Di Meco : « Le monde du rugby veut les mariages, pas les enterrements »

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    Di Meco : « Le monde du rugby veut les mariages, pas les enterrements » Jean Paul Thomas / Icon Sport - Jean Paul Thomas / Icon Sport
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L’ancien footballeur international, figure de l’Olympique de Marseille, est devenu un consultant média qui compte. L’homme assume son franc-parler et son éternel engagement qui l’ont d’ailleurs conduit à la brouille avec Bernard Laporte, en direct dans le Super Moscato Show. Le Marseillaisporte un regard particulier sur le rugby : s’il l’égratigne régulièrement, il aime aussi à lui trouver de belles qualités.  

« Toi, tu te tais ! » Tout est parti de ce tacle signé Bernard Laporte à l’encontre d’Eric Di Meco, en pleine crise sanitaire qui frappait le XV de France et la fédé pendant le Tournoi. En direct, le Marseillais avait quitté l’antenne de RMC. Pour Midi Olympique, il reprend la parole.

Vous participez à une émission très « rugby » avec Vincent Moscato et Denis Charvet, sur RMC. Est-ce difficile pour un ancien footballeur de se faire entendre dans ce milieu ?

Dans l’émission, non. Justement, nous avons pris le parti de parler de tout et il est vrai que le rugby occupe une grande place car c’est bien entendu l’émission de Vincent. On parle aussi beaucoup de foot mais je pense que nous devons être l’émission qui parle le plus de rugby en France. Nous sommes là tous les jours avec un débat rugby, quoi qu’il arrive. Donc, il n’y a pas de soucis. Après, la question est de savoir si, dans ce milieu très particulier, consanguin, on n’aime pas trop ce que je dis dans le Super Moscato Show et est-ce bien perçu dans le milieu du rugby… Lors de nos débats à l’antenne, quand je suis un peu virulent, il m’arrive de recevoir des messages de joueurs ou d’anciens joueurs pour me féliciter. Parce que j’ai une voix un peu dissonante et je n’ai pas l’oreille au milieu du front. Ceci dit, je sais que le fait de parler de rugby et la manière dont j’en parle, ça ne plaît pas à tout le monde, notamment au sein des instances fédérales. Mais c’est un peu le problème de ce sport. Je l’ai capté depuis bien longtemps.

Expliquez.

Un jour, je suis allé voir un match de rugby dans l’ancien stade Vélodrome. C’était mon premier match de rugby à Marseille, où les matchs sont très suivis avec beaucoup de Toulonnais, mais pas seulement car il existe une vraie culture « rugby » dans le Vaucluse, avec Avignon et d’autres. Ce jour-là, des mecs m’avaient reconnu et à chaque action, ils m’expliquaient ce qui se passait sur le terrain… ça, c’est un truc que l’on ne voit pas ailleurs. Au football, dans les stades, tu as des fans, des hommes, des femmes, des enfants, mais ça viendrait à l’idée de personne d’expliquer les règles du jeu au mec assis à côté. Bref, les gens du rugby ont décrété que leur sport était tellement intelligent et tellement particulier qu’il n’y a que si tu as joué au rugby ou si tu viens d’un pays de rugby que tu peux comprendre ce jeu…

Je reviens à ce premier match : un mec avait passé une heure et vingt minutes à m’expliquer toutes les décisions de l’arbitre et tout ce qui se passait sur le terrain. J’avais fait le bête pour paraître sympathique. Cela n’en reste pas moins symptomatique et la preuve de ce qui se passe quand j’en parle encore aujourd’hui. Certaines personnes ont ainsi décrété que je n’avais aucune légitimité pour parler de rugby et que je ne devais surtout pas le faire car je n’y comprenais rien, vu que je n’y avais jamais joué. Ils pensent tous que je suis de Marseille et donc un vulgaire pousseur de citrouille. Donc, c’est interdit pour moi de parler de rugby. Alors, c’est pour ça que je parle de consanguinité ! Le rugby est un milieu qui se complaît dans l’entre-soi, alors qu’il porte l’envie de grandir et d’avoir le même modèle économique du foot. Pour autant, il ne veut pas avoir les mauvais côtés d’un sport populaire que tout le monde regarde, analyse et même critique. Les rugbymen veulent les sous, les droits télés mais ils ne veulent pas qu’on vienne les critiquer… surtout si tu n’as jamais fait une passe vrillée de ta vie.

