Entretien avec Pablo Matera (Stade français) : « Je pars jouer une saison en Super rugby »

  • Pablo Matera (Stade Français).
    Pablo Matera (Stade Français). Icon Sport
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Troisième ligne des Pumas et du Stade français au centre d’une grave polémique en fin d’année dernière, le capitaine des Pumas nous livre ici sa version des faits, et raconte sa rédemption auprès de ses coéquipiers. Enfin sorti de l’œil du cyclone, il retrouve le goût de la compétition et de l’aventure, puisqu’il explique ici qu’il va tenter sa chance en Super Rugby l’année prochaine avant de revenir terminer son contrat dans la capitale...

Vous venez de prendre une décision importante concernant la suite de votre carrière. Quelle est-elle ?

Voilà deux ans que je joue au Stade français. Je vis mon rêve en jouant ici et en vivant à Paris. Les gens du club ont été géniaux avec moi depuis mon arrivée. Il y a deux mois, on m’a proposé de prolonger durablement mon contrat avec Paris pour trois saisons supplémentaires. J’ai été complètement honnête avec eux : je suis heureux ici, et ma famille aussi. Avec ma femme, nous sommes bien installés et avons même commencé à apprendre le français. Mais j’ai aujourd’hui 27 ans, bientôt 28 (il les fêtera le 18 juillet prochain, N.D.L.R.) et je ne veux pas rester au même endroit pour les trois ou quatre années à venir. Je veux découvrir de nouveaux lieux, de nouvelles cultures, de nouveaux rugbys.

Que voulez-vous donc faire ?

Mon but est de devenir le meilleur rugbyman possible avant de prendre ma retraite. Ce qui m’a le plus aidé dans ma carrière sont mes expériences à l’étranger. J’ai eu la chance de jouer en Angleterre, avec Leicester (de 2013 à 2015) et cette première expérience, qui fut aussi ma première professionnelle, fut sensationnelle. J’ai beaucoup appris, pas seulement sur le terrain mais dans la vie en général. Ensuite, j’ai retrouvé les Jaguares, puis j’ai décidé de venir en France pour découvrir de nouvelles choses, une autre langue et un autre rugby. Seulement, je n’ai encore jamais joué en Super Rugby pour une autre franchise que les Jaguares. Alors, aujourd’hui, je veux le faire avant de signer un contrat longue durée avec le Stade français.

Comment les choses vont donc s’organiser ?

Le Stade français s’est montré très compréhensif et m’a proposé cette option : aller jouer une saison en Super Rugby, puis revenir à Paris pour terminer mon contrat. Les dirigeants ont vraiment été à mon écoute, je les en remercie. C’est la meilleure solution pour moi, pour ma famille. J’ai donc commencé à échanger avec certains clubs de l’hémisphère Sud et voilà où j’en suis à l’heure actuelle.

Avez-vous une destination préférée entre l’Afrique du Sud, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande ?

J’en ai deux : l’Afrique du Sud et la Nouvelle-Zélande. L’Afrique du Sud était mon premier choix car j’aime leur vision du rugby. L’esprit du rugby sud-africain, que je trouve très proche du rugby argentin, dans sa dimension physique. Et puis il y a une grande histoire derrière, quand on voit comment le pays s’est réconcilié autour du rugby. J’ai envie de faire partie de cela. Seulement, l’Afrique du Sud n’évolue plus en Super Rugby. Les équipes ont été reversées dans la Rainbow Cup (sorte de Ligue celte avec les cinq franchises sud-africaines) et cette compétition allait m’obliger à voyager énormément. ça, je ne le veux plus. Je l’ai vécu pendant quatre ans avec les Jaguares et c’est trop difficile, quand on a une famille. Je me suis donc rabattu sur mon second choix, la Nouvelle-Zélande…

Pourquoi la Nouvelle-Zélande ?

Depuis que je suis gamin, je les regarde jouer à la télé : les All Blacks, le Super 12 de l’époque… Je regardais tous les matchs des Crusaders, des Hurricanes. C’est comme cela qu’on regarde du rugby à la télé, en Argentine. Et puis, le jeu est tellement important là-bas… J’ai envie de vivre ça. Ce serait une expérience géniale. Mais ce n’est pas facile de s’engager avec une franchise néo-zélandaise : déjà il faut un visa. Les clubs sont aussi soumis à des quotas de joueurs étrangers. Enfin, ils privilégient leurs jeunes joueurs, issus de leurs académies. C’est très bien, mais il ne faut pas prendre la place d’un jeune.

