Vahaamahina : « Bernard Le Roux, quand vous le croisez sur un terrain, ça pique » 2/2

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    Sebastien Vahaamahina face à Bernard Le Roux Icon Sport
Publié le , mis à jour

Sébastien Vahaamahina est depuis toujours un homme de peu de mots. Son terrain d’expression est ailleurs, crampons aux pieds au milieu de ses camarades de jeu. Ses apparitions médiatiques sont donc aussi rares que précieuses. Encore plus depuis qu’il a annoncé il y a un peu plus d’un an la fin de sa carrière internationale à seulement 28 ans. Nous avons donc décidé d’aller à sa rencontre pour en savoir un peu plus sur sa nouvelle vie. Suite et fin de l'entretien.

Votre agressivité sur le terrain semble aux antipodes de votre caractère dans la vie de tous les jours. Vrai ou faux ?

C’est tout à fait vrai. Un joueur de rugby doit toujours mettre l’agressivité nécessaire sans jamais dépasser la limite. C’est encore plus vrai à mon poste de deuxième ligne où le combat est très important. Les joueurs du cinq de devant, c’est un peu le baromètre d’une équipe en terme d’agressivité. Si nous ne faisons pas le boulot, l’équipe ne peut pas avancer. Il faut trouver le bon équilibre entre saine agressivité et « self-control ». Ce n’est pas simple. Je sais qu’au fond de moi, il y a une petite jauge qui monte et qui descend. C’est comme dans le dessin animé « Lilo et Stitch » que j’ai regardé avec mon fils. Je suis dans la peau de l’extra-terrestre qui doit apprendre à canaliser son énergie et à être gentil (rires). Après, dans la vie de tous les jours, je suis quelqu’un de normal. Je suis un papa qui essaie de faire de son mieux, qui aime passer du temps avec son fils et sa femme. En fait, chacun a sa sensibilité.

Fabien Galthié, le nouveau sélectionneur du XV de France, est entré en fonction le 13 novembre 2019. A-t-il pris contact avec vous depuis cette date ?

Non, pas directement.

C’est à dire ?

Après la Coupe du monde, j’ai eu un « débrief » avec Laurent Labit. Je lui ai expliqué ma décision. Mais je n’ai pas eu de discussion avec Fabien Galthié. Ensuite, j’ai eu l’occasion de croiser Karim Ghezal  lorsqu’il est venu faire des interventions à l’ASM. Des interventions d’ailleurs très intéressantes. Sur la technique de « lift », il nous a sensibilisés sur un point qui peut apparaître comme un détail mais qui est très important. En fait, le « lifteur » ne doit pas quitter du regard les fesses de son sauteur. L’objectif, c’est d’être le plus réactif possible pour aller le plus haut possible. Il nous a aussi fait travailler le positionnement avec un exercice où le « lifteur » est attaché par un élastique tenu par un joueur derrière lui. Objectif : rester le plus stable et le plus gainé possible. Bref, il a été question de la conquête aérienne, jamais de l’équipe de France.

Jamais le staff actuel de l’équipe de France n’a cherché à vous faire revenir sur votre décision ?

Non. Et je trouve ça très respectueux de leur part.

Olivier Magne, ancien troisième ligne du XV de France, 89 sélections, a récemment déclaré dans les colonnes de Midi Olympique : « j’aimerais vraiment que Sébastien Vahaamahina change d’avis et revienne en équipe de France. Je crois que le staff a le devoir de le convaincre de revenir. C’est un joueur exceptionnel à son poste ». Qu’est ce que cela vous inspire ?

(il se met à rire) C’est gentil de sa part. Je suis très flatté surtout venant d’un ancien joueur comme lui. Mais, je ne changerai pas d’avis, je ne reviendrai pas avec les Bleus.

Jamais ?

Non

Comment avez-vous suivi les matchs de l’équipe de France durant le Tournoi des 6 Nations et cette Coupe d’Automne ?

Dans mon canapé, comme un supporter lambda. Et j’avoue que je prends beaucoup de plaisir à voir jouer cette équipe. Elle semble décomplexée et très bien organisée en défense. Très sincèrement, c’est un vrai plaisir de la voir jouer. Un plaisir encore plus fort de la voir gagner.

Cette nouvelle équipe de France semble avoir une vie de groupe assez joyeuse. Cela ne vous fait-il pas nourrir quelques regrets de ne pas partager cette aventure ?

J’ai du plaisir à suivre cette équipe, mais aucun regret à ne pas être avec eux. Vraiment aucun. Je suis trop bien chez moi avec ma famille.

Même la Coupe du monde 2023 ne vous fait pas rêver ?

Non… (long silence) Qu’est ce que vous ne comprenez pas dans ma décision ?

Ce qui surprend, c’est que porter le maillot de l’équipe de France de rugby et disputer une Coupe du monde dans son pays, c’est le rêve de plusieurs milliers de gamins…

Je comprends que ça puisse faire rêver. Mais de mon côté, je n’ai pas baigné dans cette culture. Je suis arrivé en métropole à l’âge de 18 ans en provenance de Nouvelle-Calédonie. Ce sport, je ne l’ai découvert qu’à l’âge de 14 ans. Dans ma jeunesse, je ne connaissais aucun joueur professionnel. Je n’avais pas une idole particulière. En revanche, lorsque j’ai découvert le rugby professionnel, effectivement, l’équipe de France était devenue un objectif.

