Landreau : « Et là, Max nous dit : « si vous n'êtes pas champion de France, je vous vire tous » »

  • Landreau : « Et là, Jo Maso est descendu du bus faire la circulation sur l’autoroute au péril de sa vie »
    Landreau : « Et là, Jo Maso est descendu du bus faire la circulation sur l’autoroute au péril de sa vie » Icon Sport - Icon Sport
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Une carrière d’entraîneur aussi riche que son parcours de joueur, une personnalité atypique qui ne fréquente plus le rugby professionnel mais l’observe attentivement, c’était le bon moment pour donner la parole à l’ancien talonneur international.

Vous avez entraîné le Stade français, Toulon ou encore Grenoble. Pourquoi avoir accepté il y a un an le club de Cognac-Saint-Jean-d’Angély, engagé en Nationale ?

Lorsqu’on m’a sollicité pour rejoindre Cognac, j’étais encore Directeur Sportif du Stade français. Seulement, ma mission n’était pas franchement enthousiasmante. J’ai donc été à l’écoute du projet de construction d’un club qui voulait s’installer durablement en Nationale. Et pour moi qui suis originaire de Charentes, ça faisait sens. D’autant qu’il s’agit d’une véritable aventure humaine.

Vous évoquez l’aventure humaine. On a le sentiment que c’est ce qui a guidé votre vie, non ?

Peut-être ? Si on prend l’exemple de ma collaboration avec Fabien, et si après notre aventure au Stade français nous avons retravaillé ensemble, c’est parce qu’il avait besoin de quelqu’un sur qui il pouvait compter de façon infaillible. Il savait qu’il allait s’engager dans un club (Toulon, N.D.L.R.) où il pouvait y avoir très vite de l’orage. Il savait que je serais d’une flexibilité infaillible.

Le rugby professionnel vous manque-t-il ?

Ce qui me manque, c’est le confort de travail. C’est cette pression quotidienne qu’un manager peut avoir. C’est aussi cette adrénaline qui me nourrit. J’en ai un besoin viscéral. C’est mon moteur, mon essence, ce qui me fait avancer. J’aimerais évidemment retrouver le milieu professionnel, mais pourquoi pas avec notre projet à l’UCS.

Pourtant, certains managers en poste se plaignent de cette pression…

Ce qui anime les entraîneurs ou les managers, c’est la passion. Or, un passionné n’a pas de limite. Il est capable de s’infliger des charges de travail très lourdes et de faire subir ça à sa famille, à son entourage. Le stress, le manque de sommeil, le doute… L’obligation de résultat pèse lourd. Aujourd’hui, les rapports humains dans les clubs ont changé. Les présidents de club sont des chefs d’entreprise qui veulent des résultats très vite. Je suis tout de même admiratif du modèle de l’ASM. Quand Franck Azéma s’est retrouvé dans la tourmente, que tout le monde voulait sa tête, De Cromière (ancien président) n’a pas flanché. C’est de plus en plus rare.

Vous le regrettez ?

Non, c’est une évolution normale. Les codes du rugby ont changé. Ce sport est à l’image des réseaux sociaux. Nous ne sommes plus sur Facebook, nous sommes sur Tik Tok. Ceux qui réussiront seront ceux qui s’adapteront et comprendront. Qu’ils soient présidents, managers, entraîneurs ou joueurs.

Comment l’expliquez-vous ?

La sphère économique et le monde de la finance ont bouleversé le rugby. L’argent a créé une fracture entre les clubs, entre le monde professionnel et amateur. Aujourd’hui, tout va très vite. On ne parle plus de résultats sportifs. L’objectif d’un club est de garantir ses résultats économiques. Parce que le rugby a intégré le monde de l’entreprise. On a sacrifié l’aspect humain, il n’y a plus d’affect.

Êtes-vous choqué ?

J’ai 52 ans aujourd’hui. Est-ce que je dois transmettre le message que j’ai appris lorsque je jouais ? Non, pas du tout. En tant que manager, je dois faire comprendre aux joueurs qu’ils sont les propres entrepreneurs de leur carrière. Par le passé, on parlait du don de soi pour l’équipe. Aujourd’hui, les joueurs sont des travailleurs indépendants, acteurs de leur propre carrière. Comment faire face à un club qui doit dégraisser ? Comment le joueur doit se projeter ? À mes yeux, la seule chose très positive du rugby professionnel, c’est la qualité du travail effectué dans les centres de formation. La qualité des joueurs d’aujourd’hui, c’est parce qu’on a une formation élitiste et performante, que l’on doit à la nouvelle économie du rugby.

L’exemple du transfert de Fickou n’illustre-t-il pas votre propos ?

Si mais il y en a plein d’autres. Le rugby a pris les codes du football. Le problème, ce n’est pas que Fickou cherche à gérer sa carrière du mieux possible, avec de la rentabilité. Le cas Fickou n’est que la résultante des difficultés du Stade français à rester dans les clous du Salary Cap. Si Matera s’en va à la fin de la saison, c’est qu’il y est contraint pour les mêmes raisons. C’est terrible. Qui s’intéresse aujourd’hui à la notion de club, d’amour du maillot ? Quelle image donne-t-on à ceux qui aiment le rugby, qui remplissent les stades ? Le changement est radical. C’est pire que la transformation numérique de notre société. Pour moi, c’est comme l’épisode de la fusion entre le Racing et le Stade français.