Ciblez-vous une équipe en particulier ?

Les cinq équipes produisent un rugby incroyable, mais la meilleure sur les dernières années sont les Crusaders. Je les ai affrontés pendant quatre ans avec les Jaguares, et on n’a jamais gagné alors qu’on a su le faire avec les Pumas contre les All Blacks ! Nous avons perdu la finale de Super Rugby (2019) contre eux, aussi… C’est mon équipe préférée. Ensuite, j’adore les Hurricanes parce qu’ils produisent un jeu rapide et spectaculaire. Et puis il y a mon joueur préféré là-bas…

Qui est-ce ?

Ardie Savea. Franchement, je rêve de jouer avec lui. Après, je n’adopterai pas sa coupe de cheveux, elle ne va qu’à lui ! Plus sérieusement, les Blues sont également très performants, et les Chiefs ont réalisé une saison de dingue pour se hisser jusqu’en finale. N’importe quelle équipe me conviendrait.

Vous voulez clairement rejouer en Super Rugby. Est-ce pour cette raison que vous n’avez pas songé à un retour avec les Jaguares, qui disputent actuellement la Super Liga ?

Je n’envisage pas un retour avec les Jaguares pour le moment. Le fait que l’équipe soit expulsée du Super Rugby a été un terrible coup dur pour le rugby argentin. Heureusement, ils ont trouvé une compétition qui leur permet au moins de disputer des matchs. Et au vu de la situation mondiale, c’est déjà bien car ils peuvent continuer à développer de nouveaux joueurs. Si vous regardez bien, l’effectif est très jeune mais remporte ses matchs avec des scores très larges. Ces gosses n’auraient peut-être pas eu l’occasion de jouer si nous étions restés en Super Rugby… J’espère qu’ils seront appelés avec la sélection nationale. Il y a quelques années, nous n’avions que 31 joueurs pour disputer le Rugby Championship. Cette année, je pense qu’on pourra en compter plus de cinquante. Sur le long terme, ce sera bon pour le rugby argentin même si, encore une fois, l’exclusion des Jaguares du Super Rugby est une très mauvaise chose.

Pensez-vous que les Jaguares retrouveront une compétition de haut niveau ?

Je l’ignore, mais j’espère. Je sais que les dirigeants argentins travaillent sur cette question en ce moment. Nous avons de fortes relations avec le rugby sud-africain, peut-être que les Jaguares intégreront leur championnat. Mais rien n’est sûr…

Revenons-en à vous. Vous avez vécu une fin d’année dernière difficile, avec l’affaire de vos tweets xénophobes publiés en 2011 et ressortis neuf ans plus tard. Avez-vous tourné la page ?

Ce fut vraiment dur, en effet. Cela faisait des années que je n’utilisais plus Twitter. Alors quand mes tweets qui dataient de dix ans sont ressortis, je n’en croyais pas mes yeux. J’ai eu tellement honte… Ce fut très difficile pour ma famille, aussi. La vie est ainsi faite, avec de très bons comme de très mauvais moments. Mais cette affaire m’a permis de mesurer mon développement pendant ces dix années. Je suis devenu quelqu’un d’autre. Aujourd’hui, nous commençons à surmonter cette épreuve avec ma famille. L’équipe du Stade français m’a aussi beaucoup soutenue.

Comment se sont passées vos retrouvailles avec vos coéquipiers du Stade français après que l’affaire des tweets a éclaté ?

J’avais très peur de leur réaction : j’imaginais qu’ils allaient être en colère contre moi, tristes ou très déçus. Qu’allait-il se passer ? Comment allais-je pouvoir leur expliquer ce que j’avais fait dix ans en arrière ? Comment leur faire comprendre que je ne pensais pas ces propos, qu’il n’y avait pas d’idée ou de vraie volonté raciste derrière eux ? J’ai écrit des stupidités et je ne m’en rendais même pas compte. Cette situation a créé beaucoup de stress, de pression. Ça m’a fait beaucoup de mal. Mais l’équipe, les dirigeants, Thomas Lombard ainsi que le propriétaire du club, le Dr. Wild m’ont soutenu.

Comment le Dr. Wild vous a soutenu ?

