Pierre Aguillon (Stade rochelais) : « Gamin, j'envoyais se faire foutre un peu tout »

  • "Henry Broncan m’a sorti du mauvais chemin"
    "Henry Broncan m’a sorti du mauvais chemin"
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Pierre Aguillon (centre de La Rochelle) a été Frappé par le deuil à l’adolescence. Il a trouvé bien plus qu’un simple sport à travers le rugby. À bientôt 34 ans - il les fêtera en mars - le futur castrais, adepte du rugby à l’ancienne et Baa-Baas dans l’âme, se livre sans détour sur son parcours. L’histoire d’une carrière que lui-même n’aurait jamais soupçonnée.

On vous a prêté des contacts très avancés avec le Castres olympique, pour la saison prochaine. Vous confirmez votre signature ?

Oui. Normalement, je devrais me rapprocher de mon Sud-Ouest (sourire). Ça s’est fait assez rapidement. On a fait une petite visio, Covid oblige. Le projet m’a plu, le discours aussi. Ça me correspond bien, je suis content.

Après déjà plus de 300 matches au compteur, ce sera votre sixième club professionnel...

Aujourd’hui, hormis le chiffre - l’âge - physiquement ça va, j’ai toujours envie de m’entraîner, de jouer. Tant qu’il y a ça, je ne vois pas pourquoi je devrais m’arrêter. Je veux continuer à apprendre des choses, à progresser.

On vous sait "proche" de Pierre-Henry Broncan, l’entraîneur principal du CO. Cela a-t-il compté ?

Je l’ai eu à Auch, quand j’étais jeune loup. C’est là que tout a commencé. Henry Broncan, le père, était venu me recruter. J’ai continué mon apprentissage. L’avantage d’être à Auch, avec Henry, c’est que tu avais beaucoup de chance de faire des matchs. Dès que tu valais le coup, il n’hésitait pas à te faire croquer un peu de temps de jeu.

Quand avez-vous touché votre premier ballon de rugby ?

Au berceau ! Un ballon de mon père. J’ai commencé à jouer à 7 ans, dès que j’ai pu. J’ai toujours voulu faire du rugby. J’ai fait du judo, au début, car j’étais trop jeune. Il fallait bien me canaliser, ma mère m’avait mis au judo en attendant. Dès que j’ai commencé, ça ne s’est jamais arrêté, en fait. Et je ne me vois pas sans rugby.

Henry Broncan racontait dans nos colonnes, en 2017, que vous aviez "la clope au bec" lors de votre première rencontre. Apparemment, vous aviez pris un savon...

(rires) C’était avant que je signe à Auch. On partait faire un tournoi, avec la sélection du Gers des minimes. Donc je devais avoir 13 ans. Il ne faut pas trop le dire car pour les gamins, les pauvres, ce n’est pas un bon exemple… Je faisais des conneries et Henry m’avait allumé.

Vous faisiez vraiment tant de conneries ?

Les bagarres, les conneries avec les copains. Je n’étais pas trop gérable par rapport aux règles. Gamin, j’envoyais se faire foutre un peu tout. Tout le système, tout le monde, toutes les règles. Que ce soit à l’école, à la maison. Partout ! J’étais jeune rebelle, un peu perdu. J’étais dans une période difficile.

Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

En fait, mon père est décédé avant mes 11 ans. La période qui a suivi a été compliquée pour moi. C’était plus de la colère, comme un gamin peut avoir à cet âge-là, après une épreuve comme ça. Le rugby m’a permis de bien me rattraper.

Et ce tournoi de minimes, alors ?

J’avais fait un bon tournoi. À la fin, Henry était venu me voir pour me recruter à Auch. Du coup, ça s’était plutôt bien fini ! Le rugby a permis de me recadrer, de me mettre dans le bon chemin. C’est pour ça que je suis très reconnaissant envers Henry Broncan. Il m’a sorti du mauvais chemin que je prenais.

