Goze : « Je savais à quelle sauce je serais mangé »

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Après 8 ans à la tête de la Ligue Nationale de Rugby, Paul Goze livre son ressenti sur ce qu'il a vécu. Il évoque notamment les temps forts de son mandat, avant les élections dans deux semaines.

Comment finissez-vous ces huit années de présidence ? Fatigué ? Soulagé ? Heureux ?

À 70 ans, faire le trajet entre Perpignan et Paris toutes les semaines est un peu usant. Mais avec du recul, je pense avoir eu la chance de vivre une expérience unique.

Comment ça ?

La présidence de la Ligue est prenante, passionnante et souvent compliquée : il n’y a pas un jour sans que ne se présente un problème nouveau. Depuis le début de la pandémie, on a, par exemple, fait plus d’une centaine de réunions, en visio…

Vous avez longtemps été réfractaire aux nouvelles technologies. Avez-vous enfin acheté un smartphone ?

Je n’ai pas eu le choix, mon vieux téléphone a rendu l’âme il y a quelques temps ! Je me suis donc converti aux nouvelles technologies, tout en restant réticent à ce progrès que l’on veut parfois nous imposer à tout prix…

Étiez-vous payé pour remplir la fonction ?

Non, le président de la Ligue est bénévole. Il n’a, pour lui, que les frais de déplacement et l’hôtellerie dans la capitale.

Aviez-vous rêvé faire carrière dans les institutions ?

Pas du tout. Plus jeune, je ne pensais qu’à faire du sport, du rugby et de l’athlétisme. Puis, un jour de 1988, le docteur Marti (ancien président du comité du Roussillon, N.D.L.R.)  m’a appelé pour me proposer la présidence de l’Usap. Derrière ça, je suis entré à la Fédé, puis à la Ligue… Ma carrière de dirigeant s’étale donc sur plus de trente ans…

Qu’est-ce qui vous manquera le plus, de cette vie-là ?

Pouvoir faire valoir mes idées de manière beaucoup plus prégnante que je ne le ferai désormais, probablement…

Vous avez dit un jour que la Ligue est mal aimée des gens parce qu’elle représente à leurs yeux l’argent, le fric… Le pensez-vous toujours ?

Cette vision concerne toutes les institutions qui représentent le pouvoir et qui gèrent des sommes d’argent relativement importantes. Elles sont critiquées, vilipendées. Mais ce n’est pas propre à la Ligue. Dès que vous dirigez une institution, vous êtes la cible de critiques extrêmement virulentes. Elles ne s’arrêtent que le jour où vous quittez le poste… pour aussitôt se porter sur celui qui vous succède.

En avez-vous souffert, de ces « critiques » ?

Ça ne fait jamais plaisir… Surtout lorsqu’elles sont injustes… Mais je savais à quoi je m’exposais lorsque j’ai pris le poste en 2012. Je savais à quelle sauce je serais mangé.

Quelle fut la mesure phare de votre double mandat ?

La défense du rugby des clubs fut ma priorité. Ensuite, la régulation des Jiff et du salary cap fut un autre point très important de ma mandature. Enfin, la finale à Barcelone (2016), dans ce stade de 100 000 personnes plein à craquer, fut un moment purement merveilleux.

Vous parlez « du rugby des clubs ». Êtes-vous opposé au système des provinces ?

Oui, il n’aurait aucun sens chez nous. Les clubs sont le passé, le présent et l’avenir du rugby français.

Les provinces fonctionnent néanmoins ailleurs…

Vous savez, on ne peut pas comparer notre pays de 67 millions d’habitants avec des fédérations vivant sur de très petites populations, comme la Nouvelle-Zélande ou les Celtes : eux n’avaient pas d’autres choix que celui des provinces.

Comment ça ?

La province, ce n’est pas un plus : c’est juste la meilleure des solutions quand on n’a pas les moyens d’avoir de nombreux clubs forts et autonomes.

Il se pourrait que la structure professionnelle du Biarritz olympique, en conflit avec la mairie de la ville, quitte la Côte basque pour s’installer bientôt dans le Nord de la France. Quel regard portez-vous sur un tel système franchisé ?

Cette solution ne me paraît pas très fiable… Mais je ne suis pas dans le cœur du projet… Dans le fond, la franchise et le club se ressemblent, sauf que le club est rattaché à un territoire quand la franchise est mouvante, selon les opportunités qui se présentent à elle.

De vos huit ans passés à la tête de la Ligue, on retient aussi ces multiples combats avec Bernard Laporte et la Fédération…

(Il soupire) Mon job, c’était de défendre les clubs. À partir du moment où un certain nombre d’attitudes pouvaient mettre en danger ces clubs-là, j’avais le devoir de m’opposer, de combattre. Et dans ce but, je pense avoir été pugnace.

Serge Simon et Bernard Laporte ont-ils voulu faire main basse sur le trésor de la Ligue Nationale de Rugby, à leur arrivée au pouvoir en 2016 ?

