« Je ne suis pas une salope », les femmes du rugby témoignent

  • Judith Soula, rédactrice en chef à Via Occitanie, et ex-collaboratrice  à France Télévisions, Canal+, L’Equipe TV et Sud Radio : « Pas le droit d’écorcher un nom » Judith Soula, rédactrice en chef à Via Occitanie, et ex-collaboratrice  à France Télévisions, Canal+, L’Equipe TV et Sud Radio : « Pas le droit d’écorcher un nom »
    Judith Soula, rédactrice en chef à Via Occitanie, et ex-collaboratrice  à France Télévisions, Canal+, L’Equipe TV et Sud Radio : « Pas le droit d’écorcher un nom » DR - DR
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Depuis sa diffusion, le documentaire «Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste» de Marie Portolano et Guillaume Priou nourrit le débat sur la place des femmes dans les rédactions de sports et sur les dérives qu’elles ont à subir. Le monde du rugby n’y échappe pas… 
 

Midi Olympique n’échappe pas ce constat. La rédaction est, à une très large majorité, masculine, même si plusieurs femmes journalistes contribuent ou ont contribué à son bon fonctionnement. Justine Badin, Malika Caubet, Stéphanie Biscaye et Emilie Dudon témoignent ici de leur expérience. Mais nous avons aussi décidé de donner la parole à des femmes travaillant au sein d’une presse « rugbystique » très masculine. Pour, à notre échelle, tenter de faire avancer ce débat. Et qu’un jour, ce sujet n’en soit plus un.

Judith Soula, rédactrice en chef à Via Occitanie, et ex-collaboratrice  à France Télévisions, Canal+, L’Equipe TV et Sud Radio : « Pas le droit d’écorcher un nom »

«J’ai été bouleversé par le reportage de Marie Portolano, parce ce qu’elle et ses consœurs ont vécu, notamment à Canal. J’ai trouvé tous les témoignages extrêmement courageux. Je suis pourtant resté près de dix ans à Canal + et je n’avais jamais vécu ce genre de choses. Je me dis que j’ai eu de la chance, que l’époque était peut-être différente. D’abord, avant de faire de l’antenne, il fallait faire ses preuves sur le terrain. Ce n’est qu’après que tu pouvais te retrouver à l’antenne. Personnellement, ma famille baigne dans le rugby depuis plusieurs générations, les Maso, Sella ou Blanco connaissaient mon papa. Et je n’ai jamais été choqué par les blagues graveleuses qui peuvent être inhérentes à notre sport.

 

Tout ça pour dire que j’ai été très vite intégré. Je me suis senti à ma place, légitime, bien encadré à Canal par éric Bayle mais aussi bien entouré par l’équipe. Après, j’étais la seule femme et le documentaire montre aussi que le journalisme sportif reste, c’est vrai, assez fermé aux femmes. C’est dommage car on bosse autant, si ce n’est plus. Car Thierry Gilardi et éric Bayle m’avaient prévenu gentiment que pour l’opinion public, si une femme parle de sport, elle n’a absolument pas le droit d’écorcher le nom d’un joueur ou d’un club. On se doit d’être extrêmement exigeante envers nous-mêmes. Il me revient, la préparation du Mondial 2015 avec Sud Radio, où Daniel Herrero, avait proposé que je commente avec lui les rencontres du XV de France. J’avais décliné, pas osé. Je m’étais dit que l’opinion rugbystique n’était peut-être pas prête à entendre la voix d’une femme commenter les Bleus. Aujourd’hui, je le regrette mais je dis aussi que le temps est venu que mes consœurs puissent le faire. Surtout celles qui ont l’habitude de l’antenne.

Enfin, un mot sur les réseaux sociaux, qui n’existaient pas quand je faisais de l’antenne au niveau national. J’ai découvert la violence des propos reçus par mes collègues féminines qui font de l’antenne. C’est hallucinant et je suis certaine que cela contribue à créer des tensions bien inutiles.»