Eric Di Meco sous le maillot des Bleus contre la Roumanie
Eric Di Meco sous le maillot des Bleus contre la Roumanie Icon Sport - Icon Sport

Vous êtes quand même un « ovni ». Ailleurs, ce sont des anciens joueurs qui parlent de rugby à la radio ou la télévision…

À l’antenne, quand on parle de foot et que le débat devient chaud ou bien technique, j’essaie de ne jamais dire au mec en face de moi : « Tu ne peux pas comprendre car tu n’as pas joué au foot » ou « tu n’as pas joué à haut niveau.» Je ne supporte pas… Tout le monde peut en parler et ça me rend très fier. Pour moi, tu peux n’avoir jamais joué et parfaitement le comprendre. D’ailleurs, des mecs connaissent l’histoire du foot beaucoup mieux que moi. C’est un sport tellement populaire que tout le monde peut en parler. C’est sa beauté. à l’inverse, si tu n’as pas une certaine légitimité sportive au rugby, tu es inaudible. Et même dénigré. Dans notre émission, j’aime quand Vincent parle de foot à sa manière.

De par sa maîtrise du rugby, il arrive à analyser les acteurs. Il a un œil pertinent sur le foot car il a un œil pertinent sur les hommes. La preuve, quand il parlait de l’arrivée de Neymar au PSG, de son comportement et ce qu’il allait faire… Je le chambre souvent mais je dois aussi régulièrement faire mon mea culpa en lui disant qu’il avait vu le coup avant moi. Et sur le rugby, on fait la même chose ; Denis et Vincent m’écoutent. On dit des choses justes mais aussi des conneries, à force d’en parler tous les jours. Et comme on aime dire des conneries, des fois on en dit des énormes…

Le rugby est-il un sport élitiste ?

Au foot, tout le monde peut avoir des pertinences et tout le monde peut dire des conneries. Au rugby, j’ai l’impression que si tu n’as pas la légitimité pour avoir joué ou tenu un certain rôle, tu ne peux pas en parler. C’est ça qui plombe votre sport. Il faut sortir de cette consanguinité ! C’est un sport tellement merveilleux, tellement télégénique et qui commence à trouver de plus en plus de public ! Vous savez, beaucoup de personnes en ont marre de tout ce qui se passe dans le foot et en venant au rugby, certains retrouvent les valeurs du monde du football d’il y a quelques années, celui que j’ai connu. D’ailleurs, je pense que Canal + était très content de mettre le rugby en avant le dimanche soir… Mais, j’y reviens : le rugby a du mal à assumer le professionnalisme. Il en veut tous les avantages, sans les contraintes. Le monde du rugby veut les mariages mais pas les enterrements. Et l’on trouve encore certains comportements du monde amateur.

Selon vous, est-ce un monde où les acteurs se vexent plus facilement ? où la critique extérieure est difficilement acceptée ?

L’altercation que j’ai eue avec Bernard (Laporte) part de là. C’est même la genèse de cette histoire. Il ne supporte pas le fait que des gens puissent dire que moi le footeux, je comprends le rugby. Mais il n’a pas saisi le principe du Super Moscato Show : dans l’émission, je suis le casse-couille de footballeur qui tape sur le rugby et Vincent, lui, taille le foot en se moquant. Mais on est dans un jeu.

« Je sais que le fait de parler de rugby et la manière dont j’en parle, ça ne plaît pas à tout le monde, notamment dans les instances fédérales. Mais c’est un peu le problème de ce sport. Je l’ai capté depuis bien longtemps. » 

Vous aimez le rugby ?

Je l’adore. Quand l’équipe de France gagne, surtout quand elle joue comme ces derniers temps, je m’éclate devant la télé. Le rugby est un sport qui me fait mettre debout sur le canapé. Plus que le foot, car je dois être un peu blasé. Surtout, il a cette faculté à enflammer les gens, à faire monter la tension quand on sent qu’un essai peut arriver… Donc quand l’équipe de France marche bien, c’est super pour l’émission et c’est aussi génial pour le supporter que je suis.

Après, je dois l’avouer : nous avons créé un monstre avec cette émission. Il y a du fond mais surtout de la forme. On se taquine, on se chambre. Je prends un malin plaisir à brancher Vincent ; il prenait tellement les choses à cœur quand ça marchait mal… Il a encore dit récemment qu’il redoutait le temps où les Bleus se prenaient des « branlées » car il savait que j’allais aiguiser mes arguments pendant tout le week-end pour le défoncer. Mais c’est un jeu de rôle, même si j’avoue que je suis intransigeant et je prends un malin plaisir à égratigner les rugbymen quand ils sont critiquables.

