Codorniou : « J'ai eu le droit à « Petit Prince », qui est resté dans l'esprit des gens » (2/2)

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Il y a quarante ans, le Grand Chelem. Le troisième de l’histoire des Bleus, avec Rives, Blanco, Pardo, Paparemborde, Joinel, Lacans, (Guy) Laporte, Lafarge, Carpentier, Bertranne, Caussade, Mesny, Gabernet, Revallier, Dintrans, Imbernon, Berbizie ret Dospital. Avec, aussi, Didier Cordoniou, génial éclaireur au cœur de l’attaque tricolore qui nous a reçus chez lui, à Gruissan, pour partager ses souvenirs et revenir sur une carrière particulièrement remplie. Du rugby à la politique, paroles du « Petit Prince ». L’ancien trois-quarts centre international revient sur sa riche carrière. Aujourd’hui maire de Gruissan, Didier Codorniou reste « branché » rugby. Rencontre avec un homme libre, authentique et passionné.

France - Galles, 7 mars 1981 au Parc des Princes (en haut de gauche à droite) : Dintrans, Paparemborde, Dospital, Lacans, Revallier, Joinel, Imbernon. (Premier rang, de gauche à droite) : Blanco, Bertranne, Berbizier, Laporte, Rive (cap), Gabernet, Codorniou, Pardo.
France - Galles, 7 mars 1981 au Parc des Princes (en haut de gauche à droite) : Dintrans, Paparemborde, Dospital, Lacans, Revallier, Joinel, Imbernon. (Premier rang, de gauche à droite) : Blanco, Bertranne, Berbizier, Laporte, Rive (cap), Gabernet, Codorniou, Pardo. Photo collection Didier Codorniou

D’où vient votre surnom, « Le petit prince » ?

De Roger Couderc, qui commentait les matchs du XV de France à la télévision. Roger aimait bien donner des surnoms aux joueurs : « Casque d’Or » pour Rives, « Patou » pour Paparemborde, le « TGV » pour Estève… J’ai eu le droit à « Petit Prince », qui est resté dans l’esprit des gens.

Qu’avez-vous gardé de 1981 ?

Le maillot de l’Angleterre qui est dans une valise chez moi avec d’autres, dont celui de ma première sélection…

Est-ce à dire que vous accordez de l’importance aux choses.

Pas vraiment. J’ai donné pas mal mes maillots aux amis et proches… J’avais d’ailleurs tendance à tout donner, shorts et chaussettes, aux enfants ou aux supporters après les matchs. Mais bon, quand je jouais avec mon short fétiche, celui des gros matchs, je le gardais…

Quel sentiment prédominait à l’issue de la victoireen Angleterre, et ce grand chelem ?

L’euphorie était maîtriséeparce que nous étions chez les Anglais à Twickenham et qu’il n’était pas question de sauter partout. Et puis, un grand chelem, en termes d’émotion personnelle, c’est moins fort qu’une première sélection ou qu’un titre de champion de France. Là, c’est l’aboutissement d’une aventure. Dans mes souvenirs, il y régnait surtout dans le vestiaire un vrai sentiment de fierté.

Quand tu es môme, réaliser un grand chelem n’est pas à proprement parlerune ambition ou un rêve. Tu désires être en équipe de France, gagner le Bouclier de Brennus ou la Coupe du monde aujourd’hui, mais pas un grand chelem. Je dis cela et pourtant, le Tournoi est la compétition la plus prestigieuse de notre sport. C’est tout le paradoxe.

Mais ce n’est pas donné à tout le monde…

Avec le recul, je prends conscience que j’ai eu très tôt pas mal de chance. J’ai été champion de France junior puis senior, connu mon premier maillot et un grand chelem à tout juste 20, 21 ans. Je reviens sur l’âge car c’est important : les anciens me disaient que je ne réalisais pas que j’avais déjà une carrière accomplie alors que je n’en étais qu’au début. Et que pas mal de très grands joueurs n’avaient jamais été champions de France... Tout ça, je ne l’ai compris que bien plus tard.

Changeons d’époque et de sujet : comment passe-t-on d’une carrière de rugbyman à une carrière politique ?

C’est une histoire de rencontres, notamment avec Jean Glavany qui était le chef de cabinet de François Mitterrand à la fin des années 90, ou encore avec Gérard Bapt. Ils sont devenus des amis.
J’ai toujours été un homme de gauche, intéressé par la chose politique, la justice sociale, l’égalité des chances… Au fur et à mesure de mes rencontres, on m’a demandé de m’investir, d’abord sur Gruissan dans ma ville, puis à la Région par l’intermédiaire de Georges Frêche. Je ne pensais pas être élu si longtemps. Cela fait 20 ans que je suis maire de Gruissan, c’est mon quatrième mandat.

