Laurent Marti : « Une saison réussie, c’est quand tu gagnes un titre »

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    Laurent Marti ALL - Caroline Blumberg / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Le Président de Bordeaux-Bègles est revenu sur la qualification historique de son équipe pour les demi-finales de Coupe d’Europe qui laisse entrevoir une fin de saison palpitante. Il évoque aussi les finances du club et le recrutement de la saison prochaine.

Êtes-vous remis de vos émotions ?

Ce n’est pas facile à vivre. J’ai dit à Matthieu Jalibert qu’il n’arrangeait pas mon cœur en ce moment. Mais on est habitué en tant que président à vivre ce genre de moments. Ça arrive dans une saison de connaître ce genre de matchs où ça ne se joue à rien, et de plus en plus d’ailleurs, car les équipes sont de plus en plus proches des unes des autres. Mais c’est vrai que l’on est passé par toutes les émotions en l’espace de deux minutes, c’était assez incroyable.

 

Est-ce un des plus grands exploits de l’UBB de se qualifier pour les demi-finales après avoir battu Bristol puis le Racing 92, deux monstres sur la scène européenne ?

C’est bien de le souligner. D’abord, il y avait eu peu de matchs pour se qualifier et nous sommes parvenus à remporter nos deux matchs, dont un à Northampton. Puis, on s’est retrouvé en huitième de finale avec les seize meilleurs clubs européens. Tout le monde sera d’accord pour dire qu’il n’en manquait pas un. Au tirage, nous n’avons pas eu de chance en recevant Bristol, le leader incontesté du championnat anglais, avec un effectif quasiment au complet. C’était un très gros morceau que nous avons réussi à battre de fort belle manière au terme d’un match intéressant. Puis nous avions le Racing 92 dans la foulée. Et ce n’est pas non plus un bon tirage quand on connaît le palmarès de cette équipe et sa détermination à vouloir gagner cette Coupe d’Europe. C’est un bel exploit d’avoir réussi à battre ces deux belles équipes. Le club grandit. Il s’est structuré, avec une formation de plus en plus performante, un effectif globalement de qualité et un manager, et son staff, d’expérience, qui a déjà gagné donc ça aide. Il ne faut pas oublier que nous sommes un très jeune club. Il y a quatorze ans, nous sommes quasiment repartis de zéro, du fin fond du Pro D2, sans infrastructure, et avec tout une formation à refaire. On vient de loin. Il y a dix ans, en mai 2011, on fêtait notre montée en Top 14.

 

Cette qualification pour le dernier carré européen permet-elle de concrétiser le chemin accompli ?

Oui, c’est vrai qu’il est important d’avoir des marqueurs pour sentir une évolution. Nous avons eu une accélération rapide sur la quatrième année de Pro D2, car il ne faut pas oublier que nous montons cette année-là alors que la saison précédente nous étions en crise et on ne savait si nous allions pouvoir continuer. Donc c’est allé très vite. Après nous connaissons deux premières années en Top 14 difficiles mais derrière nous avons eu une progression constante. Et tout d’un coup, on s’est cogné, on a fait des mauvais choix et nous avons eu deux ans et demi plus compliqués. Tout d’un coup, ça redémarre. Ça avait déjà redémarré l’année dernière de manière incroyable. C’est vrai que c’est un repère qui aide à dire que nous avançons. Et c’est le plus important.

 

Ce passage à vide a-t-il permis de redéfinir l’identité du club ?

L’identité a été définie assez rapidement. Personnellement, j’avais été marqué favorablement par mon petit passage au Stade toulousain et j’espérais que le club de l’UBB puisse s’inspirer de ce modèle et parte vers un jeu plus offensif. Donc nous avons toujours fait en sorte de trouver des entraîneurs et des joueurs qui étaient plutôt portés sur le jeu. Donc je trouve que l’identité est là depuis longtemps. Je trouve que Christophe la peaufine actuellement. Dès qu’il est arrivé il a dit qu’il ne ferait pas à Bordeaux ce qu’il avait pu faire ailleurs. Il s’est adapté à la culture locale et à l’ADN de ce club. Je pense que nous sommes toujours dans la même lignée et les mêmes ambitions.