La joie de Didier Deschamps, Eric Di Meco et Marcel Desailly lors de la finale de la Ligue des Champions, Milan AC - Marseille en 1993.
La joie de Didier Deschamps, Eric Di Meco et Marcel Desailly lors de la finale de la Ligue des Champions, Milan AC - Marseille en 1993. Alain Gadoffre / Icon Sport - Alain Gadoffre / Icon Sport

C’est là où on en revient au fait de vouloir prendre les bons côtés du professionnalisme, sans les inconvénients. Même au niveau du foot, où les mecs sont « blindés », il m’arrive de croiser des entraîneurs ou des joueurs qui me disent que j’y suis allé fort. Je leur dis toujours la même chose : « D’abord, je t’ai critiqué une fois et encensé dix fois et tu ne m’as jamais appelé quand je t’ai encensé. Et ensuite, si tu ne veux pas être critiqué, tu n’as qu’à aller entraîner au volley-ball ou au handball, qui sont aussi des sports spectaculaires et nobles. Personne ne te critiquera mais tu prends aussi l’économie qui va avec, et donc les salaires qui vont avec et la visibilité qui va avec. Tu veux un sport professionnel, avec un intérêt grandissant, des droits télé qui montent, une audience en hausse et c’est génial car ça veut dire que des gens nouveaux s’intéressent à ton sport. Donc si tu veux tout ça, il faut accepter les critiques quand tu es critiquable. » C’est le cas, au travers de nouvelles émissions qui parlent de rugby. À l’époque où Vincent Moscato jouait, il n’y avait pas d’émissions rugby pour en parler tous les jours. Il n’y avait pas le Canal Rugby Club, il n’y avait pas d’after Rugby sur RMC, ni même d’ancêtre du Super Moscato Show… Il y avait Midi Olympique, et basta… Si tu veux les bons côtés, il faut accepter qu’il y ait des émissions quotidiennes où, de temps en temps, ça tape un peu.

Où en est le rugby aujourd’hui par rapport au monde du foot ?

Le rugby d’aujourd’hui, c’est le foot que j’ai connu dans les années 90. Quand j’ai débuté à l’OM dans les années 80, il y avait encore un président marseillais, les joueurs touchaient des salaires importants mais ils étaient obligés de travailler à la fin de leur carrière. Les arrivées de Lagardère au Racing et de Tapie à Marseille ont constitué une première culbute : les salaires sont passés de 50 000 à 200, 300 puis 500 000 francs. Les joueurs de rugby en sont là, aujourd’hui. Ils touchent des salaires qui, s’ils ne font pas n’importe quoi, peuvent leur permettre d’être tranquilles derrière ; voilà ce que j’ai connu au début des années 90… Peut-être même que les rugbymen arriveront un jour à ce qui se passe aujourd’hui dans le foot : la hausse des salaires est telle que même un joueur moyen est tranquille pour toute sa vie s’il signe un bon contrat.

Ce qui a tué le foot, c’est l’arrêt Bosman et bien sûr les transferts. À l’époque quand Jean-Pierre Papin part à Milan, il ne coûte rien. Aujourd’hui, Papin coûterait une centaine de millions d’euros. Et c’est précisément là où le rugby ne doit surtout pas aller… Or, on voit que Gaël Fickou part du Stade français vers le Racing avec ce que l’on appelle une indemnité mais qui est, en réalité, un transfert. Ça commence comme ça, quand on débauche des mecs qui ont déjà des contrats… Je branche souvent Vincent là-dessus, en lui disant le rugby va vite rattraper le football…

Au niveau médiatique, quelles auraient été les répercussions si la bulle sanitaire avait été cassée par les Bleus de Didier Deschamps, comme ce fut le cas avec le XV de France pendant le Tournoi des 6 Nations ?

Ce qui est arrivé à l’équipe de France de rugby, c’est surréaliste même s’il n’y a pas mort d’homme. Si cette histoire-là arrive en équipe de France de football, vous pouvez être certains que cela aurait provoqué des débats dans des émissions autres que sportives. Il y aurait un débat jusque dans une émission comme « C dans l’air », j’en mets ma main à couper. Les gens du rugby ne se sont pas rendu compte qu’à travers eux, c’est tout le monde du sport — surtout les amateurs qui galèrent — qui a été touché. Tout le monde attendait que le rugby soit une vitrine pour ouvrir de nouvelles perspectives pour tous : il devait montrer qu’il était possible de faire une compétition pendant deux mois sans risques… Cela aurait peut-être envoyé le signal que le sport pouvait reprendre pour les gens d’en-bas.