Il m’a envoyé un mail me disant que tout le monde commettait des erreurs, mais que le plus important était de ne pas les reproduire. J’ai été très surpris de recevoir un tel mail. J’ai été soutenu par le staff, les joueurs, l’encadrement. Cela m’a beaucoup aidé, ainsi que ma famille à traverser cette épreuve.

Avez-vous ressenti de la colère chez vos coéquipiers quand vous avez dû leur expliquer les faits ?

Pas de la colère, mais j’ai senti que j’avais profondément blessé certains d’entre eux. Je peux le comprendre… Mais encore une fois, mes propos n’étaient pas guidés par des idées racistes. À cette époque, je ne savais rien du racisme. Cette question n’existait pas en Argentine car il n’y a que très peu de gens originaires d’Afrique chez nous. J’ai découvert le racisme quand j’ai commencé à voyager, notamment en Angleterre, avec les Jaguares en Super Rugby ou en France.

Vous ne réalisiez donc pas la portée de ce que vous aviez écrit ?

Pas à l’époque, non. Ensuite j’ai compris. J’ai ouvert mon esprit, et j’ai compris que ce que j’avais écrit n’était pas acceptable, en aucun cas. J’ai vraiment écrit de la merde… Personne n’a le droit d’écrire ce que j’ai écrit. J’avais vraiment honte. Vraiment.

Avez-vous compris comment ces tweets ont refait surface ? Est-ce que certaines personnes ont voulu vous déstabiliser, ainsi que les Pumas ?

L’Argentine est un pays terriblement divisé en ce moment. Le pays traverse sa pire crise économique depuis des décennies, l’inflation n’en finit pas de progresser. Et certains profitent de chaque occasion pour opposer les gens, faire de la mauvaise politique. Je pense que cette affaire a été utilisée à des fins politiques. Pour rappel, tout a commencé avec le décès de Diego Maradona. On a rapidement reproché aux Pumas de ne pas lui avoir rendu assez hommage, surtout en public, et de lui avoir manqué de respect. Nous l’avons pourtant fait, et beaucoup, mais dans l’intimité de l’équipe car cette disparition nous a énormément affectés. Certains se sont servis de cela pour critiquer les Pumas et le rugby, pour l’isoler des autres sports. C’était d’autant plus dur que nous venions de réussir notre meilleur Rugby Championship de toute notre histoire en battant les All Blacks pour la première fois. Comme toujours, on voulait rendre les Argentins fiers de nous. Et puis cette affaire est arrivée, cela a apporté beaucoup de haine. C’était un moment très triste. Au lieu d’être accueillis avec des sourires à notre retour, on a eu de la haine et des critiques qui venaient de la moitié de la population nous reprochant d’avoir manqué de respect à Maradona.

Avez-vous depuis pris du recul face à ces réseaux sociaux ?

Bien sûr. Déjà, j’ai arrêté de lire tous les commentaires. J’ai reçu des messages de soutien, mais aussi énormément de menaces, tout comme ma famille. J’ai fermé mon compter Twitter, et j’utilise Instagram avec parcimonie, juste pour envoyer quelques nouvelles et des photos à ma famille ou mes amis qui sont en Argentine. Mais plus de façon publique.

Jonathan Danty nous a confié le week-end dernier qu’après avoir ressenti de la colère contre vous, il vous a ensuite pardonné. Pensez-vous que l’ensemble des joueurs du Stade français vous a pardonné ?

Oui, je le crois. Le contraire n’est pas impossible non plus. Et je me mets à leur place : pour ma première année au Stade français, mes coéquipiers m’ont rarement vu car j’étais retenu avec ma sélection. Et puis il y a eu le confinement, qui nous a privés de tous les moments de convivialité qui nous permettent de nous connaître, de créer des liens. En gros, les seules choses que mes partenaires savaient de moi étaient mes entraînements et l’affaire des tweets. Ce n’est pas évident… Heureusement qu’avec le temps, on a pu faire connaissance et se découvrir, partager, rencontrer nos familles. Je pense que cela les a aidés à me pardonner. Désormais, ils savent qui je suis et je suis heureux d’avoir eu la chance de le leur montrer. J’ai lu votre interview de Jonathan hier, et je dois avouer que cela m’a fait très plaisir.