 

Vous parliez de Toulouse, votre adversaire en demi-finale. Dès le tirage au sort Ugo Mola a lancé le match en déclarant que le Stade toulousain allait recevoir une très belle équipe avec un effectif capable de rivaliser sur les deux tableaux selon son président…

(Rires) Je ne sais pas ce que ça veut dire ni à quelle occasion j’ai bien pu dire ça. On va à Toulouse avec beaucoup d’humilité. C’est le premier mot qui vient à l’esprit. Quand tu vas à Toulouse, tu te tais et t’essaies de faire ton match. On sait tous ce que le Stade toulousain représente. C’est le club français le plus titré en France, sur la scène européenne aussi avec le Leinster. C’est le champion de France sortant, ne l’oublions pas. La manière dont les Toulousains se sont qualifiés est effrayante en allant gagner au Munster puis à Clermont. C’est, je crois, le plus bel effectif, avec un très bon staff et un très bon président. Donc, on va y aller avec beaucoup d’humilité et sans pression particulière. Entre temps, nous avons encore un match de Top 14 très important à jouer.

 

Aviez-vous une préférence avant le tirage au sort ?

On avait le choix entre la peste et le choléra. Il faut être humble et pragmatique. Sur les prestations de la saison, on ne peut pas dire que nous sommes les favoris. On ne présente plus le Leinster ni Toulouse et il y a La Rochelle qui est sur un nuage. On ne va pas dire qu’on avait le sentiment qu’un club était plus à notre portée. On a le sentiment que les trois équipes qui restent avec nous cartonnent en ce moment et démontrent une qualité de jeu assez impressionnante. Quel que soit l’adversaire, nous n’étions pas favoris. On va se battre avec nos moyens et notre détermination, mais conscients que nous sommes le petit poucet.

 

Quand on arrive dans le dernier carré d’une compétition, on doit rêver de la gagner…

C’est le drame de l’histoire. Jouer une demi-finale de Coupe d’Europe pour un club comme l’UBB c’est génial. Il faut savoir savourer ces moments-là mais soyons honnêtes : tu perds, tu sors, ça s’arrête et dans deux ans plus personne ne se souvient que tu as fait une demi-finale. Malheureusement, on ne se rappelle que des vainqueurs d’une coupe. Et dieu sait qu’elle est difficile à gagner.

 

Le président peut apprécier les résultats sportifs cette saison ou est-il trop préoccupé par les résultats économiques ?

J’ai noté beaucoup de pudeur de la part des présidents car nous sommes tous sur des déficits qui se comptent en millions d’euros. C’est vrai que l’on n’entend plus beaucoup les présidents dans les médias à ce sujet alors que nous sommes tous dans des situations économiques catastrophiques. Mais je crois que l’on en a marre de cette période difficile. On se dit qu’il va y avoir des PGE, d’autres emprunts et qu’il va y avoir d’autres aides. On a envie comme tout le monde d’un peu de bonheur. On approche du dernier acte et on a tous envie d’y être. Donc on a tous envie de savourer les bons moments sportifs, les victoires, et penser aux objectifs derrière lesquels nous sommes en train de courir.

 

Vous avez évoqué le déficit de l’UBB, à hauteur de dix millions, il y a peu…

(Il coupe) Oui c’est vrai. Mais, il y a des déficits dans tous les clubs. Pas seulement à l’UBB. Pas un n’a fait des recettes.

 

Poursuivre le parcours européen permet-il de gagner de l’argent ?

Zéro euro. Malheureusement, la Coupe d’Europe a des revenus en baisse donc elle distribue de moins en moins. Donc la possibilité de se rattraper avec une quelconque recette n’existe pas. C’est zéro de plus. Un titre européen ne sauvera pas les finances mais ça sauve plein d’autres choses.

 

Et une qualification en Top 14 derrière laquelle vous courez ?

Oui, ça crée des bonus. Mais si on ne peut pas accueillir de monde lors des phases finales, ça réduit l’impact financier et n’oublions pas non plus que le rugby est très solidaire, avec un partage sans grandes différences entre le premier, champion de France, et le dernier du Top 14. Il existe une différence mais elle n’est pas incroyable. Et c’est très bien comme ça.