Des joueurs qui changent de club, ce n’est quand même pas nouveau…

Là, on parle de l’un des meilleurs joueurs français qui passe en cours de saison chez l’ennemi. C’est un mauvais message qu’on envoie. On joue vraiment avec le feu. Le public va finir par être complètement déboussolé.

L’ancien gardien de l’Olympique lyonnais Grégory Coupet disait dernièrement : « Le rugby ne se footballise pas, il se professionnalise. » Vous partagez ?

Il a sans doute raison, mais j’ai le sentiment que le monde du rugby n’est pas prêt à ça.

Paradoxalement, vous avez connu de nombreux clubs en tant que joueur…

J’ai quand même été fidèle pendant seize ans à mon club d’Angoulême, puis cinq années à Grenoble. Ensuite, je n’ai pas adhéré au nouveau projet du FCG et l’opportunité d’aller jouer au pays de Galles s’est présentée. J’avais 28 ans, je me suis dit : « C’est maintenant ou jamais ». Sans compter qu’en 1990, j’aurais dû aller jouer à Randwick, en Australie. C’était l’époque où contre un job de saisonnier, on pouvait aller jouer dans un club étranger. Il n’était pas question d’oseille.

Qu’avez-vous retenu de votre expérience anglo-saxonne à Neath puis à Bristol ?

J’ai pris le professionnalisme en pleine gueule. Au bout de six mois à Neath, le club s’est retrouvé en cessation de paiements (rires). J’étais avec Thierry Devergie et nous avons rebondi à Bristol. Dans la même saison, j’ai donc connu deux championnats différents. Cette épopée m’a changé et m’a construit en tant qu’entraîneur.

C’est-à-dire ?

Quand on ne sort pas de chez soi, ce qui était mon cas jusque-là, on ne peut pas être ouvert d’esprit. Au Royaume-Uni, j’ai découvert une autre approche, une autre mentalité. À l’époque, les staffs techniques, ce n’était pas deux entraîneurs, l’un pour les avants, l’autre pour les trois-quarts. Il y  avait déjà des spécialistes de la défense, du jeu au pied et plusieurs préparateurs physiques avec une approche athlétique et diététique. À Bristol, nous avions même un préparateur mental et nous n’étions qu’à la fin des années 90. Entre ce que j’ai vécu durant cette période et ce qui se fait aujourd’hui en France, il n’y a pas beaucoup de différence. Les structures sont les mêmes. Ce qui a évolué, c’est la qualité du matériel et la qualité des joueurs.

À l’époque, pensiez-vous déjà devenir entraîneur ?

J’étais en minime que j’y pensais déjà. Et cette expérience m’a conforté dans mon souhait.

Pourquoi être revenu en France alors ?

J’ai eu l’opportunité de rester en Angleterre, aux London Scottish ou aux Harlequins. Mais ma compagne de l’époque voulait rentrer en France. Gérald Martinez cherchait des joueurs d’expérience pour encadrer les jeunes du Racing, qui venaient d’être champions de France A2. Ça m’a plu, mais le club était décadent en raison du désengagement de l’omnisports qui souhaitait lâcher les sections professionnelles. Je n’ai fait qu’un an et l’opportunité du Stade français s’est présentée.

N’est-ce pas la plus belle période de votre carrière ?

Si, bien sûr. Je la dois à Max (Guazzini). Je l’ai connu en 1988, lorsque j’étais au bataillon de Joinville. Entre nous, l’amitié s’est vite installée. Quand il a repris le Stade français en 1995, nous avons été quelques-uns à l’accompagner, à l’aider, notamment sur le recrutement. Il y avait Philippe Saint-André, Fabien Galthié, Jean-Baptiste Lafond, Jean-Pierre Rives. Il m’avait déjà proposé de rejoindre le projet mais je n’étais pas tout à fait décidé. Vincent Moscato prenait une grosse place dans l’effectif et était proche de Bernard (Laporte). J’avais quand même envie de jouer un peu. (rires)

Pourquoi rejoigniez-vous alors le Stade français en 1999 ?

Parce que Vincent (Moscato) prend sa retraite et que j’ai la possibilité de retrouver mes copains Chaffardon et Marconnet. Et puis, pour rejoindre Max. C’est vraiment un choix basé sur l’affect. Et j’ai eu la chance de tomber dans la bonne équipe, au bon moment. Pourtant au départ, Bernard (Laporte) avait été clair : je devais être la doublure de Laurent Pedrosa. Mais, ça n’a été que du bonheur.

