Massip, l’enfant du "Péi"

  • Formé à Saint-Denis, sur l’île de la Réunion, avec qui il a remporté le titre territorial cadets (photos de gauche), Florent Massip est aujourd’hui le meilleur buteur du Pro D2 après dix journées. Photos DR et Morgan Mirocolo
    Formé à Saint-Denis, sur l’île de la Réunion, avec qui il a remporté le titre territorial cadets (photos de gauche), Florent Massip est aujourd’hui le meilleur buteur du Pro D2 après dix journées. Photos DR et Morgan Mirocolo
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    Massip, l’enfant du "Péi"
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De son île natale au sommet du Pro D2, l’arrière de Provence Rugby, Florent Massip (26 ans), a connu un parcours escarpé. Mais à force de résilience et de travail - et alors qu’il n’a jamais cessé de croire en sa bonne étoile, "Chico" est devenu le premier joueur né à La Réunion à signer un contrat professionnel.

Aucun parcours n’est linéaire mais certains doivent davantage leur carrière à un cœur immense et une force mentale incommensurable qu’à leur évident talent. Pour Florent Massip, l’histoire démarre en mars 1994, du côté de Sainte-Clotilde, sur la pointe nord de l’île de La Réunion. Et si son papa lui met immédiatement un ballon ovale dans les mains, le petit Florent n’a d’yeux que pour la balle ronde. Gardien talentueux, Massip remporte la Danone Nations Cup en 2006 et devient… champion du monde benjamin avec la sélection réunionnaise. Un destin tracé ? "Avec les années, je commençais à saturer… Mon rôle de gardien ne me donnait pas assez de liberté. J’avais besoin de courir, de m’exprimer avec le ballon et le rugby m’est tombé dessus. " À 15 ans, Massip prend une licence à la FFR et son destin bascule.

Bien aidé par des grands compas qui lui permettent d’inscrire essai sur essai, "Flo" est rapidement repéré et intègre le pôle espoirs de Saint-Denis dès sa première saison. "Florent avait un sens du jeu que je n’ai jamais revu chez un jeune joueur. Il anticipait les situations, ne loupait pas un ballon haut, se rappelle Martien Adolphe, qui était à l’époque conseiller rugby territorial sur l’île. C’était un gamin prédestiné. Il avait des qualités mains-pieds hors normes. Il aurait pu devenir footballeur, basketteur ou volleyeur, s’il l’avait décidé. Il avait moins d’un an de rugby mais il maîtrisait déjà les phases de transition et le jeu sans ballon. "

"La seule différence avec les Fidjiens c’est que moi je parlais la langue"

Le môme que l’on raconte introverti dans la vie se fait alors rapidement un nom sur l’île et attire même les regards de "la métropole" lors d’un tournoi à Avignon, en 2010. "On ne voyait que lui, se souvient Martien. Il plaquait, réussissait des relances du bout du monde, faisait des petits par-dessus. " Au terme du tournoi, Massip reçoit des propositions de Castres et Dax qui donnent du sens à son changement de discipline. Le longiligne arrière s’engage avec le club landais, alors qu’il n’a qu’un an de rugby dans les jambes. "Je voulais devenir pro mais partir à 10 000 km de mon île à 16 ans, ce fut une claque… " Sans certitude, sans repère et loin de son île, Massip débarque alors à Dax et intègre les cadets deuxième année en août 2010. "J’ai pris un billet d’avion aller, sans savoir où cela me mènerait… " Et le premier choc est culturel. "Tu te retrouves parachuté dans un pays que tu connais assez peu. On parle de déracinement pour les Fidjiens mais finalement la seule différence pour moi, c’est que je parlais la langue… " Le marmaille découvre son nouvel environnement, affronte "le premier hiver sans veste, ni manteau " car il n’imaginait pas qu’il pouvait faire "si froid ", apprend à faire sans les plats de sa maman. "J’étais très indépendant. Je pense que ça m’a permis de ne jamais perdre de vue mon objectif. Puis le temps a fait son effet : tu te crées de attaches, tu te fais des potes et j’ai surtout rencontré ma compagne six mois après mon arrivée. Nous sommes toujours ensemble et ça a vraiment été mon repère, durant toutes ces années. Elle m’a permis de garder le cap. "

"La Réunion me manquait.."

