus belles années de sa vie. Cet été, Guazzini racontait : "Je n’oublierai jamais ce jour de 2005 où l’équipe était regroupée en stage à Bugeat, en Corrèze. évidemment, "Domi" était arrivé en retard, dans une belle voiture de sport et en passant devant les autres, avait lancé : "ça va les trompettes ?" Marconnet et toute la bande s’étaient alors promis de se venger. Un soir, ils l’ont chopé dans sa chambre, où il visionnait un film un peu "olé olé", l’ont mis à poil et l’ont lâché dans le seul restaurant de Bugeat, qui était plein à craquer. Les gens quittaient leur table et venaient vers lui pour demander des autographes. Lui, gêné, leur disait : "Vous pourriez me donner un tablier, d’abord ?" "

A-t-il jamais été autre chose qu’un enfant, "Domi" ? A-t-il jamais rêvé à autre chose que jouer, vivre et aimer ? "Il aimait tellement les défis, raconte Denis Charvet. Un soir où nous participions au Tournoi des 6 Stations à Tignes, il était 19 heures et faisait nuit noire lorsqu’il m’a dit : "J’y vais Denis ! La bise !" Je lui ai répondu qu’il était dingue, qu’il n’allait pas rentrer à Paris comme ça, sur un coup de tête et en pleine nuit ! Il a rétorqué, hilare : "C’est rien ! Dans 5 heures, je suis à la maison !" Et à minuit, il m’appelait sur mon portable : "Bien arrivé, minot ! Je t’embrasse !" Il était comme ça, Domi…"

De Fargette à Novès : mythes et légendes

Très proche de Robert Fargette -le petit frère de Jean-Louis Fargette, parrain du milieu varois dans les années 70 et 80- "Domi" n’avait jamais tenté de renier cette amitié que d’autres auraient pu juger trouble. à ce propos, un de ses anciens coéquipiers du Stade français se souvient à présent que quelques mois avant que "Petit Ber" ne se fasse assassiner à La Vallette (Var) de quinze balles dans le torse, il croisait souvent Robert Fargette aux "Princes", une brasserie de la Porte de Saint-Cloud où le cadet de Jean-Louis tapait le carton avec les soldats roses, à la bonne franquette. ça ? C’est la part du mythe "Dominici", à laquelle on greffera aussi le coup de fil anonyme passé à Guy Novès en pleine nuit, les 500 000 euros perdus dans l’escroquerie de la Facem (en 2011, au moment du rachat du Stade français pour un euro symbolique, Dominici détenait 3 % des parts du club parisien) et, plus près de nous, les messages assassins qu’il envoya à Paul Goze ou Jacky Lorenzetti, qu’il estimait à la source d’un complot nuisant à ses projets en Biterre.

Ses affaires, hein ? Il semble aujourd’hui clair qu’elles se portaient plutôt bien et, si le vin de l’Hérault ou l’eau minérale du Tarn ne lui avaient pas fait gagner des millions, ses multiples investissements dans l’immobilier s’étaient quant à eux avérés judicieux, voire carrément fructueux. "Christophe avait de l’argent, concède un proche. Il en avait d’ailleurs prêté beaucoup au fil de sa vie… et sans jamais signer la moindre reconnaissance de dette."

A propos de "Domi", Denis Charvet poursuit : "Il était le petit frère que j’aurais rêvé avoir. Mais il était si fragile… Christophe n’avait pas fait le deuil de sa sœur et enfoui trop de choses, au fil des ans : parfois, à table, il déconnait, semblait heureux avec nous et tout à coup, il changeait de visage et se refermait sur lui-même. C’était comme s’il n’était plus là." Charvet a-t-il un jour craint le pire ? "Diffcile à dire, poursuit-il à présent. Je le pensais costaud car "Domi", c’était surtout un mental de champion. J’avais beau connaître ses démons, je ne pensais donc pas qu’il franchirait le dernier pas." Frappé par une dépression en 2000, alors qu’il était pourtant au sommet de sa gloire, l’ailier des Bleus, qui n’avait alors pas dormi pendant vingt-quatre jours d’affilée, dut faire une cure de sommeil chez Serge Blanco, à Hendaye. à cette époque, il vit des psychiatres, des médiums, des radiesthésistes. Aucun ne lui fit oublier la blessure originelle.

"à Béziers, il a pris tous les coups"

Face au vide laissé par sa disparition, c’est une tonne de souvenirs, des rires épars et des flots de larmes qui inondent depuis quelques jours notre téléphone, au fil des témoignages recueillis pour l’ultime hommage. Franck Comba poursuit : "Mardi après-midi, Christophe Moni m’a appelé quelques minutes après avoir vu son corps… (il marque une pause, étouffe un sanglot) "Domi", c’était mon ami, mon frère… Ces derniers temps, je l’appelais régulièrement parce que je savais que le feuilleton biterrois l’avait beaucoup marqué. Là-bas, il s’était mis en première ligne, avait porté le truc et finalement pris tous les coups." Denis Charvet enchaîne dans un murmure : "J’ai appris sa mort mardi après-midi, alors que je préparais un papier sur Baptiste Serin dans les locaux de RMC. Dans mon casque, j’ai entendu Vincent (Moscato) dire aux autres : "Excusez moi, je me retire quelques minutes". J’ai aussitôt senti dans sa voix un truc qui me faisait très peur. J’en ai eu des frissons, j’ai pensé au pire." Le pire serait finalement confirmé une poussière de temps plus tard, nous laissant, de notre côté, face à l’étrange phrase que nous avait un jour confié l’un des anciens partenaires de Christophe Dominici en équipe de France : "Un soir, après une défaite contre les Samoa à Apia (juin 1999), "Domi" m’avait dit : "Ne sois pas triste, minot, on aura bien vécu. Tu sais, il vaut mieux vivre à fond pendant cinquante ans que comme un pépère tranquille jusqu’à quatre-vingts". Je n’ai jamais oublié cette phrase…"

"Il était le petit frère que j’aurais rêvé avoir. Mais il était si fragile… Christophe n’avait pas fait le deuil de sa sœur et enfoui trop de choses, au fil des ans : parfois, à table, il déconnait, semblait heureux avec nous et tout à coup, il changeait de visage et se refermait sur lui-même. C’est comme s’il n’était plus là." Denis CHARVET

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