Je suis président d’une salle de spectacle à Marseille. Les petites salles vont toutes fermer définitivement car elles sont en train de mourir. N’empêche, elles ont encore de l’espoir quand elles entendent qu’une salle de 5 000 personnes peut rouvrir en respectant les gestes barrières et en n’accueillant seulement que 2 000 personnes… Les petites salles croisent les doigts et espérent que cette avancée se répercute à leur niveau. Mais si au bout de deux concerts, il y a 30, 40 ou 50 contaminés car les consignes sanitaires n’ont pas été bien respectées, cela devient une catastrophe pour tout le monde. À un moment donné, les plus grands portent un devoir d’excellence par rapport aux autres. Mais ça, les gens du rugby ne l’ont pas compris.

« Ce qui a tué le foot, c’est l’arrêt Bosman et bien sûr les transferts. À l’époque quand Papin part à Milan, il ne coûte rien. Aujourd’hui, Papin coûterait une centaine de millions d’euros. »

Quel est votre premier souvenir de rugby ?

J’ai une relation particulière avec le rugby, car je suis originaire du Vaucluse, d’un petit village à coté de Cavaillon. J’ai donc baigné dans la culture du XIII. Mon prof de maths était dirigeant au club de rugby à XIII — mais on disait encore jeu à XIII à l’époque. Pour lui, c’était le vrai rugby car le XV était facile, peu dangereux. À ses yeux, le XV c’était pour les mecs pas assez « couillus » pour jouer au XIII. J’ai été un peu élevé grâce à lui dans cette forme de culture ; il ne parlait que de ça. Aux récréations, on ne faisait pas du foot qui est pourtant le jeu de tous les préaux. Avec lui, c’était le XIII. Et moi, je jouais ailier puisqu’à l’époque j’étais tout petit.

En dehors de mon neveu qui a joué au XV à Bédarrides, dans ma famille on était plutôt XIII… Bien sûr, mon père — italien — était fan de foot et il écoutait les matchs à la radio italienne le dimanche soir. Pour autant, je me souviens avoir toujours regardé le Tournoi de 5 Nations à la télé. C’est un sport qui m’a toujours plu. J’ai toujours adoré Toulon et j’ai beaucoup de souvenirs de la génération Gallion ; c’est d’autant plus fort que Vincent me raconte maintenant les combats épiques entre Toulon et Bègles où il jouait. Je crois que les Toulonnais sont fans de l’OM au foot, et les Marseillais sont fans du RCT au rugby.

Eric Di Meco exulte après le match Marseille - Milan AC à Munich, le 26 mai 1993. Photo Icon Sport
Eric Di Meco exulte après le match Marseille - Milan AC à Munich, le 26 mai 1993. Photo Icon Sport PictureAlliance / Icon Sport - PictureAlliance / Icon Sport

Avez-vous rêvé d’un grand club de rugby à Marseille, notamment lors du recrutement de Jonah Lomu ?

On l’oublie mais Marseille a été une grande terre de XIII. Quand je suis arrivé en 1980 à Marseille, le docteur du club était catalan, fan de XIII, et il me racontait les histoires du XIII qui faisait alors les baissers de rideau de l’OM au stade Vélodrome. Marseille a toujours été une terre de rugby et il suffit de voir le succès du rugby à chaque fois qu’il y a des grands matchs. À chaque fois que Toulon vient au Vélodrome, ça fait le plein. Pareil pour les demi-finales du Top 14 et pareil pour l’équipe de France. Et je me souviens de la Coupe du monde 2007, ça avait été fantastique.

Pour autant, c’est compliqué de vivre à côté de l’OM. Marseille qui ne vit que pour son club de foot ;à tel point que le hand a dû partir à Vitrolles pour exister. Il y a eu des grandes ambitions à un moment donné pour le rugby, avec l’envie de pouvoir accéder au plus haut niveau, notamment lors de l’arrivée de Lomu. Mais le problème dans cette ville, c’est que nous sommes mono maniaques. Il n’y a que le foot qui compte, et il n’y même que l’OM qui compte.