On a l’impression qu’avec toutes ces mésaventures, vous êtes frustré de votre parcours avec le Stade français…

C’est vrai. Quand j’ai débarqué à Paris, ma tête était remplie de rêves. J’avais signé mon contrat un an à l’avance. Pendant un an, je me suis représenté la vie à Paris, la vie au club, j’étais tellement impatient ! Et puis, à mon arrivée, le Stade français était en crise. Il était dernier du Top 14, menacé de relégation et n’avait même plus d’entraîneur en chef ! C’était très délicat. Le scénario était tout autre de celui que j’avais imaginé. Mais toutes ces épreuves nous ont fait grandir : aujourd’hui, on n’est pas la meilleure équipe du Top 14, mais on bosse pour devenir le meilleur Stade français possible, être une équipe qui bosse dur, humble et disciplinée. Cela ne va pas arriver d’un jour à l’autre, mais cela viendra. Je l’ai vécu avec les Jaguares…

Comment ça ?

Pour notre première saison en Super Rugby, on a gagné quatre matchs. Tout était dur. Tout. Nous n’avions même pas de salle de musculation, on passait notre vie dans les avions et on n’arrivait jamais à récupérer correctement. Il n’y avait même pas de culture dans cette équipe, parce qu’on ne se connaissait pas les uns les autres. On a tout construit. Et la dernière année, on s’est hissé en finale. Cela prend du temps de développer une équipe. J’ai vu le Stade français l’année dernière, et je vois celui de cette année. Nous avons encore une chance de nous qualifier et nous allons la jouer à fond. Le Stade français carburera encore mieux l’année prochaine, et encore mieux celle d’après. Il y a tout pour réussir ici. Quand j’ai découvert les infrastructures, j’ai cru que j’étais à la Nasa !

Votre objectif est donc toujours de vous qualifier ?

Bien sûr. Le Stade français doit figurer dans les six meilleurs. C’est ambitieux au vu de notre saison dernière, mais nous pouvons le faire. Nous avons que quatre points de retard sur Bordeaux-Bègles (sixième provisoire, N.D.L.R.) donc c’est possible. Et le derby arrive… Ce sera le match le plus important de la saison. Si nous gagnons, nous restons en course. Sinon, ce sera beaucoup plus dur…

Justement, avez-vous pris la mesure de la rivalité qui existe entre le Stade français et le Racing ?

Vous savez quoi ? Ce sera mon premier derby. Depuis le temps que j’en rêve de celui-là ! Le dernier, je l’ai manqué parce que j’étais avec les Pumas. On a perdu d’un rien, à la dernière minute… J’étais fou. Cette fois, on a l’opportunité d’aller chez eux et de ramener la victoire. Ce sera un match immense pour nous.

Vous avez évoqué ce derby avec vos coéquipiers ?

Je l’ai même évoqué avec mes futurs adversaires ! Le week-end dernier, on s’est retrouvé avec les autres Argentins chez Juan Imhoff, à l’occasion d’un barbecue. On a pas mal parlé de ça. Nico Sanchez a commencé à chambrer Juan en lui disant ça : « Pour l’instant, on est à un derby partout entre nous, mais tu verras que je vais en gagner plus que toi ! » Le derby est déjà lancé. Vous savez, on est comme ça en Argentine : on aime jouer dur, mais quand on affronte nos compatriotes, on joue encore plus dur ! Je peux vous assurer que si je croise Juan ou Emiliano (Boffelli, l’arrière du Racing, N.D.L.R.) sur le terrain, je ne vais pas les louper…

Après plusieurs mois passés loin de votre niveau habituel, vous avez été très en vue la semaine dernière contre la Section paloise. Est-ce parce que vous vous sentez désormais libéré ?

C’est exactement ça. Comme nous l’avons évoqué avant, les six derniers mois ont été assez difficiles. J’ai dû travailler dur pour remettre ma tête dans le bon sens. Et cela a été beaucoup plus dur que de s’entraîner techniquement ou faire de la muscu pour se sentir fort sur le terrain. Pour être performant sur le terrain, il faut être en accord avec soi-même. Je ne l’étais pas. Match après match, la confiance est revenue peu à peu. Aujourd’hui, je sens que je suis de retour. C’est à nouveau moi. Je peux retourner sur le terrain et y mettre de l’agressivité saine pour jouer chaque ballon à fond. Je le ressens à nouveau. Mais cela m’a pris du temps.

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