D’où l’envie de faire du rugby votre métier ?

Je n’ai jamais rêvé de ça ! Même quand j’ai signé à Auch, je n’ai jamais rêvé de jouer en première. J’ai toujours pensé que j’irais retrouver mes copains, une fois que ce serait fini. Signer à Auch, c’était une manière aussi de continuer mes études. Ma mère voyait plus ça que le rugby. Je me voyais vraiment repartir dans mon village à 18-19 ans et jouer avec mes copains. Sauf que…

Sauf que ?

La bascule, c’est mon premier match pro, à 18 ans tout juste. C’était en Top 16, à Bayonne, avec Auch. J’étais rentré une petite quinzaine de minutes. C’était énorme. Il y avait eu une belle générale à la fin, on s’était fait cracher dessus (rires). Un bon match à l’ancienne. C’était nickel. Super souvenir. Une fois que tu y as goûté, tu as envie d’y retourner.

C’était juste avant la descente en Pro D2, en 2005...

La saison d’après, je fais quelques matchs en Pro D2. Là, tu as déjà le côté compétiteur qui arrive. Tu te dis : « Put***, ça me saoule, il ne me remet pas ! Attends, je n’ai pas été plus mauvais que l’autre mais il le met tout le temps. Pourquoi lui et pas moi alors que, quand j’y suis, je ne fais pas moins bien ? » C’était le titulaire, moi j’étais un minot mais ça me gonflait déjà. J’avais envie de progresser. J’étais compliqué à gérer. Sans penser à être pro, je voulais jouer.

C’est en 2008-2009 que vous devenez incontournable à Auch ?

Ça a mis trois saisons. J’ai mis beaucoup de temps à me considérer comme professionnel, en fait. Déjà parce que je jouais avec des mecs qui avaient un boulot à côté. On n’était pas réellement pro. C’est peut-être aussi ce qui fait la force de tous les Gersois qui sont passés par Auch, en tout cas à l’époque. Tu n’étais pas professionnel comme tu pouvais l’être au Stade toulousain ou comme tu l’es maintenant. Tu étais toujours rattaché au travail. Tu avais une situation, oui, mais elle était très précaire. Je me suis toujours dit que ça pouvait s’arrêter du jour au lendemain. Ça te garde proche de la réalité. À l’époque, si tu signais deux ans, tu étais content.

D’ailleurs, vous faites ensuite deux saisons à Grenoble...

Là, je me disais : « Si j’arrive à faire 10 ans en Pro D2, ce sera énorme. Jusqu’à 30 ans, ce serait monstrueux ! » Après, je pars à Carcassonne. Ça continue, j’étais bien. Là, Christophe Urios m’appelle pour signer à Oyonnax. "Oyo" roulait sur tout le monde en Pro D2 donc c’était quasi fait qu’ils seraient en Top 14 l’année d’après. Ça ne se refuse pas. J’y vais en courant. Pourtant, le Top 14, je n’y pensais même pas.

Vraiment ?

Déjà, à « Oyo », on n’aurait pas misé une pièce sur nous pour se maintenir la première année. La deuxième année, encore moins pour se qualifier en Coupe d’Europe. Quand je signe à La Rochelle, le club n’était pas encore sauvé. J’ai signé même si ça redescendait. Les premières saisons, je ne me considérais pas comme un joueur de Top 14. Un joueur de rugby, mais…

Au final, vous approchez des dix saisons en Top 14...

Je me suis accroché. Ça n’a pas été tout le temps rose. Je suis content de ce que j’ai réussi à faire. J’espère en faire encore d’autres. Mais franchement, aujourd’hui, je n’ai pas grand-chose à regretter. Que ce soit dans mes choix ou sur ma carrière.

Vous avez touché du bout des doigts l’équipe de France, avec un stage sous l’ère Guy Novès en 2017

Une fois au stage, j’ai bien compris que, voilà…

À cette période, on entend souvent parler de vous comme un joueur "sous-coté".