Quels sont les joueurs qui vous impressionnent aujourd’hui dans cette équipe de France ?

La plaque tournante, j’ai l’impression qu’elle se situe autour de Dupont-Ntamack-Vakatawa. Mais devant, celui qui impressionne, les statistiques parlent pour lui, c’est Bernard (le Roux). J’aime ce joueur. Je peux vous dire que lorsque vous le croisez sur un terrain, lui, ça pique un peu. Mais c’est un bon camarade dans le quotidien.

Comment expliquez-vous qu’il n’y ait plus de Clermontois dans cette équipe de France ?

J’en sais rien. Le staff a décidé de s’entourer d’un groupe très stable, un groupe qui a été défini au début du mandat de Fabien Galthié. A ce moment-là, peut-être qu’avec l’ASM nous nous trouvions dans une période de flottement. Nous remontons aujourd’hui doucement la pente. Peut-être que cela ouvrira la porte à certains de mes partenaires dans les semaines ou les mois à venir. Je leur souhaite et si je peux les aider, ce sera avec plaisir.

Peu de temps après vous, Jefferson Poirot a également annoncé sa retraite internationale à seulement 27 ans. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

J’ai été un peu surpris car c’était un des mecs qui, pendant le Mondial au Japon, a essayé de me convaincre de rester en équipe de France (rires). J’avoue que lorsque j’ai appris la nouvelle, ça m’a fait sourire. Mais, franchement, je comprends la décision de Jeff. J’ai le sentiment que ses motivations sont à peu près les mêmes que moi. Souvent, il me parlait de la difficulté pour lui de laisser sa femme et ses deux enfants lorsqu’il devait rejoindre l’équipe de France pour plusieurs semaines. Ce n’était pas facile à vivre. Et j’imagine qu’avant d’annoncer son choix, il a mûrement réfléchi et discuter avec sa femme.

En avez-vous parlé avec lui ?

Non, mais je dois avouer que lorsqu’il a annoncé sa décision, ça m’a fait du bien de savoir que je n’étais pas le seul dans cette situation. Et ça m’a conforté dans mon choix. Plus que jamais.

Pensez-vous que d’autres pourraient aussi faire ce choix ?

Je n’en sais rien.

Mais avez-vous le sentiment que les cadences infernales du rugby français sont de plus en plus difficilement supportables pour les joueurs ?

C’est pas à moi de dire ça, il y a un syndicat des joueurs de rugby professionnel. C’est à lui de défendre les droits des joueurs.

Dernièrement, Benjamin Kayser expliquait dans nos colonnes avoir fait un sondage il y a quelques années dans le vestiaire de l’ASM Clermont-Auvergne pour savoir si les joueurs seraient prêts à baisser leur salaire pour avoir plus de repos et qu’il y avait une quasi-unanimité. Comptiez-vous parmi ceux-là ?

Je ne me souviens pas de cet épisode. Mais si on m’avait posé la question lorsque j’étais international, j’aurais dit oui. Sans hésiter. Aujourd’hui, je ne suis que joueur de club, le rythme me convient donc très bien.

Le rugby traverse une drôle de période en raison de la crise sanitaire. Êtes-vous inquiet pour l’avenir du rugby ?

Oui, je me pose beaucoup de questions. Nos carrières sont courtes, on se doit plus que jamais de mener à bien des projets en parallèle de nos carrières pour mieux anticiper l’avenir. Ce qui n’est pas toujours simple. Mais, en ce moment, je me mets parfois à la place des présidents de club, ça ne doit pas être simple non plus. Ils ont entre leurs mains l’avenir de nombreux salariés. Et je sais ce que c’est. Avec mon épouse, nous avions deux entreprises et quinze salariés. Nous avons été contraints de vendre notre salle de sport et il ne nous reste plus que deux salariés sur notre parc de jeux pour enfants. La crise n’épargne personne, l’incertitude est totale. Après le premier confinement, nous étions à moins 60 % du chiffre d’affaire habituel en raison d’une baisse énorme de la fréquentation. Les gens avaient peur probablement de venir dans un tel espace de jeux pour enfants. Donc, je peux vous dire que je comprends très bien l’angoisse des présidents de clubs de rugby.

Vous êtes de ceux qui anticipent leur avenir professionnel. Est-ce à dire que vous allez bientôt mettre fin à votre carrière ?

Ah non, pas du tout. Au contraire, je souhaite jouer le plus longtemps possible. Aujourd’hui, je ne suis plus international, je ne ressens donc plus la lassitude comme avant lorsque je devais quitter ma famille régulièrement. Je m’éclate avec mon club. Et tant que mon corps sera capable d’accepter les chocs chaque week-end, je continuerai. Franchement, je ne sais pas comment le dire, mais… Je me sens bien, apaisé. Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux.

Ça se sent dans votre voix…

(il rigole) Je suis plus serein, moins stressé, moins anxieux. Et j’ai envie que ça dure longtemps. Mon contrat avec l’ASM court jusqu’en juin 2022, j’espère vraiment que ce ne sera pas le dernier.

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