Bernard Lemaitre : « Le RCT est frustré, bafoué, insulté... »

  • Bernard LEMAITRE owner of Toulon  during the Top 14 match between Toulouse and Toulon on October 4, 2020 in Toulouse, France. (Photo by Alexandre Dimou/Icon Sport) - Bernard LEMAITRE - Stade Ernest-Wallon - Toulouse (France)
    Bernard LEMAITRE owner of Toulon during the Top 14 match between Toulouse and Toulon on October 4, 2020 in Toulouse, France. (Photo by Alexandre Dimou/Icon Sport) - Bernard LEMAITRE - Stade Ernest-Wallon - Toulouse (France) Icon Sport - Icon Sport
Publié le , mis à jour

Un peu moins de 24h après avoir pris la décision que son club ne jouerait pas la rencontre contre les Scarlets, car les conditions sanitaires n'étaient selon lui pas respectées, Bernard Lemaitre a longuement expliqué à Midi Olympique et Rugbyrama ce qui avait motivé sa décision.

Bernard, racontez-nous la journée de vendredi...

Avant vendredi, il faut déjà savoir que nous sommes partis à Llanelli avec des craintes... Nous savions qu'il y avait des cas chez les Scarlets, et en ce sens Toulon avait demandé au corps médical, que nous n'avons pas obtenu. Néanmoins nous avons décidé de partir au Pays de Galles avec une belle équipe. Le groupe s'est installé dès le jeudi après-midi à l'hôtel, convaincu que la rencontre se jouerait Sauf qu'entre temps nous avons redemandé à l'EPCR de statuer sur les suites de la rencontre entre Bath-Llanelli, qui s'était traduite par douze cas contacts chez les Anglais, ce qui avait empêché le déroulement du match de ce week-end entre Bath et La Rochelle. Et là, nous n'avons pas obtenu les assurances nécessaires...

N'auriez-vous pas dû faire cette demande plus tôt dans la semaine ?

C'est ce que nous avons fait. Nous aurions dû discuter bien en amont... L'EPCR avait le devoir d'éclaircir cette situation pendant la semaine. Or ils n'ont pris contact avec nous que quelques heures avant le match, vers 12h30-13h vendredi. C'est à ce moment que mes discussions avec Vincent Gaillard (N.D.L.R. Directeur général de l'EPCR) s'engagent.

Que lui dîtes-vous ?

Qu'au regard des conditions actuelles, il y a un risque de ne pas pouvoir jouer le match. D'une part, nous n'avons reçu aucun éclaircissement, d'autre part l'EPCR n'a pas statué et enfin nous attendions des réponses bien plus tôt dans la semaine. Je lui ai demandé de se mettre un peu à notre place... Il me comprend, m'explique que tout le monde va se réunir, discuter.

Et donc ?

Dans le milieu de l'après-midi, vers 16 heures, soit 2h30 avant le match, on me recontacte pour me dire que l'EPCR a reçu toutes les assurances sanitaires de la part des autorités galloises et que le match est maintenu. Alors je suis un peu surpris, et je leur rétorque que ce n'est pas suffisant.

Pourquoi ?

Car ces gens-là travaillent à partir d'un système de détection qu'ils appellent le "contact tracing" : le joueur officiellement contaminé est isolé, et dans un second temps on comptabilise les personnes avec qui il a été en contact, pour les isoler à leur tour. Sauf que là on nous informe qu'il n'a été en contact qu'avec deux personnes. Mais c'est faux, il n'a pas pu être en contact qu'avec deux coéquipiers ! Enfin bon, le week-end précédent il n'a pas joué avec deux personnes. J'en veux pour preuve les douze cas contacts détectés de Bath... Donc je leur répète que tout ça est faux, et qu'ils le savent pertinemment.

Quelle est alors votre position ?