Est-ce plus dur que le rugby ?

Dans une vie politique, on connaît tout : des victoires mais aussi des défaites électorales, notamment celle des législatives. J’ai eu des moments difficiles au sein du parti socialiste où l’on m’a chassé en raison de ma fidélité à Georges Frêche.

On a du mal à croire que vous validiez certains de ses « écarts » ?

C’est un peu mon mentor politique, je ne vais pas le renier. Après, il a été l’auteur de véritables dérapages, je n’ai pas peur de le dire. Mais il y a eu ensuite pas mal d’instrumentalisations de ses propos, beaucoup de politique politicienne. Mais vous savez, je suis quelqu’un de fidèle… Je dois dire aussi que j’ai trouvé auprès de Jean-Michel Baylet et du Parti Radical de Gauche un mouvement en phase avec mes valeurs. J’étais un radical qui s’ignorait.

Est-ce que votre carrière rugbystique vous a aidé en politique ?

On peut le dire, pour la capacité à passer à autre chose. J’ai été victime de trahisons, de couteaux plantés dans le dos… Avoir été un compétiteur m’a permis de continuer à avancer. Et puis, j’ai toujours cherché l’intérêt collectif ici à Gruissan, où j’ai essayé avec mon équipe d’améliorer le vivre ensemble.

Et que pense donc le maire du club de rugby de Gruissan ?

Nous sommes en Fédérale 2 et je crois légitimement que nous pouvons viser la Fédérale1. L’Aviron gruissanais s’est bien structuré autour du président Jean-Pierre Grand. L’école de rugby se développe, l’équipe première suit son chemin et, surtout, le projet proposé par ses dirigeants est intéressant. Les joueurs ne viennent pas à l’Aviron pour toucher un chèque mais pour, en général, un projet de vie. Le rugby chez nous, joue son rôle sociétal et de facilitateur pour la vie professionnelle. Il y a aussi pas mal de joueurs du cru ou de la région. Nous sommes une petite ville de 5 à 6 000 habitants qui monte à près de 80 000 en saison. Et nous sommes adossés à Narbonne où le rugby pro doit avoir sa place. Au Racing.

Allez-vous au stade ?

Bien sûr, très souvent lors des matchs à domicile.Quand l’équipe est en déplacement, j’appelle le président pour suivre les résultats.

Codorniou : « J'ai eu le droit à « Petit Prince », qui est resté dans l'esprit des gens » (2/2)
Codorniou : « J'ai eu le droit à « Petit Prince », qui est resté dans l'esprit des gens » (2/2) Midi Olympique / Patrick Derewiany

Avez-vous cherché à maintenir les vestiaires ouverts pour que l’activité rugby se maintienne durant la crise sanitaire ?

Je ne les ai pas fermés prématurément. Aujourd’hui, l’activité est arrêtée par la force des choses et en raison des directives de l’Etat. Mais un calendrier de reprise, aussi bien pour les seniors que pour l’école de rugby, est programmé. On espère et on croise les doigts.

Que pensez-vous de la situation actuelle du Racing club narbonnais ?

Je me tiens loin du Racing et je ne pose qu’un œil de supporter. C’est difficile, mais je crois que nous sommes sur le bon chemin. La place du club est en Pro D2 et le projet de reconstruction mené par les cinq co-présidents Jean Ormière, Marc Delpoux, Gilles Belzons, Philippe Campos et Xavier Marco est cohérent. Il faut être patient. La pandémie a coupé l’élan, mais le Racing doit aspirer à être dans le giron professionnel. C’est notre place.

Vous dites «nous», en parlant du Racing ?

Mon sang est orange et noir ! C’est mon club. Celui de mes débuts et de ma fin de carrière.

Comment vous êtes-vous retrouvé au Stade toulousain pendant trois saisons (87-89) ?

Les dirigeants d’alors n’avaient pas été réglos avec moi mais ne me demandez pas d’en parler, je ne veux pas m’étendre là-dessus. C’était à l’intersaison 1987 et j’habitais à Villefranche-de-Lauragais. Je me souviens avoir pris mon téléphone, appelé Jean Fabre qui étaitprésident du Stade toulousain pour lui proposer mes services. J’avais raté la première Coupe du monde, et j’avais besoin de défi. À Toulouse, j’ai découvert un autre sport, une autre préparation…

C’est-à-dire ?