 

La priorité n’est-elle pas alors de se concentrer sur la qualification en Top 14 ?

Nous n’avons pas de calculs à faire. Tant que nous sommes engagés, on se bat avec nos moyens. Cette semaine, au club on n’a parlé que d’une chose : le match à Agen. C’est la seule chose qui nous intéressait. On doit tout jouer à fond et on ne peut pas se permettre de faire des impasses.

 

Quels sont les axes prioritaires alors pour atténuer l’importance de ce déficit ?

On travaille sur tous les tableaux. On a veillé à ce que notre masse salariale soit un peu réduite l’année prochaine. Ça sera le cas tout en gardant une équipe tout aussi compétitive sinon plus. Mais aucun club ne va couler. Aucun. On est tous sur les mêmes déficits et aucun club ne coulera. Pourquoi ? Parce que l’on va tous emprunter et étaler notre dette et puis on fera des efforts chaque année. Mais sans emprunts possibles, de nombreux clubs auraient coulé, sauf à faire rentrer de nouveaux investisseurs.

 

Vous venez d’enregistrer les arrivées de Thomas Jolmes et Louis Picamoles. Pourquoi ?

C’étaient des opportunités pour nous, le club où ils étaient et les joueurs. Donc, il ne faut pas s’en priver. Montpellier ne comptait plus trop sur Louis et Toulon ne comptait plus sur Thomas. De notre côté, on s’est retrouvé avec des blessures qui sont venues s’ajouter à la libération d’Amosa pour Bayonne. Ce sont des concours de circonstances, avec aussi l’opération d’Alexandre Flanquart. Cela arrangeait tout le monde.

 

Vous avez aussi recruté François Trinh-Duc pour la saison prochaine. On avait l’habitude de vous voir tenter des coups avec des jeunes joueurs. Est-ce un changement de stratégie ?

C’est aussi une opportunité. Nous avons un problème de Jiffs à l’UBB. Nous devons en rajouter dans notre effectif. Actuellement, nous sommes le moins bon élève du Top 14 alors que nous formons beaucoup. Il y a des postes clés où il faut faire en sorte d’avoir des Jiffs. On ne peut pas se permettre d’avoir des remplaçants non jiff et c’est un peu notre problème cette année. Louis et François n’ont plus rien à prouver et ils viennent pour un contrat très raisonnable. Ils n’ont pas fait le choix de l’argent croyez-moi. Ils veulent se remettre en danger dans un nouveau club. Ils ont fait déménager leur famille certainement pour une seule saison et cela démontre leur motivation. C’est ce qui nous a beaucoup plu avec Christophe dans cette opération. On sait aussi qu’une équipe, c’est un équilibre. Les étrangers font du bien et les garçons d’expérience d’un certain âge il en faut aussi, tout comme des jeunes. Notre effectif est plutôt jeune. Ils ont beaucoup d’expérience, un très bon état d’esprit et ils ont déjà de très bonnes relations avec des joueurs de notre effectif. Ils cochaient toutes les cases.

 

Le recrutement est-il terminé ?

Oui, il est bouclé. Nous aurons cinq arrivées avec des joueurs issus du Pro D2 comme Alban Roussell. Je suis aussi très content de l’arrivée Bastien Vergnes-Taillefer. Je suis désolé de le prendre à Colomiers et à mon copain Alain Carré qui est un président que j’adore. C’est un gardien du temple et on a besoin de lui dans le rugby.

 

Matthieu Jalibert a changé de statut. C’est votre tête de gondole sur laquelle l’UBB peut construire pour les prochaines années. Est-ce le Antoine Dupont de l’UBB ?

À Toulouse, vous avez Antoine Dupont, mais aussi Romain Ntamack, Cheslin Kolbe et d’autres. Ils en ont plusieurs (rires). Mais effectivement, Matthieu est un joueur talentueux. Il est d’autant plus intéressant qu’il est déterminé, ambitieux, sérieux et il résiste très bien à la pression. Mais je ne connais pas une équipe qui parvient à obtenir des résultats sans facteur X. Il nous faut tous des facteurs X, car quelle que soit la qualité de votre effectif, de votre staff, de vos structures, si vous n’avez pas de facteurs X, vous ne faites pas de différences par rapport à vos adversaires. Des clubs comme Toulouse ont la chance d’en avoir plusieurs. À l’UBB, nous en avons peut-être au moins un. Il évident que Matthieu est un facteur X. Il est au club depuis les poussins et nous avons envie qu’il reste avec nous le plus longtemps possible. Il est déjà engagé jusqu’en juin 2023.