Je leur explique clairement : "dans ces conditions, vous nous contraignez à prendre la décision de ne pas jouer. C'est votre responsabilité. Puis ce n'est pas un problème que l'on traite deux heures avant un match." D'ailleurs, les organismes sanitaires de Toulon et Llanelli, sous l'égide de l'EPCR et de la LNR devaient se réunir mercredi. La réunion a été annulée. Malgré cela, nous avons choisi de faire confiance et de prendre le risque de partir au Pays de Galles, ce qui représente une opération difficile et coûteuse. Et tout ça pour aboutir à un "ça y est, les conditions sont réunies, vous pouvez jouer" ? Soyons sérieux.

Et les joueurs dans tout cela ?

Entre-temps, face à tant d'incertitudes, la tension était montée dans l'équipe. Et aussi bien les joueurs que le coach ont affirmé qu'ils n'étaient pas favorables à l'idée de jouer. Là dessus, Vincent Gaillard m'explique qu'il a négocié, qu'il peut reporter le match à dimanche... Mais vous comprenez bien qu'on ne pouvait pas rester deux jours de plus à Cardiff, pour faire plaisir à l'institution et compenser les insuffisances qui ont eu lieu dans cette affaire. Il y a eu des problèmes d'organisation, l'EPCR n'a pas pris ses responsabilités et ils voulaient me contraindre à prendre les miennes 1h30 avant le match ? J'ai donc refusé, expliquant que les joueurs étaient dans le bus, prêts à repartir en France.

Comment se sont déroulées les discussions avec le groupe ? 

Me concernant je n'étais pas sur place, mais j'étais en contact permanent entre l'EPCR, le coach et le médecin. Les joueurs ? Ils se sont expressément exprimés à Patrice Collazo par l'intermédiaire de leur capitaine, Charles Ollivon. Et tous tenaient la même position.

Donc l'ensemble du RCT refusait de jouer cette rencontre...

Il était clair que nous ne pouvions pas jouer dans ces conditions. Et je l'objective en affirmant que les joueurs ne veulent pas jouer, et ne veulent surtout prendre aucun risque par rapport à leurs familles à quelques jours des fêtes de fin d'année. J'ajouterai également que nous étions en plus contraints de rentrer dès le vendredi soir, car les joueurs étaient en vacances à compter de samedi matin, au regard du règlement de la LNR, qui nous offre trois jours de vacances aux joueurs, avant le match contre Clermont, le 27 décembre. Il y avait donc 50 raisons qui ne nous permettaient pas de jouer cette rencontre.

À quelle heure avez-vous compris que le match ne se jouerait pas ?

À 15h30-16h, heure française, dès que Vincent Gaillard m'a appelé pour me dire que le match allait se jouer, qu'il avait toutes les assurances, que tout était clean et parfait. Je lui ai immédiatement demandé s'il plaisantait : ils n'ont pas contacté les médecins de la LNR dont nous dépendons. Donc c'était un non. J'ai alors décidé de prendre mes responsabilités, en connaissant le prix à payer...

Confirmez-vous que l'EPCR vous aurait pourtant proposé d'aligner des joueurs volontaires pour un match reporté au dimanche ?

Tout à fait. J'étais autorisé à protéger ceux qui ne voulaient prendre aucun risque, et à faire appel aux volontaires. C'était une plaisanterie. L'équipe était solidaire, tenait sa position. Et je n'allais pas faire venir des joueurs de Toulon en dernière minute.

Car ce serait sacrifier des joueurs jusqu'alors passés entre les gouttes du virus ?

Très exactement. Que dire aux mecs ? "Certains refusent d'être contaminés, y a-t-il des volontaires " C'est un non sens. C'est abracadabrant, non professionnel... J'ai alors pris mes responsabilités, j'ai confirmé à l'équipe que nous n'allions pas jouer ce match, leur donnant alors l'autorisation de rentrer à Toulon.

Selon vous, pourquoi l'EPCR a fait le choix de ne pas annuler la rencontre et de donner victoire au RCT, comme ça a pu être le cas de plusieurs matchs ce week-end, alors qu'il y avait des cas déclarés dans l'effectif des Scarlets ?