Quatre saisons durant, Massip poursuit son apprentissage sous les couleurs dacquoises et croit se rapprocher du rêve qui l’anime depuis qu’il a signé sa première licence. Mais les portes se ferment au terme de la saison 2013-2014. "Les dirigeants me font comprendre qu’ils ne comptent pas me faire entrer au centre de formation. Je doute alors beaucoup, mais je ne pense jamais à rentrer : la Réunion me manque mais je n’oublie pas pourquoi j’ai traversé le monde. " Le Stade montois prend alors contact avec l’arrière pour qu’il devienne "partenaire du centre de formation ", comprenez espoir non-intégré. Sauf que tout va plus vite que prévu et le staff de l’équipe professionnelle lui propose de s’entraîner avec le groupe. "En fin de saison 2014-2015, je suis convaincu qu’on va enfin me proposer d’intégrer le centre mais c’est un nouveau refus… C’est un uppercut." Entre ses études de management qu’il suit à Bayonne, ses jobs étudiants (mise en rayon en supermarché puis surveillant dans un lycée) et la déception rugbystique, "Flo" connaît une période compliquée. "Heureusement, je reçois une proposition d’Oloron. Ce n’était pas un club pro mais ça m’offrait l’opportunité de m’aguerrir avec des mecs de 30 ans. J’en avais alors 21 et je me souviens d’avoir croisé Christophe Laussucq, qui me demandait de bien réfléchir car il avait peur que je me perde… Mais entre une nouvelle saison en espoirs et la découverte de la Fédérale 1, je n’ai pas hésité. "

La poursuite de son "rêve éveillé"

Reculer pour mieux sauter ? La carrière de Massip prend en tout cas un nouveau tournant et pendant deux saisons, le Réunionnais éclabousse les terrains de troisième division de son talent. "Je savais que les chances étaient infimes mais je me levais chaque matin en étant convaincu que le train n’était pas totalement passé. Et finalement je reçois un coup de fil en janvier 2017 : c’était Marc Delpoux. J’étais comme un fou, j’ai écouté le message cinq fois. " S’en suivent quelques échanges, un aller-retour entre Oloron et Aix-en-Provence et après trois semaines de patience, l’ancien joueur du XV dionysien s’engage avec Provence Rugby. Il devient alors le premier rugbyman natif de La Réunion à devenir professionnel. La suite, tout le monde la connait : sûr dans les airs, précieux face aux perches (864 points en 73 apparitions) et attaquant inspiré, "Chico" devient immédiatement indispensable au bon fonctionnement du club provençal, qu’il voit passer en trois saisons de la Fédérale 1 au haut de tableau de deuxième division. "Le Pro D2 était un rêve pour moi : à Oloron, je répétais même à mes coéquipiers que j’étais prêt à jouer gratuitement ou même à payer pour jouer en Pro D2 et désormais je suis payé pour le faire. Vous imaginez ? "

L’avenir ? En fin de contrat avec le club provençal, le Réunionnais devrait avoir l’embarras du choix. Rester à Aix où il se sent bien ? Tenter sa chance à l’échelon supérieur ? Seul le futur le dira mais pour l’heure une chose est sûre : l’arrière vit son "rêve éveillé " sans la moindre modération. De sa Réunion natale à son rôle de chouchou de Maurice-David, de la porte fermée à Dax à une place d’indiscutable à Aix-en-Provence, Massip n’a jamais cessé de croire en son destin. Il a ainsi franchi toutes les embûches qui se sont présentées à lui, comme pour prouver à qui peut encore en douter qu’au-delà même des qualités ballon en main, le plus grand des talents demeure de croire, coûte que coûte, en sa bonne étoile.

Pierrick Ilic-Ruffinatti
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