 

Quelle relation avez-vous nouée avec Christophe Urios ?

On s’entend très bien. Nous sommes sur la même longueur d’onde. J’ai une grande confiance en lui. Je viens de faire une intervention auprès de futurs entraîneurs et je leur ai dit que je m’étais rendu compte au fil du temps que j’avais beaucoup évolué entre le président que j’étais il y a quatorze ans et celui que je suis maintenant. Je me suis rendu compte qu’à une époque j’intervenais un petit peu trop. Pas à l’entraînement car j’en suis incapable mais j’étais certainement un petit peu trop présent dans la semaine. En fait, avec l’expérience, il ne faut pas. Il faut que chacun reste bien dans son domaine. Cela n’empêche pas d’échanger sur plein d’aspects. Cela ne m’empêche de continuer à travailler sur le recrutement en soumettant des idées à Christophe. Mais de manière naturelle, j’avais pris du recul dans ma manière d’aborder le sportif. Ça se passe très bien, ça glisse.

 

Quand son club est toujours en course sur les deux tableaux à la mi-avril, on peut dire que tout va pour le mieux. Êtes-vous un président heureux ?

C’est bien plus agréable que certaines fins de saisons que j’ai pu connaître. On se dit que le travail fini par amener quelques satisfactions et on commence à avoir quelques récompenses. Mais, nous ne sommes pas encore qualifiés en Top 14 et au premier faux pas, on saute. Pour l’instant, ça va mais si nous ne sommes pas vigilants, ça peut tourner vinaigre en un dimanche.

 

On pourrait se dire qu’en accédant aux demi-finales de Coupe d’Europe la saison de l’UBB est déjà bonne. Que serait une saison réussie pour vous ?

Une saison réussie, c’est quand on gagne un titre. On est engagé dans une compétition donc elle est réussie quand elle est gagnée. En revanche, si vous me demandez si on va la gagner, je réponds que ça va être très compliqué. Vous m’auriez posé la question l’année dernière, je ne vous aurais pas dit que l’on allait gagner le Top 14 mais on ressentait que c’était peut-être notre année. On sentait que nous avions une marge de manœuvre que nous n’avons certainement plus cette année. Et si ça se trouve, nous n’aurions perdu l’année dernière et on va gagner cette année. C’est la réalité du terrain car tout va très vite en phase finale. C’est évidemment l’objectif suprême. Après il est évident que nous n’avons plus envie de vivre des saisons où l’on ne se qualifiait pas. Celles-ci sont très décevantes. Mais, je le répète : on ne se rappelle que des vainqueurs.

 

L’apparition de cas de Covid positifs dans votre effectif et le report du match à Agen viennent atténuer l’euphorie du moment…

Ça tombe toujours mal les cas de Covid. Tous les clubs qui ont eu à en subir le savent. Ça m’inquiétait. Paradoxalement, nous avons été à l’origine ou victimes de deux ou trois reports depuis le début de la saison, mais nous n’avions jamais eu beaucoup de cas au sein de notre effectif. J’y pensais et me disais qu’il ne faudrait pas que ça arrive sur la fin de saison. Nous avons deux cas. On a réagi immédiatement en fermant le club. C’était le mieux à faire et maintenant, il n’y a plus qu’à croiser les doigts.

 

Quand pourrez-vous reprendre l’entraînement ?

Nous serons de nouveau testés ce vendredi puis mardi prochain. Si nous n’avons plus de cas, nous pourrons reprendre l’entraînement collectif le mercredi pour préparer le match contre Montpellier. Je me dis juste une chose : le destin nous a très lourdement pénalisé l’année dernière, j’espère qu’il nous épargnera cette année. On a payé notre lot de malheur et de déception. J’espère que l’on va finir notre saison normalement, sinon ce serait odieux pour l’UBB.

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Nicolas Augot
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