Comment est-ce possible qu’il n’y ait qu’un seul club qui puisse réussir à Marseille ? Je n’en sais rien. En Italie, on voit deux grands clubs à Rome ou à Milan. Il existe plein de grandes villes de foot avec deux équipes… Mais Marseille c’est un peu comme Naples : tout le monde grandit avec l’idée que seul le foot compte et tout le monde supporte le même club. C’est dommage car Marseille et ses alentours constituent un vrai fief d’amateurs de rugby. Quand Lomu est arrivé, j’y ai cru. Je me suis qu’avec des dirigeants, des moyens et de l’envie cela pouvait réussir. On y a tous cru. Malheureusement, Lomu était en bout de course et c’était surtout un coup de com. Mais ça avait fait parler.

Le monde du foot est aujourd’hui devenu assez lisse. Mais au début des années 90, on avait l’impression que vous vous cogniez la tête contre les murs comme des rugbymen avant d’entrer sur le terrain ? Est-ce que ça arrivait, notamment lors des matchs OM — PSG ?

Ça existait aussi chez nous, oui. Je l’ai connu. à l’époque, les joueurs restaient longtemps dans le même club et ça ne bougeait pas trop d’une année à l’autre. Quand on était bien dans un club on y restait, donc on avait vite un attachement démesuré pour la ville, son club et son maillot. C’était le foot d’avant. Ce sont des valeurs qui se s’y sont perdues mais qui existent toujours dans le rugby. Et tant mieux.

Et les troisièmes mi-temps, symboles de la culture rugby, existaient-elles dans le foot ?

J’ai fait de belles bringues, mais jamais comme au rugby. J’ai pu en parler avec Vincent, il a fait des trucs que je n’ai jamais connus au foot. Bien sûr, on était capable de sortir faire la bringue mais quand je suis rentré en centre de formation en 1981, j’ai vite compris que la concurrence était rude et qu’il fallait être sérieux si on voulait réussir. Pour être honnête, nous étions des petits joueurs sur ce plan-là. En 1993, quand on gagne la Coupe d’Europe avec Marseille, on gagne en même temps que le hand OM-Vitrolles qui appartenait au frère de Bernard Tapie. On s’est retrouvé à faire la fête avec les handballeurs… On était des amateurs. C’était vraiment le jour et la nuit. Les handballeurs, ce sont des « tueurs à gage ». J’en ai d’ailleurs vu quelques-uns s’accrocher avec les rugbymen et certains sont rentrés sur la roue de secours. Nous, les footeux, on n’était pas invités.
Mais, j’ai l’impression que les rugbymen sont maintenant obligés d’être aussi un peu sérieux, même si la fête fait toujours un peu partie des valeurs de ce jeu, et tant mieux. J’ai des souvenirs de bringues qui ont ressoudé le groupe mais ce n’était des troisièmes mi-temps comme chez vous. Le problème est toujours le même : il faut savoir quand le faire et jusqu’à quand. Il faut connaître les limites. Mais au rugby, ce truc-là, c’est quand même un truc bien.

« C'était une période particulière dans ma vie et j'ai compris qu'il était dans le même cas. Je venais d'arrêter ma carrière, lui aussi. On était un peu deux « cloches » accoudées pour ne pas dire accrochées à un comptoir en fin de soirée… »

Vous avez l’image d’un joueur rugueux, alors que vous avez été capitaine de l’équipe de France à deux reprises. N’est-ce pas réducteur de ne retenir que quelques-uns de vos tacles trop appuyés ?

J’ai vite compris la règle du jeu aussi. On a une image que l’on traîne. Vincent est dans le même cas. On en rigole d’ailleurs ensemble. Quand tu as été talonneur à son niveau, c’est que tu as été un grand joueur de rugby, donc ça me fait rire les mecs qui le chambrent. Il souffre un peu du même truc que moi.

C’est à dire ?

Quand j’ai commencé, j’étais attaquant. J’y ai joué 70 matchs à l’OM puis à Nancy, où j’ai été prêté ! Je me suis reconverti plus tard, car je ne marquais pas assez de buts. Mais au départ, je n’étais pas un bourrin et on me considérait plutôt comme un joueur technique à mes débuts. Après, on te met dans une case et plus personne ne veut t’en sortir. Je n’ai pas de soucis avec mon image et mon parcours… D’autant moins que le football constitue une très belle partie de ma vie. Je ne suis pas là pour exposer mon palmarès mais, effectivement, avoir été deux fois capitaine de l’équipe de France veut dire qu’à un moment donné tu as été important.

