Bouscatel : « Je ne suis l’âme, ni l’homme de personne »

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    Bouscatel Laurent Frezouls / Icon Sport - Laurent Frezouls / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Cela fait à peine une semaine qu’il a déménagé alors René Bouscatel s’excuse. Le nouveau président de la LNR accueille au milieu des cartons, des cadres qui ne sont pas encore accrochés et des souvenirs qui n’ont pas tous trouvé leur place. Pour le moment, il profite de la vue et de la magie des lieux. À l’est d’abord, pour le café du matin pris dans la verrière réchauffée par les rayons du soleil : Notre-dame de la Dalbade s’extirpe des toits, juste derrière se trouvent son ancien cabinet et le tribunal où l’avocat a fait carrière.

À l’ouest, son bureau sis devant la Garonne et la prairie des Filtres, lieu emblématique dans l’histoire du rugby toulousain ; vers la gauche, le Stadium ; de suite à droite se dessine le Pont Neuf qui le relie à la rue de la République, où il est né. « Mes parents habitaient à 500 mètres, guère plus… De l’autre… » Et de souffler au moment de s’asseoir pour une heure et demie d’entretien : « Ici, je suis chez moi. Au cœur de Toulouse, et de cet écusson historique de la ville rose qui représente toute ma vie. »

On connaît votre parcours : tour à tour avocat, président de club, dirigeant français et engagé en politique à Toulouse. Mais au fond, qui êtes-vous ?

Je suis un enfant de Toulouse. J’ai l’âme toulousaine. Au fond, je suis occitan pour de bon, et fier de l’être. Il y a des principes qui s’accrochent à moi : le paratge (dans la tradition cathare, cela représente l’égalité entre les sexes et classes sociales ; la noblesse étant liée aux engagements de chacun), la convivencia (vivre ensemble). La vie est faite de rencontres et de passions, avec l’homme qui est toujours au centre de tout. Il me semble que cela se traduit dans l’éducation, la culture et l’esprit de ce territoire : il porte en lui des valeurs d’ouverture et de partage qui sont au final des éléments d’intégration. Je trouve dans cet art de vivre une modernité forte, essentielle dans une société où se posent des problèmes d’intégration et de vivre ensemble. Ce n’est pas mieux qu’ailleurs, mais c’est riche.

Êtes-vous croyant ?

Croyant oui, pas pratiquant… Je crois mais je ne sais pas en quoi. Au fond, j’espère qu’il y a une force au-dessus de tout. Ceci dit, je me sens également cathare même si je ne suis pas « parfait » (surnom des hérétiques). La première fois où je suis allé à Monségur, j’avais les poils qui se hérissaient… Ces lieux résonnent véritablement… Et tout cela fait aussi partie de moi.

Cet ancrage provincial a-t-il été un jour un handicap ?

Jamais. Je suis fier de mes racines. Je n’ai jamais cherché à casser cette image si tant est qu’elle m’ait été accolée un jour. Si j’avais eu à choisir, je serais provincial ! C’est ma force.

Qu’est-ce qui vous a fait gagner l’élection ?

Ce n’est pas à moi de le dire. Je suis du rugby, quasiment né au Stade toulousain. Les gens connaissent mon parcours de dirigeant de club. Après, il y a ma personnalité : je pense être quelqu’un d’ouvert et qui s’est toujours engagé pour les autres au sein du collectif. J’ai toujours assumé les responsabilités. J’ai d’ailleurs été capitaine de toutes les équipes dans lesquelles j’ai joué jusqu’à ce que j’arrête à 18 ans.

Pourquoi aussi tôt ?

Parce que j’allais être père. Parce qu’il fallait que je travaille pour payer mes études et faire vivre ma famille […] Avocat, j’ai ensuite été le plus jeune bâtonnier de France. Et je le suis encore.

D’où vient ce besoin d’engagement ?

J’aime partager et j’ai besoin d’aller vers l’autre. Je suis fier de l’héritage que m’a transmis mon père qui a sacrifié sa vie d’ouvrier pour nourrir sa famille. Mon père, c’est mon héros et sans doute a-t-il forgé ce caractère d’homme d’action. Il n’est plus là mais je lui parle tous les jours.

Qui sont vos modèles ?

Mon père, je vous l’ai dit. Et puis, Jean Fabre (ancien président du Stade toulousain) qui m’a fortement influencé. Il m’a fait comprendre le rugby. Jean, quand il te parlait, il te rendait intelligent. Professionnellement, je vous dirais : Philippe Lamouroux et Alain Furbury. Ces grands pénalistes ont été mes maîtres.

Quelle place a occupé Guy Novès ?