Pierre Villepreux et Jean-Claude Skrela, les entraîneurs, laissaient beaucoup d’initiatives et de liberté aux joueurs mais dans un cadre précis. Autour de moi, je n’avais que des champions : j’étais en concurrence avec Denis Charvet, Eric Bonneval, Philippe Rougé-Thomas, Jean-Michel Rancoule, Serge Gabernet et même sur la fin David Berty. Il fallait que je sois au niveau alors je suis devenu vraiment sérieux dans ma préparation.
À l’entraînement, cela jouait au rugby et il fallait voir comment ! Parfois, il n’y avait pas un ballon qui tombait. Et, une fois encore, quelle liberté d’entreprendre ! J’ai vécu là mes trois plus belles années rugbystiques. On s’éclatait sur la pelouse.

Pourquoi avoir arrêté ?

J’avais à peine 31 ans, mais notre jeu était exigeant, enfin pour moi. J’étais vidé, à sec. J’avais besoin de rétrograder. Je ne pouvais plus concilier rugby de haut niveau, vie professionnelle et personnelle. Finir par la finale 1989, c’était pas mal avec cette fameuse « diagonale » de Denis Charvet ! Serge Gabernet m’appelle alors à Villefranche-de-Lauragais, j’y vais et je pense y finir ma carrière. Je me retrouve à encadrer des jeunes, dont Pierre Bondouy ou Laurent Mazas, dans une ambiance de juniors, avec des voyages en bus interminables mais inoubliables. Et puis, Narbonne me rappelle et je trouve que c’est un joli clin d’œil ; une manière de boucler la boucle. En 1991, me voilà de retour au Racing pour trois nouvelles saisons et une fin de carrière face au Stade toulousain, avec une défaite en quart de finale. C’était le moment.

Racontez-nous.

J’en ai jamais trop parlé, mais sur ma dernière année, alors que rien n’était programmé, je me suis mis à avoir peur de la vilaine blessure. Je n’avais pas eu d’alerte, j’avais même été plutôt préservé des pépins, mais cela faisait trois mois que je rentrais sur le terrain chaque dimanche avec la peur. Alors après ce quart de finale, où Toulouse nous avait archidominés, j’ai décidé presque sur un coup de tête que c’était mon dernier match. Et pour être certain de ne pas revenir sur ma décision, j’ai laissé ma paire de crampons dans le vestiaire du stade Maurice-Trélut de Tarbes, où avait lieu la rencontre.

Craigniez-vous la petite mort du sportif ?

Non, car j’avais une vie personnelle bien remplie et aussi pas mal de projets. J’étais cadre chez Adidas, et j’ai intégré rapidement l’encadrement de l’équipe de France des moins de 21 ans. J’aimais l’idée de transmettre mon expérience aux plus jeunes.

Vous avez deux fils et aucun n’a fait carrière.

Le nom Codorniou était trop lourd à porter dans notre sport. Pourtant, l’un a été junior Reichel au Stade toulousain et les deux avaient de vraies aptitudes pour le rugby. Mais ils ont été constamment comparés avec moi et en ont souffert. J’en ai discuté un soir avec Serge Blanco et je crois que son fils a eu les mêmes soucis. Après, je suis très fier d’eux comme de mes quatre enfants d’ailleurs.

Savez-vous quand vous « raccrocherez les crampons » de la politique ?

Oui (sourires).

Quand ?

Je viens d’être réélu à la mairie de Gruissan et j’ai annoncé que ce mandat devrait aussi servir à préparer ma succession. Après, les Gruissanais auront le dernier mot. À la Région Occitanie, la présidente Carole Delga m’a demandé d’intégrer sa liste pour les prochaines élections et ce devrait être mon ultime campagne électorale.Car à l’issue de ces deux mandats, j’ai une cinquième vie à vivre !

C’est-à-dire ?

Mon épouse est toulousaine d’origine mais sa famille, frère et sœur, est installée aux Etats-Unis. En vieillissant, j’ai envie à nouveau de voyager. Je me vois bien passer trois ou quatre mois l’hiver aux USA, en Floride. Je veux découvrir, aussi, ce pays fantastique. Ce projet a pu renaître avec l’élection de Joe Biden, car si Donald Trump avait été réélu…

Impossible d’y vivre sous sa présidence ?

Il n’aurait été réélu que pour quatre ans mais dans quel état aurait-il laissé son pays… En plus, il y avait des « Trumpistes » parmi la famille de mon épouse… Bon, je crois que ce n’était pas une interview politique et que nous étions là pour parler rugby, non ? (rires). C’était bien... 

Codorniou : « J'ai eu le droit à « Petit Prince », qui est resté dans l'esprit des gens » (2/2)
Codorniou : « J'ai eu le droit à « Petit Prince », qui est resté dans l'esprit des gens » (2/2) Midi Olympique / Patrick Derewiany

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