Vu qu’on parle un peu de toi, tu te dis : « Pourquoi pas ! Je mériterais peut-être autant qu’un autre. Au moins qu’on m’en donne une, de sélection ! Si je n’ai pas le niveau, je n’ai pas le niveau, mais bon… » Surtout, à cette période-là, il y avait plein de blessés. Il manquait plein de monde. On aurait pu tenter n’importe qui, j’ai envie de dire. Vu les résultats, ça n’aurait pas été pire. C’était une expérience, Après, ce n’est pas un regret non plus. Je n’ai jamais rêvé d’être pro, alors l’Equipe de France…

En revanche, vous avez porté à deux reprises le maillot des Barbarians...

(son visage s’illumine) C’est une très grande fierté ! J’ai adoré. Je suis très content que les Baa-Baas soient redevenus les Baa-Baas surtout, que ce ne soit plus l’équipe de France B. Ça aurait cassé leur magie. Mes deux sélections ont été une bouffée d’oxygène.

À ce point ?

Dans la saison, en club, tu es tout le temps sous pression. Tu as des obligations de résultats, faut faire attention à tout. Et là, tu joues au rugby parce que tu as envie de jouer au rugby. ça, c’est énorme ! Tu apprends à connaître des mecs en cinq jours, tu te rends compte que tu es encore un gamin, tu rigoles pendant une semaine, tu fais la bringue. J’ai eu la chance que l’on gagne deux fois. À Bordeaux, dans un stade plein à craquer, bouillant. Ce stade, même les Bordelais ne l’avaient jamais vu comme ça. C’était monstrueux. Au-delà des résultats, c’est vraiment cette bouffée d’oxygène dans ce rugby moderne et professionnel. Tout est fait pour que tu passes un bon moment. Tout est basé sur l’humain.

Des valeurs que vous revendiquez en permanence.

Je préfère faire passer l’humain avant le reste. J’ai grandi là-dedans. Ça a toujours été ça. C’est le plus important dans le rugby. Je me vois même jouer en Quatrième Série, je m’en fous. Pour prendre du plaisir avec les copains, retrouver des valeurs un peu plus pures du rugby, à un niveau inférieur.

On sent qu’elles vous manquent.

À un moment, tout le financier, tout l’économique a pris un peu le pas. On s’est "footballisé". Même si on en rigolait il y a quelques années, aujourd’hui, quand je vois ce qui se passe… Les entraîneurs, c’est la valse. Les joueurs ne finissent pas les contrats, ça se barre d’une saison à l’autre. Au cours d’une saison, le mec porte deux maillots différents. C’est devenu comme ça…

Les Baa-Baas, c’était un peu un retour aux sources, alors ?

Ça fait partie des plus beaux souvenirs de ma carrière. Avec de très belles rencontres. Comme Lolo (Laurent) Pardo et Denis Charvet, au top de leur forme. Tant sur le spectacle que sur tout, en fait. Ce sont des gens formidables, franchement à connaître. Cette génération d’anciens a vécu un autre rugby. Ils te ramènent à ce pourquoi tu as commencé ce sport. Je les regarde avec des yeux d’enfants. Ce sont des légendes. Après eux, j’espère qu’il y aura encore des gens pour garder cet état d’esprit des Baa-Baas.

Vous, par exemple ?

(sourire) Peut-être ! Je pense qu’Aurélien Rougerie y sera avant moi. Après, je ne sais pas de quoi demain sera fait. Quand je vois dans quel merdier on est, c’est compliqué de se dire que l’on pourra jouer au rugby pour jouer au rugby. Économiquement, pour faire vivre les Baa-Baas, il faut faire des matchs. C’est compliqué.

En 2017, vous aviez dû renoncer à une autre convocation, à cause du carton rouge reçu un peu plus tôt. Lors de la demi-finale de Top 14, perdue contre Toulon.