Pendant plus de vingt ans, nous avons partagé énormément de choses. Parfois, nous n’avions même pas besoin de nous parler. Lui et moi avons été éduqués avec comme marqueur la valeur travail. Il m’a transmis des choses simples, dont quelques dictons : « Avec un peu de chance et beaucoup de travail, on ne sera peut-être pas champion mais on sera prêt à l’être… »

Et puis, il y a cette capacité à se remettre en permanence en question, l’humilité et le fait de ne jamais s’enflammer. Regardez ses photos en bord de terrain : il était toujours à l’affût, comme un chien de chasse qui guette sa proie.

Pourquoi vous êtes-vous porté candidat à la présidence de la LNR ?

Parce que j’ai toujours besoin d’être dans l’action. Parce que j’ai une profonde envie de partager mon expérience et qu’il me semble que j’ai encore quelque chose à transmettre de ce que j’ai reçu pendant toutes ces années. Ensuite, j’ai senti mon sang bouillir quand j’ai lu qu’il y avait un candidat pro-fédé et l’autre anti-fédé. C’est là que je me suis lancé, parce que ces principes me paraissaient totalement surréalistes. Le président de la Ligue doit être pour la LNR et pour les clubs. Ensuite, il doit travailler de manière constructive avec la fédération. On s’est battus pour obtenir et défendre une forme d’autonomie mais aujourd’hui travaillons ensemble. Les intérêts de l’équipe de France et ceux des clubs ne sont pas obligatoirement antinomiques ; les doublons et la libération des internationaux sont des données à prendre en compte, c’est tout.

Vous ne teniez pas ce discours quand vous étiez président du Stade toulousain…

(Il tranche) Sincèrement, il m’a fallu prendre du recul et de la hauteur, ce qui n’était pas possible quand j’étais aux manettes du Stade. Cela m’était insupportable et je comprends que les présidents dans cette situation le trouvent insupportable.

Revenons à votre candidature. Par-delà votre motivation personnelle, que voulez-vous changer ?

D’abord une chose, nous avons une Ligue qui est très bien structurée avec un administratif de très haut niveau. Quand je suis revenu comme personnalité extérieure à la demande de Paul (Goze), à qui je veux rendre un hommage pour tout le travail accompli, j’ai eu la sensation que les décisions étaient prises en Bureau avant d’être validées par le Comité directeur. Ce n’est pas ma conception. Je me suis présenté pour faire évoluer la gouvernance, pour relancer le participatif et redonner de la place à tous les présidents. Mais encore faut-il qu’ils la prennent. On doit travailler en équipe, comme dans un club. Les relations doivent être transparentes avec toutes les composantes : fédération et syndicats compris.

Pourquoi avez-vous refusé de vous retirer de la course à la présidence, comme il vous l’a été demandé ?

Vous avez déjà vu une équipe refuser de jouer un match, plus encore en phase finale ? C’est inconcevable pour moi. J’ai dit non, d’emblée.

Qu’est-ce qui vous anime le plus ? Diriger, fédérer, combattre, gagner…

Je vous l’ai déjà dit, c’est le partage avant tout. Je suis un passeur. Je ne suis ni un propriétaire, ni un patron. Je suis davantage tourné vers la concertation et la construction ensemble. En étant les héritiers d’un projet sportif clair et établi, nous avons construit collectivement la réussite moderne du Stade toulousain, en générant l’intégralité de son économie pour permettre au sportif d’avoir des chances de gagner ensuite… Cette « gagne » est également importante à mes yeux, décisive. Tu ne fais pas du sport si tu n’aimes pas la victoire. C’est là encore ce qui m’a toujours porté et ce qui est ancré dans la culture toulousaine.

C’est-à-dire ?

J’ai toujours voulu que l’on inculque cet état d’esprit et cette culture dans la formation de nos jeunes joueurs. Il ne suffit pas de savoir faire des passes, mais bien d’appréhender la « gagne ». Didier Lacroix en est l’exemple même. Il n’avait pas les plus grands moyens physiques mais il a été élevé là-dedans. Même chose pour Novès. Il voulait toujours gagner.

Comment faire passer ces notions à la Ligue ?

C’est incomparable. J’ai pris de tous les présidents : Serge (Blanco), Pierre-Yves (Revol) et Paul (Goze) même si j’ai été souvent opposé à lui quand j’étais président… Je voulais le resserrement de la compétition, j’étais contre les Jiff et le Salary Cap… Mea culpa ! Le Top 14 est devenu un produit référence. La France représente 40 % des effectifs professionnels mondiaux et quasiment un tiers de l’économie du rugby. Tout ça, c’est porté par la Ligue. J’en porte l’héritage et je dois assumer son évolution.