Peu après avoir été élus, ils ont voulu que le rugby professionnel réintègre le giron fédéral. Depuis, ils ont convenu que cette visée n’avait pas lieu d’être. Ils ont compris que le rugby pro, très structuré, était une entité à part entière. […] Entre nous, il y a eu des désaccords mais je pense que nous sommes parvenus à faire avancer ensemble des sujets très importants, sur l’équipe de France et la formation notamment. Les résultats le prouvent.

Pourquoi souhaitiez-vous, au départ, faire un troisième mandat ?

Je ne l’ai pas voulu. Il y eut juste un moment où des présidents m’ont dit que l’on pourrait demander à la FFR de changer les statuts afin de me permettre de réaliser ce troisième mandat. ça ne s’est pas fait, voilà tout…

La fédé ne l’a pas souhaité, n’est-ce pas ?

On peut dire ça… J’imagine que je ne convenais pas à un certain nombre de personnes… Mais vous savez, la Ligue va bien au-delà de mon simple nom. En clair, il reste beaucoup de travail à faire : un public plus large à conquérir, de nouveaux territoires à séduire… Mon successeur fera tout ça très bien, j’en suis persuadé.

Vous ne pouvez pas rester éternellement neutre sur l’élection à venir…

Je n’ai pas à soutenir tel ou tel candidat. Ce qui m’importe, c’est que le candidat mène une politique qui soit dans la continuité de ce qu’on a réalisé. Mais connaissant bien ces trois hommes (Alain Tingaud, René Bouscatel et Vincent Merling), je sais qu’ils défendront les clubs.

Ces relations conflictuelles avec la FFR, les entreteniez-vous aussi avec Pierre Camou, le prédécesseur de Bernard Laporte ?

Ce n’était pas pareil… (il coupe) On avait des litiges mais le rapport n’était pas le même. C’était un peu plus apaisé, voilà tout…

Soyez franc : avez-vous manigancé afin que Bernard Laporte soit entendu par le parquet national financier seulement quinze jours avant l’élection fédérale ?

Vous me prêtez un pouvoir extraordinaire, mais un pouvoir que je n’ai pas…

Vraiment ?

Si je pouvais avoir une quelconque influence sur le parquet national financier, j’aurais plus de pouvoir qu’un ancien Président de la République (Nicolas Sarkozy) ou un ancien candidat à la présidentielle (François Fillon), qui n’en ont eu visiblement aucune. Ces insinuations ne sont pas sérieuses…

Nous écrivions dans notre dernière édition que le projet de Coupe du monde des clubs avance à grands pas. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

C’est un projet sur lequel on travaille depuis plusieurs années avec les dirigeants de l’EPCR (l’instance européenne). Je suis extrêmement favorable à cette compétition. On espère même pouvoir boucler tout ça dans les prochaines semaines.

Le coup d’envoi de la Coupe du monde des clubs serait donné en 2022, n’est-ce pas ?

On l’espère, oui. Je suis même persuadé que ça se fera. […] La première édition devrait se disputer dans l’hémisphère Nord, peut-être à cheval entre la France et l’Angleterre. Symboliquement, je verrais bien, pour la première, une finale à Twickenham, dans le temple du rugby. Mais ce n’est pas encore arrêté.

Combien y aurait-il de participants la première année ? Seize ? Vingt ?

Le premier Mondial sera sans doute plus limité au niveau du nombre des clubs mais sur l’édition suivante, on montera en puissance : seize clubs en 2026, cela me paraîtrait une option intéressante.

Sur quelle fréquence se disputerait-elle cette compétition ?

Tous les quatre ans. Cela demande une logistique trop importante d’organiser un tel événement tous les ans. Et puis, ce produit doit être quelque chose de rare. Il ne faut pas le banaliser.

Tous les championnats seront-ils concernés ?

Tous les championnats de la planète où le niveau est jugé suffisant seront représentés : le Top 14, le Premiership, la Ligue celte, le championnat Nord-Américain, japonais, le Super Rugby et d’autres…

Depuis le début de la crise sanitaire, quatre fonds d’investissement ont tourné autour de la Ligue et ses clubs, dans le but de racheter les actifs commerciaux de l’institution : il y eut donc Novalpina, Bridgepoint, Advent et CVC. Où en est-on de ces tractations-là ?

Le travail de la prochaine gouvernance sera justement de s’occuper de ce dossier. In fine, ce sont les clubs qui décideront, pas le président.

Quelle est votre position, là-dessus ?

Pour moi, l’arrivée d’un fonds d’investissement ne se justifie que s’il y a un vrai projet derrière. Si c’est pour vendre une partie de notre capital pour faire entrer de l’argent qui servira à payer des plus gros salaires, ce n’est pas une bonne idée.

Quel type de « grand projet » pourrait donc servir le fonds d’investissement ?