Fanny Lechevestrier, reportrice sportive radio à Radio France : « Parfois un peu seule »

«J’ai commencé à suivre le rugby pour Radio France en 2011, un peu par hasard : le journaliste qui devait commenter les matchs du Stade français pour France Bleu Paris est parti juste après le début de la saison et j’étais la deuxième sportive de la locale… Moi qui avais plutôt baigné dans le foot, ce fut une plongée dans l’inconnu et pas mal d’appréhensions. Mais je crois que j’ai eu la chance de débuter avec un club en pleine reconstruction et j’ai été immédiatement bien accueillie. J’ai bénéficié de la bienveillance des supporters mais aussi de l’équipe qui me voyait présente à chaque entraînement à la Cité U ou ailleurs, sous la pluie. Cela m’a facilité la tâche pour me sentir à ma place et évacuer au mieux la question de ma légitimité. Mes confrères m’ont globalement tout de suite respectée, enfin je crois, ce n’est pas un sujet de conversation.

Comme partout, vous avez bien sûr quelques personnes pas finaudes, qui ne vous prennent pas au sérieux parce que vous êtes une fille et ne vous parlent jamais de jeu mais qui viennent vous voir plutôt avec des remarques du style «Tu devrais aller interviewer ce joueur, il est célibataire maintenant » ou « Lui, son physique va te plaire »…C’est lourd sur la durée mais ce sont des cas isolés. Après, c’est vrai que quand on est une fille dans le rugby, on se sent parfois un peu seule, notamment en tribunes. Ou comme en 2012, pour France - Irlande, où je devais faire les interviews d’après-match sauf que… on ne m’avait pas prévenue que pour les Bleus, il fallait aller dans le vestiaire et bien sûr, cela faisait rire mes confrères.

Je n’étais pas forcément à l’aise, la plupart des joueurs aussi d’ailleurs mais j’ai pu travailler correctement en évitant seulement celui qui restait, jambes écartées, sur son banc. Peu après, je crois, les interviews du XV de France se sont faites systématiquement à la sortie du vestiaire. Pour moi, la dernière barrière à faire tomber dans les rédactions - mais comme pour d’autres sports - ce sont les commentaires de match, qu’on arrête de dire que c’est impossible d’avoir des voix féminines à l’antenne car trop aiguës ou trop cela. Il y a des commentateurs masculins qui hurlent, qui ont la voix qui déraille et on ne leur reproche pas.»

Emilie DUDON, ex-rédactrice de Midi Olympique : « Je restais parfois une fille »

«Je ne suis plus journaliste à Midi Olympique, j’ai changé de vie et de métier. Et je dois avouer que j’ai été pas mal épargnée. Je pense avoir eu de la chance. D’évoluer dans une rédaction de presse écrite, d’abord, où l’image pèse moins qu’à la télé. Dans une rédaction composée de personnes de ma génération, surtout. De collègues qui sont devenus des amis pour certains et qui portaient un regard objectif sur mon travail. Bien sûr, certaines choses ont été dites qui ne se disent pas. Les seules remarques véritablement désobligeantes, sexistes ou déplacées que j’ai reçues sont venues des « anciens », pour qui je n’avais peut-être pas ma place malgré mes quinze ans de rugby et mon diplôme de journaliste. Embauchée sur le web, j’ai par exemple mis cinq ans avant d’écrire sur le journal (alors mieux vu au sein de la rédac) et le fait d’avoir été une fille n’y est pas étranger, je crois. J’ai aussi quasi systématiquement couvert les équipes féminines… Car j’étais une fille ! Il m’est arrivé de souffrir de ça, mais pas quotidiennement.

Quand on est journaliste sportive et qu’on couvre des sports masculins, on a affaire à des joueurs et donc à des hommes. Eux aussi, parfois, m’ont fait sentir qu’une nana n’avait pas grand-chose à faire là. Ou qu’ils préféraient largement s’entretenir avec la fille qu’avec la journaliste, dans une chambre d’hôtel par exemple. Mais ça se compte sur le doigt de la main, très honnêtement. Alors je le répète, j’ai eu de la chance. Je garde de mes quinze ans de journalisme sportif, des souvenirs de finale de Coupe du monde en Nouvelle-Zélande, d’hymnes magiques à Murrayfield et de finales de Top 14 avec des étoiles dans les yeux, la plume et le cœur.»