Expliquez-vous…

Elle doit rester une parfaite gestionnaire, c’est nécessaire mais ce n’est pas suffisant. Je veux que l’on investisse pour le développement du Top 14 et du Pro D2, que l’on soit moteurs en termes de recherche et d’innovation de sport. Les sujets sont larges : formation, santé, animations et l’expérience « public » dans les stades, les nouvelles technologies… Ce n’est pas simplement une affaire financière comme je le lis souvent même si c’est la garantie de notre autonomie.

Quid des fonds de pension ? Depuis la crise « Covid » qui a mis à mal l’économie des clubs, tout le monde cherche la solution miracle…

D’abord, il faut remercier les pouvoirs publics pour les aides apportées au rugby comme à tous les sports et autres secteurs d’activité. Nous devons nous préparer au rebond et à la sortie de crise, dès à présent. Notre stratégie de développement, de reconquête de notre public traditionnel et de conquête d’un nouveau public composé principalement par les jeunes et les filles, doit être en place sans attendre…

Vous ne répondez pas à propos des fonds de pension…

Soit c’est une obligation au regard de notre situation économique, soit c’est une opportunité. Je n’ai pas l’impression que ce soit une obligation et je ne vois pas l’opportunité. Mais je suis prêt à l’étudier et je souhaite qu’on le fasse de manière ouverte, collégiale et transparente. On doit même le faire dès à présent, pour ne pas se retrouver plus tard le couteau sous la gorge, dans l’urgence. Personnellement, je crains que nous y perdions notre autonomie au plan économique et cela ne me plaît pas. Enfin, cela porte la menace de la ligue fermée et j’y suis totalement opposé : le sport c’est la compétition. Notre richesse, c’est d’avoir trente clubs. On ne doit pas se refermer sur nous-même.

Par quoi passe le développement ?

Il faut améliorer le produit Top 14 et Pro D2, c’est tout. Il a bien évolué, continuons dans cette voie et, surtout, ne cassons pas tout pour le simple plaisir de la nouveauté. Respectons la culture de chacun, l’identité régionale et les modèles des différents clubs. Voyons comment améliorer le spectacle, cela ne mérite pas de révolutions.

Quid de la Coupe du monde des clubs ?

Possible, on verra en fonction des calendriers. Comme on étudiera la meilleure manière de redynamiser la Coupe d’Europe. Ce sera peut-être en s’ouvrant à d’autres continents et pays, dont l’Afrique du Sud.

Avez-vous une idée de la composition de votre futur Bureau et des commissions ?

Évidemment. Mais rien n’est fait et j’ai besoin de réunir le Comité directeur pour que nous décidions tous ensemble des méthodes de travail et des compositions des différentes commissions. C’est réglementaire. Je veux insuffler à chacun le désir de participer et d’apporter quelque chose au collectif.

Pensez-vous qu’il soit possible d’aller plus loin dans la relation clubs-XV de France ?

Je veux d’abord apaiser les relations entre les institutions. Que l’on essaie de travailler de manière positive, pragmatique et constructive. Cela dépendra des hommes.

Rien n’est gagné au regard de vos relations avec Bernard Laporte…

Nous avons été opposés, mais jamais ennemis. Au rugby, nous sommes tous adversaires et voulons toujours prendre le dessus sur l’adversaire. Je veux dépasser ça, même si je veillerai à défendre le rugby des clubs et à le faire gagner… Pour moi l’équipe de France en profitera inévitablement.

Mais il sera difficile d’aller plus loin au niveau du temps de mise à disposition des internationaux. On ne peut pas faire plus mais on peut optimiser ce temps. Cela appartient au sportif.

Êtes-vous l’homme de Didier Lacroix ?

J’ai beaucoup d’affection et une jolie relation avec Didier comme ce fut le cas avec son père. J’ai également beaucoup travaillé avec lui au plan du développement économique du Stade puisque c’est sous ma présidence qu’il s’est vu confier la régie du club. Ceci dit, je ne suis l’âme, ni l’homme de personne.

Quelle est sa part dans votre succès ?

Il a beaucoup travaillé, c’est sûr. Il a été et reste Didier : généreux, entier, fonceur. Il a pris position pour moi quand j’ai déclaré ma candidature et il ne m’a pas lâché. Comme moi je l’ai toujours soutenu. Nous avons toujours été solidaires même si je n’ai jamais hésité à lui dire quand il était excessif.

Vous avez 74 ans. L’âge est-il un problème ?

Je vous le dirai dans 20 ans.

Avez-vous peur de la mort ?

Les meilleurs partent les premiers et moi j’ai une expérience de vie énorme… Blague à part, je n’y pense pas. Elle arrivera un jour, je le sais mais je n’en ai pas peur.

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