Le fait qu’on l’oublie quand on parle de mon parcours n’est pas un problème ; je me suis éclaté à être footballeur professionnel et je n’échangerais ma carrière avec personne. Appartenir quatorze ans à son club de cœur et tout gagner avec lui, c’est une chance incroyable. L’autre matin, j’avais un rendez-vous à 8 heures à côté d’une salle de spectacle. J’étais un peu en avance, j’attendais sur mon scooter et j’ai vu un gamin de 10 ans passer avec son cartable sur le dos ; il m’a regardé, est parti avant de revenir vers moi pour me dire : « Vous êtes monsieur Di Meco. » J’étais surpris et lui ai demandé : « Oui, mais tu es tout petit. Comment tu me connais ? » Il m’a répondu : « Mon père m’a montré tous les matchs et je viens de voir un reportage sur Marseille 1993. » Il y a une telle culture du foot et de transmission que le petit gamin il a fait un selfie et l’a envoyé tout content à son père. À l’arrivée, je me dis que j’ai laissé une trace dans ce club et cette ville. Rien que ça suffit à mon bonheur. Les gens me laissent tranquille à Marseille, car je fais partie des meuble. Mais ils sont contents quand ils me voient. Après, soyons sérieux : on ne va pas se prosterner devant un footballeur… On est loin d’avoir inventé le vaccin contre la Covid !

Jérôme Sillon et Eric Di Meco au micro de RMC pour commenter Paris Saint-Germain face au Real Madrid au Parc des Princes en septembre 2019.
Jérôme Sillon et Eric Di Meco au micro de RMC pour commenter Paris Saint-Germain face au Real Madrid au Parc des Princes en septembre 2019. Icon Sport - Icon Sport

Comment avez-vous rencontré Vincent Moscato ?

Je l’ai croisé pour la première fois dans une soirée à Paris. C’était dans une fin de soirée. On s’est retrouvés au comptoir d’un bar alors que les lumières se rallumaient et que les videurs mettaient les gens dehors. On était là, côte à côte… C’était une période particulière dans ma vie et j’ai compris qu’il était dans le même cas. Je venais d’arrêter ma carrière, lui aussi. On était un peu deux « cloches » accoudées pour ne pas dire accrochées à un comptoir en fin de soirée… On avait échangé quelques mots, de manière sympathique. Le deuxième contact, c’est en 2007 quand François Pesenti m’a appelé pour faire des essais pour cette nouvelle émission de débats de sports dont Vincent serait la star. J’étais alors un simple auditeur RMC qui appelait de temps en temps pour ouvrir sa gueule. Au début, je faisais l’émission depuis Marseille et, pendant quatre mois, je n’ai jamais croisé Vincent. Mais le feeling était là.

« Dupont, à l’image de tous ces petits jeunes qui viennent d’arriver, ce sont des dons du ciel et il est la tête de gondole de cette génération-là. »

Qu’est-ce qui vous rassemble ?

On s’est retrouvé grâce à la même « connerie », la même façon de parler du sport : sérieusement mais sans se prendre au sérieux, en dédramatisant, en se chambrant. Le courant est passé tout de suite, comme il était passé très rapidement avec Serge Simon. J’ai adoré travailler avec lui, parce que l’on se chauffait bien. J’étais encore à l’époque élu à Marseille sur une liste à droite et Serge, lui, a des accointances à gauche. Vincent se plaçait en arbitre, au milieu. Tous les deux m’ont permis de trouver ma place. L’émission s’est tout de suite envolée. On est devenu une famille et, comme dans toutes les familles, on s’aime, on s’engueule, on se boude mais on peut compter les uns sur les autres. Quand il se passe des choses bien ou quand ça ne va pas dans nos vies, on s’appelle, on se fait des apéros… J’aime cet esprit de groupe hérité du sport… J’admire les gens qui sont des stars et qui apprécient être des stars, mais j’aime ma carrière et ma vie, car j’ai toujours été à l’ombre des stars. Les Papin et Waddle prenaient la lumière.

Moi, je faisais mon job dans l’ombre ; dans l’intimité du vestiaire, j’étais le boute-en-train, avec mon rôle de Marseillais à Marseille qui me donnait l’obligation de bien m’occuper des nouveaux. J’avais ce rôle. Pour revenir au Super Moscato Show, j’aime ce que l’on a créé car je retrouve ce fonctionnement. Vincent est la star, et nous sommes là pour l’épauler. Il prend la lumière mais il a cet esprit de camaraderie, le côté bande à l’esprit « canaille » et déconneur. C’est un trucgénial chez lui. C’est son émission, qui n’existerait pas sans lui et c’est normal qu’il prenne la lumière. Mais il a une reconnaissance envers les mecs qui bossent avec lui. Tous les deux mois, une heure après la sortie des audiences, il t’appelle pour te remercier et te dire que l’émission marche grâce à toi. Grâce à lui la lumière revient sur nous, aussi. Lui et moi, on aime bien les mecs de l’ombre travailleurs. Et les mecs qui brillent trop, en prenant toute la lumière sans jamais penser aux autres, ça nous agace.