(on sent une forte déception, dans sa voix) Je n’avais pas pu faire la tournée d’été en Afrique du Sud…

Le seul rouge de votre carrière...

Au pire moment…

Vous n’êtes jamais vraiment revenu sur cet épisode. Est-ce votre pire souvenir de rugbyman ?

Au final, oui… C’est terrible. Tu es en demie. Au moment où je sors, on tient plutôt bien le match, on est devant au score (La Rochelle mène 15-6 à la 51e, N.D.L.R.). Déjà, tu t’en veux, tu as l’impression d’abandonner tous les copains. Au bout d’un moment, tu te projettes, tu te dis que tu vas rater la finale parce que tu es persuadé de gagner la demie. Après, tu perds le match, c’est horrible. Tu te dis que c’est de ta faute. Et derrière, en plus, tu prends trois semaines de suspension.

Adieu la tournée...

On te parle de trois semaines, mais ça te baise la tournée. Si j’avais eu réellement trois semaines, je n’aurais raté qu’un match, j’aurai pu partir quand même et jouer le deuxième. La suspension a duré 1 000 ans. Entre les deux matchs des Baa-Baas, l’intersaison et le premier match amical. C’est le système français…

Comment avez-vous vécu cette période ?

C’était un moment compliqué. J’ai mis du temps à digérer, c’était dur.

Ça se compte en mois ?

Oui, j’ai vraiment mis du temps. On aurait pu être champions tellement on était bien. Tu te dis : « Put***, c’est peut-être la seule saison où je pouvais gagner un titre, et on te l’enlève injustement. » Pour moi, il n’y avait même pas de faute.

Votre plaquage est jugé "dangereux" car James O’Connor retombe sur la tête...

Je mets un bon plaquage sur la ligne d’avantage, je gagne mon duel. Il se retourne, je le perds, il retombe sur la tête. Carton rouge. C’est la règle qui dit ça. Mais si demain, tu vas à la lutte sur une chandelle et tu sautes moins haut que le mec en face : tu le déséquilibres, il tombe sur la tête, tu prends un rouge. Pourtant, tu n’as rien fait pour lui faire mal, tu as juste disputé un duel aérien. C’est là où les règles sont un peu… (il marque une pause) L’intention n’était pas de le retourner. En aucun cas. Il bascule tout seul, parce qu’il veut se retourner.

Quoi qu’il en soit, personne à La Rochelle ne vous en a tenu rigueur. Vous êtes érigé comme un guerrier au comportement exemplaire...

J’ai pris quelques cartons jaunes par-ci, par-là pour des plaquages. Mais je ne suis pas un gros coutumier. Je pense que, du moment où tu ne triches pas, où tu es entier, les gens se mettent un peu à ta place. Heureusement qu’ils ne m’en n’ont pas voulu, sinon je ne sais pas combien de temps j’aurai mis à récupérer de ce truc… Surtout, là, c’est un coup du sort.

Dans la foulée de la demie, une page "Fan club Pierre Aguillon" s’ouvre sur Facebook. Elle compte aujourd’hui plus de 800 membres. Le saviez-vous ?

J’ai vu ! C’est toujours sympa de se sentir aimé par les supporters. Leur soutien est quand même très important. Après le carton rouge, j’avais reçu plein de messages.

Vous quitterez le Stade rochelais en juin prochain. Que peut-on vous souhaitez d’ici là ?

(affirmatif) Le titre !

Il vous obsède ?

Ça m’obsède parce que la fin approche. Malheureusement. Je peux continuer encore quelques années mais je suis quand même plus proche de la fin que du début. Pour l’instant, j’en ai vécu deux : un titre de Pro D2 et un titre espoirs la même année. Depuis, c’est disette. Il y aura de moins en moins d’opportunités. Cette année en est une. Pour l’instant, on est bien au classement. On devrait se qualifier. Du moment où tu es qualifié, tu as ta chance.

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Romain ASSELIN
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