Stéphanie BISCAYE, photographe, collaboratrice de Midi Olympique : «Indispensable dans la décision » 

«Je suis photographe pigiste pour le Midi Olympique depuis 2006.  Seule fille d’une fratrie de quatre enfants. Travailler dans un univers que certains qualifieraient réservé aux hommes ne m’a jamais dérangée. Quand je suis arrivée au Midol c’est vrai il faut l’avouer je me suis demandé où j’avais mis les pieds. Beaucoup d’hommes ensemble c’est une cour de récréation version adulte. Il faut souvent leur rappeler qu’on est là pour éviter d’entendre des blagues un peu déplacées et il faut avoir un fort caractère pour se faire entendre avec certains. Au bord d’un terrain ou lors d’un après-match c’est un peu pareil. On voit bien ce côté immature et effet de groupe mais je n’ai jamais eu de phrases ou de gestes déplacés envers moi. Tout le monde a été bienveillant à mon égard. Nous sommes peu nombreuses actuellement au Midi Olympique et on peut avoir parfois l’impression que notre avis compte peu mais on se rend vite compte que quand il faut trancher sur le design et l’esthétique d’une «Une», l’avis de la femme pèse incontestablement dans la décision.»

Malika CAUBET, secrétaire de rédaction à Midi Olympique : «Heureusement que le millième degré existe »

«Je suis journaliste au Midi Olympique depuis quinze ans. Une personne de l’ombre. Une de celle que l’on ne voit pas et qui ne « signe » pas. Mais qui a des choses à dire et qui est entendue. Alors, on pourrait dire que je ne dois pas être libre de pouvoir dire ce que je veux, étant donné que je donne mon avis dans le journal qui m’emploie mais si tel était le cas, j’aurais choisi de ne rien écrire.

J’ai eu un diplôme de journalisme mais je ne viens pas du sérail du rugby. Donc je découvrais tout un monde en arrivant dans cette rédaction majoritairement masculine mais avec des femmes dans tous les services, de la rédaction au secrétariat en passant par les photographes. Des femmes entourées d’hommes. Des hommes bienveillants qui ont su m’intégrer, chacun à leur façon. Il est vrai que ces hommes, pour la plupart, ont été élevés par des mamans qui ont connu mai 1968 et la vague de libération des mœurs. Je suis évidemment chanceuse de travailler avec cette génération.
Toutefois, comme le montre le documentaire de Marie Portolano, les anciennes générations ont subi des brimades intolérables et dégoûtantes. Et d’autant plus dans le journalisme télé, avec l’image en acteur majeur. Ce sont des attitudes qui existent encore c’est désolant mais qui, c’est sûr, tendent à disparaître avec des hommes qui ont intégré de nouveaux codes.

Je ne serai pas honnête de ne pas dire que j’entends des blagues lourdes et débiles mais heureusement que le millième degré existe et que je sais que l’effet de groupe, la provocation ou l’humour « blague carambars » sont parties prenantes. Bien sûr que je ne manque jamais de leur rappeler leur niveau d’immaturité qui disparaît, c’est évident, dès qu’ils franchissent le palier de leurs maisons. Ce dont je suis convaincue est que ceux que je côtoie n’ont pas d’intentions malveillantes et c’est ce qui fait la différence avec celles qui subissent du harcèlement moral ou physique et c’est ce que les femmes et les hommes doivent dénoncer aujourd’hui.

Alors, oui, des imbéciles et des rétrogrades, on en entend encore, ceux qui pensent que leur parole compte, mais ce n’est pas le cas. Ce sont des paroles désormais inaudibles. Mais à force d’éducation et de communication, on peut changer la donne. Merci aux mamans et papas qui ont su dire à leurs filles : «Tu peux tout faire, il suffit de bosser et d’avoir l’envie, le reste, c’est du détail.» Et bien sûr merci aux filles aussi qui ont bossé avant moi parce qu’elles n’ont rien lâché et su faire taire les mauvaises intentions.»

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