En parlant de joueur qui prend la lumière, quel rugbyman vous enthousiasme ?

En ce moment, on est tous à fond sur le petit Dupont. J’aime aussi beaucoup Jalibert qui arrive à se mettre en concurrence avec Ntamack qui est un phénomène. C’est une bonne nouvelle, je trouve. Mais le petit Dupont est au dessus. Son poste y est pour beaucoup. Demi de mêlée, c’est comme numéro 10 au foot, tu prends beaucoup la lumière naturellement dans un poste à responsabilité. Les mecs qui ne veulent pas de responsabilité ne jouent pas à ce poste. Lui, il a déjà la maturité malgré sa jeunesse et j’aime ce côté talentueux tout en ayant cette tendance « pénible » comme on aime dire au rugby. Même dans le jeu sans ballon, il est important. C’est un futur très grand. Après, je dis souvent à Vincent que les rugbymen vont devenir cons comme les footeux. Et il me répond toujours la même chose : « La notion de combat fait que tu ne peux pas gagner tout seul au rugby, contrairement au foot où une individualité peut gagner un match. Au rugby, sans ceux qui se bastonnent pour toi tu n’es rien. » Je crois que Dupont a la tête sur les épaules et il connaît trop bien son sport. Au foot, les mecs bons sont mis sur un piédestal et tu ne peux plus les toucher. Après sa période de Covid, Dupont est revenu un peu moins bien et il a « dégusté ». C’est finalement une bonne chose.

Cette spécificité empêche le rugby d’avoir une tête de gondole comme Mbappé au foot…

C’est clair que c’est peut-être le seul problème économique et médiatique du rugby : c’est bien d’avoir une star en tête de gondole pour attirer l’attention. C’est un travers du rugby que l’on met souvent en avant : à chaque fois qu’il y a eu une star dans le rugby, ça n’a pas plu aux anciens et plus généralement à ce milieu-là. Prenons l’exemple de Sébastien Chabal qui sortait un peu du cadre rugby par sa personnalité, par son look. Il a été dénigré par beaucoup, même si peu lui disaient frontalement. On n’aime pas les têtes qui dépassent au rugby. Dupont, à l’image de tous ces petits jeunes qui viennent d’arriver, ce sont des dons du ciel et il est la tête de gondole de cette génération-là. C’est tout frais et tout le monde est content que ça recommence à gagner. J’attends le jour où on va commencer à le voir dans des grandes campagnes de pub, comme l’a fait Sébastien, pour voir comment vont réagir les vieux de la vieille du rugby. Tu ne peux vouloir attirer de nouveaux spectateurs, licenciés ou sponsors sans vouloir une tête qui dépasse. Mais à un moment donné, des garçons vont se détacher, ils seront mis en avant et il ne faudra pas leur tomber dessus. Sinon, on va à l’encontre de la progression du rugby.

Eric DI MECO
Eric DI MECO Jean Paul Thomas / Icon Sport - Jean Paul Thomas / Icon Sport

Faudrait-il plus de Di Meco pour parler de rugby ? Serait-ce un signe que le rugby a encore grandi médiatiquement ?

Ce serait présomptueux de dire ça. Après, j’ai déjà une légitimité d’ancien sportif et peut-être que mes copains m’ont supporté grâce à ça. Il faut aller encore plus loin. Ça sera quand il y aura des débats rugby à la télévision avec un seul consultant rugby et quatre ou cinq personnes d’un autre univers autour de la table. Maryse Ewanje-Epée, par exemple. Son fils joue au rugby, elle regarde les matchs et elle a son avis. Elle a des fulgurances car elle voit des choses que nous ne voyons pas. Dans le foot, certains mecs sont devenus des stars du consulting. Ils ont une formation de journaliste mais sont devenus des éditorialistes ou des polémistes. Ce sont des références alors qu’ils n’ont jamais joué au foot. Et je ne sais même pas s’ils savent taper dans un ballon. à la limite, je m’en fous, car je prends plaisir à me chamailler avec eux, dont Daniel Riolo avec qui je bosse régulièrement. Le jour où on verra des émissions de rugby avec un présentateur qui discute avec une ancienne athlète et un journaliste qui n’a jamais touché un ballon de rugby en arrivant à débattre sur la tactique ou sur le choix des hommes alors le rugby sera passé dans une autre catégorie. Est-ce qu’il a envie de ça ? Je n’en suis pas sûr. Est-ce que l’on va y arriver un jour ? Je ne sais pas mais c’est peut-être la prochaine étape vers une notoriété qui lui permettrait d’avoir les moyens de ses ambitions. Plus de monde parlera de rugby, même en disant d’énormes conneries, plus ça fera du bien à ce sport.