Car ils n'ont pas voulu déplaire à l'organisme gallois, et parce que Toulon n'a pas très très bonne presse auprès de l'EPCR, malgré des résultats souvent excellents. Vous savez, dans un passé récent, il y a des actions judiciaires entre Toulon et l'EPCR, et je pense que l'institution nous en veut terriblement. Néanmoins, j'ai eu des discussions courtoises avec Vincent Gaillard, mais le soir je lui ai dit : "vous nous avez tendu un piège qui s'est refermé sur nous". C'est inqualifiable.

À ce point ?

Nous avons fait confiance, pensant que l'EPCR s'arrangerait avec les autorités galloises et qu'on obtiendrait les assurances nécessaires... Vous savez, le matin du match, les joueurs sont allés au stade pour redécouvrir les lieux. Ils ont rencontré les joueurs gallois qui étaient sur place. Forcément ils ont discuté avec certains, et ils leur ont dit qu'ils étaient décimés, qu'il y avait pleins de cas positifs et qu'ils allaient jouer avec une équipe bis... Après cela, un membre de l'EPCR suggère que nous sommes montés à Cardiff pour gagner sur tapis vert ? Soyons sérieux.

Pouvez-vous affirmer que ce n'était pas le cas ?

Nous sommes montés pour gagner. On avait une équipe très compétitive, on savait que les Gallois allaient devoir se passer de certains joueurs et nous avions le moral pour gagner. On n'était pas du tout dans la polémique. Vraiment pas.

Quoi qu'il en soit, est-ce que Toulon tiendra sa position et ne jouera pas dimanche ?

Sans le moindre doute : les joueurs sont rentrés dans la nuit, et nous ne jouerons pas dimanche. Nous basculons dès à présent sur le match contre Clermont...

Sauf que si cela se confirme, l'EPCR devrait donner match perdu au RCT, bien que les cas de Covid étaient dans les rangs de Llanelli.

L'EPCR a déclaré Toulon forfait dès le moment où ils ont constaté que nous n'étions plus sur place. Ce qu'ils savaient depuis le milieu de l'après-midi.

Vous êtes partisan affirmé de la création d'un mondial des clubs. Considérez-vous que le moment est venu de considérer le modèle de la Champions Cup obsolète, pour que le rugby aille de l'avant ?

La Coupe d'Europe n'est pas obsolète, mais nécessite une organisation impeccable. Et c'est d'autant plus d'actualité durant la crise sanitaire que nous traversons. La situation est si particulière que l'EPCR doit prendre des précautions qu'ils ne prennent pas. Et comme ils ne le font pas, avec une politique pas suffisamment ferme, cela donne lieu à du n'importe quoi. Tel match reporté, tel match déclaré perdu, on tient compte de certains cas contacts, d'autres sont ignorés... C'est incohérent.

Pour la santé de votre groupe, vous avez en tout cas très certainement fait une croix sur la compétition. Souhaitez-vous continuer à négocier pour obtenir un report ?

Il n'y a rien à négocier : à partir du moment où l'organisateur prend la décision de nous déclarer forfait, que voulez-vous rediscuter ? Aujourd'hui, nous avons tenté d'être le plus compétitifs possibles, mais nous avons déjà passé deux matchs sur quatre, et on sait notre position fragilisée... Face à Llanelli à Mayol, pour le prochain match, peut-être que nous enverrons des juniors, je ne sais pas... Ensuite on ira à Sale, et alors ? On ne va pas jouer le jeu. Le RCT est frustré, bafoué, insulté...

Pourriez-vous en plus prendre des amendes ?

Ce n'est pas à exclure, même si ce serait le pompon... Maintenant je ne veux pas être trop extrémiste, car je veux privilégier la position de Toulon dans les prochaines éditions de la Coupe d'Europe. Je ne veux pas qu'on soit banni de la compétition.

Pour conclure, qu'allez-vous dire à votre groupe quand vous serez à nouveau rassemblé ?

J'expliquerai lundi aux joueurs toute l'histoire dans les détails, et ils comprendront que j'ai préféré privilégier leur santé et celles de leurs familles avant tout. Cela passe bien avant le match.

Pierrick Ilic-Ruffinatti
Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?