Sauf que le début de saison ne se passe pas vraiment comme prévu…

C’est une catastrophe ! Nos meilleurs joueurs sont au Mondial : Marconnet, Dominici, Auradou, De Villiers, Juillet, Marc Lièvremont. Dominguez est avec l’Italie. Moscato, Gimbert et Simon ont arrêté. Il y a une équipe entière à reconstruire avec une armada d’étrangers recrutés par Max, sur les conseils de Pascal Forni (agent de joueurs). Et on prend quarante points tous les week-ends.

Et alors ?

Pour ne rien arranger, Bernard (Laporte) est appelé par la FFR pour prendre en mains le XV de France. Bernard Lapasset (ancien président de la Fédération) propose à Max le nom de George Coste, qui devient notre entraîneur. Seulement, entre ces deux coachs, il y a un monde qui les sépare. Très vite, une fracture se fait entre Coste et le groupe. Je me dis alors : « Mais ou est-ce que j’ai foutu les pieds ? »

C’est le début de l’autogestion ?

Oui, il y a d’abord eu un vote à mains levées dans le vestiaire pour se séparer de George Coste. Deux joueurs très importants sont contre : Marc Lièvremont et Diego Dominguez. Là, j’ai vu toute la grandeur de Marc Lièvremont. Il s’est levé et a dit ses quatre vérités à chacun. Il n’a pas dit que nous étions des sales gosses mais pas loin. Il n’acceptait pas qu’on puisse blesser dans sa chair un homme qu’il connaissait depuis tout petit. À partir de ce jour, il a été voir Max pour lui dire qu’il ne rejouerait plus avec l’équipe. Et il s’est tenu à sa décision. J’ai découvert ce jour-là un homme d’une droiture et d’une fidélité remarquable, un mec différent des autres.

Racontez-nous la suite…

Les historiques, de mémoire Christophe Dominici, Christophe Moni et Franck Comba, sont allés voir Max pour lui exposer la situation. Au début, il refuse le vote des joueurs. Et puis, il revient dans le vestiaire en hurlant. Il était vraiment furieux et s’inquiétait de l’image qu’on allait envoyer. On nous traitait déjà de mercenaires, à l’époque. Du coup, comme Diego était blessé et moi suspendu, Max nous a dit que nous serions en charge de l’entraînement, qu’on devrait se démerder sans entraîneur. Il nous a mis face à nos responsabilités.

Bernard Laporte est quand même revenu vous donner un coup de main ?

Très honnêtement, il n’est pas venu si souvent que ça. C’était compliqué pour lui, il était le sélectionneur du XV de France. Il nous donnait son avis sur les compositions d’équipe.

Et vous êtes sacrés champions de France le 15 juillet 2000…

Max nous avait dit : « Si vous n’êtes pas champion de France, je vous vire tous. » Autant dire que l’ambiance était tendue au départ. Mais, l’acte fondateur de notre titre, c’est notre soirée à Aurillac où l’on prend trente points. C’était notre premier match sans entraîneur. À l’hôtel, il y avait une petite cave qui servait de bar. Le problème, c’est qu’on n’est jamais sortis de cette cave. Quand on est reparti d’Aurillac, on a oublié les blazers, les maillots et même un joueur. C’était la retraite de Russie (rires). Et à partir de ce moment-là, on ne s’est plus quittés. Quand j’y repense, il y avait quand même un sacré groupe. Quand tout s’est arrêté, je savais que je ne revivrais plus jamais un truc de fou comme ça.

Cette aventure vous permet de découvrir l’équipe de France à 32 ans…

Quand Jo Maso m’a appelé, je suis tombé sur le cul. Vraiment. J’ai profité, comme d’autres, de l’arrivée de John Connoly au Stade français. Ce technicien a structuré notre jeu, amené des idées nouvelles, une préparation physique exceptionnelle et Bernard avait décidé de sélectionner les joueurs en forme pour cette tournée de novembre 2000. Il s’est appuyé sur le Stade français, qui caracolait en tête. Contre les Blacks à Marseille, nous étions six parisiens sur huit dans le pack, plus Franck Comba derrière.

Vous n’avez que quatre sélections, mais vous avez battu la Nouvelle-Zélande (42-33)...

Nous avions perdu le premier test à Paris. Bernard (Laporte) faisait la gueule, il ne nous a pas parlé de la semaine pendant la préparation du second match. Pas une seule fois. C’était surréaliste. Je me revois avec Marconnet faire le con dans les supermarchés à Aix-en-Provence où nous étions logés (rires). Le jour du match, notre bus est pris dans les bouchons car nous n’avions pas d’escorte. Tout est bloqué. Et là, Jo Maso sort du bus pour faire la circulation sur l’autoroute au péril de sa vie. C’était mythique. On finit par arriver au stade, mais le bus nous dépose à la mauvaise entrée. On se retrouve à traverser les salons, où les partenaires sont en train de dîner. On sort pour s’échauffer quand les Blacks, eux, rentrent au vestiaire. Un truc de dingue. L’échauffement, c’était deux étirements et trois montées de genoux. Et au bout de vingt minutes, on mène 17 à 0. Sur le coup, j’ai manqué de recul pour apprécier l’exploit. Aujourd’hui, on ne me parle que ce match.

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