Vous êtes président d’une salle de spectacle (Espace Julien). Est-ce important d’avoir cette activité loin du monde du sport ?

Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, en dehors de mon groupe de musique. Beaucoup de gens se sont abonnés à ce compte-là, car j’en parle de temps en temps dans le Moscato Show. Je pars du principe que quand tu ouvres ta gueule deux heures ou trois heures par jour à la radio, tu n’as pas besoin d’en rajouter en donnant mon avis sur une émission politique qui passe le soir, ou sur un mec qui chante car c’est devenu la nouvelle mode… Surtout, faire une émission de radio tous les jours doit te mette en éveil pour ne pas tomber dans la caricature […] Des fois, c’est crevant. Il m’arrive d’être fatigué de m’écouter, surtout lors de grands événements. Quand il va y avoir l’Euro, on va être tous les jours à l’antenne pendant un mois et ne parler que de foot. Au bout de quinze jours, il m’arrive de penser : mais qu’est-ce que tu racontes comme conneries ! Parfois, tu te contredis d’un jour à l’autre car il n’y a pas de vérité que ce soit dans le foot ou dans le rugby. Donc, des fois, tu te fatigues tout seul. Je suis bénévole à l’Espace Julien, une salle multiculturelle qui a reçu les plus grands depuis quarante ans. C’est mon autre grande passion. Et je fais aussi de la musique et de la moto pour me permettre de penser à autre chose.

Dernière question : quand les bars rouvriront, pourriez-vous boire un coup avec Bernard Laporte ?

Je ne crois pas… J’irai boire un coup, et même un bon coup, avec mes copains du Super Moscato Show. Mais je pense qu’il ne m’aime pas. Il n’aime pas que je parle de rugby et il n’aime pas que l’on puisse dire que je peux, parfois, bien en parler. Il n’a pas compris mon rôle et ma manière d’en parler. Les auditeurs, eux, ont très bien compris notre rôle à tous dans l’émission. Avec lui, c’est monté crescendo depuis plusieurs émissions et j’ai compris qu’il ne m’aimait pas. Quand il est arrivé ce jour-là, il avait envie de me rentrer dans le lard. Pour le bien de l’émission, il fallait que je quitte l’antenne. Je pars du principe qu’il m’a manqué de respect ce jour-là et je n’ai pas à respecter quelqu’un qui ne m’aime pas. Ceci dit, il va très bien vivre comme ça et moi aussi. S’il avait eu envie de boire un coup un jour, il m’aurait appelé derrière pour me dire qu’il était un peu tendu, qu’il était désolé de m’avoir mal parlé ainsi. Il n’a pas eu envie de le faire et ne le fera pas. Ce n’est pas grave. Ce n’est que du rugby et je souhaite au XV de France de gagner la Coupe du monde.

La situation me fait de la peine pour Vincent, qui est frère de lait avec Bernard et qui a été très mal à l’aise… Je suis emmerdé pour mon pote, même si je n’ai pas la même relation qu’ils peuvent avoir ensemble. Elle est unique, exceptionnelle. Ils ont été élevés dans le même village et ont tout connu ensemble, arriver aussi haut tous les deux, au rugby et en dehors, c’est phénoménal. Les liens sont énormes, indélébiles. Je ne revendique pas la même place dans le cœur de Vincent, mais je ne me serais jamais permis de manquer de respect à un de ses amis dans son émission. Il (Bernard) n’a pas eu cette délicatesse. Après c’est un épiphénomène, rien du tout. Si je devais le refaire, j’aurais fermé ma gueule pour ne pas mettre Vincent dans cette galère.

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Les commentaires (2)
semperfi65 Il y a 1 année Le 20/04/2021 à 10:31

Précis, lucide, honnête. très ... rugby, finalement!

pinpintreize Il y a 1 année Le 19/04/2021 à 18:54

merci mr di meco. certaines vérités sont bonnes à dire