Il y en a beaucoup : un projet de développement régional, un plan digital extrêmement puissant pour que l’on touche un public plus large… Ce n’est qu’à cette condition qu’il me paraît opportun de faire entrer un fonds dans le capital. Parce que c’est un fusil à un coup : une fois qu’il est entré, il ne sortira plus.

On vous suit…

Un jour, il revendra ses actifs à un autre fonds parce que la Ligue n’aura pas la capacité de racheter la partie vendue. Et ainsi de suite…

Pour conclure à ce sujet ?

Il ne faut pas céder à une mode conjoncturelle : parce qu’aujourd’hui, franchement, j’ai un peu l’impression que ça fait moderne et intelligent de faire entrer des fonds d’investissement pour un oui ou pour un non…

Imaginons que la formule du championnat soit amenée à changer un jour : seriez-vous partisan d’un Top 16 ou d’un Top 12 ?

Le Top 14 est aujourd’hui une formule incontournable. Il a fait ses preuves par son format équilibré et performant. Philosophiquement je serais plutôt partisan du Top 16 : quand on est dans un club, cela fait plus de matchs pour les supporters. Mais un tel format demanderait des dates supplémentaires. Les a-t-on ? Pour le moment, non.

Et le Top 12, alors ?

Il intéresse deux ou trois clubs comptant beaucoup d’internationaux et voulant amortir le coût sportif des doublons. Mais selon moi, le Top 12 ne se justifie pas : les rendez-vous avec les fans seront trop espacés les uns des autres. Cette formule n’a, à mon sens, pas beaucoup d’intérêt, sauf pour deux ou trois clubs.

En vue du Mondial 2023, les clubs pros doivent-ils fournir des efforts supplémentaires, au niveau de la libération des internationaux ?

Nous avons pris des engagements extrêmement importants ces dernières années. On est arrivé à la limite de ce que peuvent supporter les clubs. Néanmoins, on peut imaginer, l’année de la Coupe du monde en France, un certain nombre d’avancées supplémentaires.

D’accord…

La Coupe du monde en France, c’est l’enjeu majeur de tout le rugby français. Un titre de champion du monde serait une énorme embellie pour notre sport.

Vous quitterez la présidence de la Ligue dans quinze jours : à quoi occuperez-vous votre temps, désormais ?

Je ne me suis pas vraiment posé la question… Mais je me suis récemment présenté au comité directeur de la LNR et si les clubs m’élisent en tant que personnalité extérieure, je me mettrai au service du président élu. Je dois aussi m’occuper un peu de moi et de ma santé.

Avez-vous peur de la mort ?

J’ai été confronté à la mort de manière extrêmement violente, ces dix dernières années. J’ai perdu mon épouse Dominique (en 2011) et mon petit-fils dans un accident de la route, six ans plus tard. Il y a peu, mon fils unique Renaud a aussi perdu la vie au volant de sa voiture…

Êtes-vous blindé ?

On ne l’est jamais, vous savez. Quoi qu’on fasse, ceux que j’aimais et que j’ai perdus se rappellent toujours à moi, à un moment ou à un autre de la journée. Il y a toujours un objet, un événement, un petit truc qui fait que je pense à eux. (il coupe) J’imagine que tous ceux ayant eu des vies accidentées sont logés à la même enseigne.

Vous ne montrez jamais rien, pourtant…

J’ai toujours fait en sorte d’avoir une carapace, pour faire penser aux autres que rien ne peut m’atteindre. Ce n’est évidemment pas le cas.

Vos proches aimaient-ils le rugby ?

Mon fils adorait ça, oui. Il avait joué, plus jeune. Il était même assez doué. Mais je crois qu’il a toujours préféré faire la fête… Quant à mon épouse, dont le frère avait joué au rugby, elle n’a pas découvert ce sport à travers moi.

Vivez-vous seul ?

Oui.

Supportez-vous la solitude ?

Oui, parce que la présidence de la Ligue et mes quelques activités professionnelles me tiennent occupé. Je manque même de temps, pour tout vous dire…

Votre santé vous préoccupe-t-elle ?

Bien sûr. Et je fais très attention à moi, même si mon physique pourrait faire penser que ce n’est pas le cas. À la moindre alerte, aussi bénigne soit-elle, je consulte un toubib. (il soupire) J’imagine que ça traduit une certaine appréhension de la mort… Si je m’en foutais, je laisserais courir…

Avez-vous déjà souffert, dans votre carrière de dirigeant, de l’image que vous renvoyez ?

Pour certaines personnes, je suis en surpoids et ne pense donc qu’à manger, qu’à faire des banquets… Mais tout ça, ce sont des discussions de café du commerce, des inepties qui ne me touchent pas plus que ça : quand on en est réduit à parler de mon régime alimentaire, c’est qu’on n’a pas grand chose dans la vie, me semble-t-il…

Vous vous aimez ?

(Il éclate de rire) Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console.

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