Elissalde : « J’ai toujours été le plus petit des petits »

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C’est dans le bureau qu’il partage avec Olivier Azam que l’ancien ouvreur ou demi de mêlée de Toulouse et La Rochelle, qu’il nous a accordé un long entretien, pour évoquer « ses » deux clubs de cœur mais aussi revenir longuement sur son parcours actuel au MHR, l’état de ses relations avec Xavier Garbajosa.

Que représente pour vous cette finale de Challenge Cup ?

C’est une véritable récompense pour les joueurs, après une saison qui a été très difficile pendant six mois. Nous avons été repêchés, qualifiés après deux matchs de poule. Je ne sais pas trop comment c’est arrivé, à une période où on n’était pas du tout en bonne posture en Top 14. Philippe, qui venait de prendre ses fonctions, a réuni tout le groupe. Il leur a demandé ce qu’ils voulaient faire dans cette compétition, sachant que le championnat garderait la priorité. Les joueurs voulaient jouer à fond ces phases finales. Nous avons eu de la chance au tirage avec les réceptions de Glasgow en huitième, puis de Trévise en quart. En demi-finale, à Bath, les joueurs sont allés chercher leur qualification, avec une belle abnégation en défense.

Qu’est-ce qui a changé en quelques mois à Montpellier, outre le départ de Xavier Garbajosa et le retour en bord de pelouse de Saint-André ?

Les joueurs ont pris confiance en eux ! La période la plus difficile qu’on a vécue, c’est début janvier, juste après l’éviction de Xavier. On perd quatre-cinq matchs d’affilée dans le money time. À Brive, on mène 19-0 à la pause, on perd finalement 23-21. Cet enchaînement de coups du sort, avec toutes les choses qui avaient été dites dans le vestiaire, aurait pu nous plomber définitivement. Et là, non ! On parvient à battre Paris avec le bonus, à gagner à Clermont, à réaliser un exploit à Toulouse. La Challenge Cup nous a permis, au milieu de tout cela, de jouer avec moins de pression. Une fois que les victoires s’accumulent, tout devient plus facile. Évidemment, il y a eu des points d’amélioration sur le contenu des entraînements. Mais fondamentalement, ce qui a changé, c’est la confiance qui se dégage du vestiaire.

Vous êtes le seul « survivant » du trio de techniciens (Garbajosa-Elissalde-Lafond) du début de saison. Comment avez-vous fait ?

Je savais où Xavier voulait aller techniquement, avec ce groupe. Nous avons la même éducation rugbystique, les mêmes convictions. Nous étions sur la même longueur d’onde. Ce jeu-là correspondait-il à nos joueurs ? Était-il adapté au temps que nous avions pour le mettre en place ? Force est de constater que non. Nous avons pas mal d’Anglo-Saxons, des Sud-Africains, qui ont l’habitude d’avoir un plan de jeu très cadré. Le jeu dans le désordre, ce n’est pas dans leur culture. À l’arrivée de Philippe (Saint-André), nous avons beaucoup discuté avec eux. Il a organisé une réunion avec les leaders, pour connaître leur velléité en termes de jeu. Celui qui nous correspondait le mieux, selon le retour des leaders. Ce sont eux qui ont posé les premières petites pierres de notre nouvelle identité. L’adhésion s’est faite, c’est devenu plus facile de les entraîner.

C’est tout ?

Personnellement, j’ai peut-être été protégé à un moment par mon contrat. Tout simplement.

Depuis l’arrivée de « PSA », vous avez vu vos prérogatives élargies…

Je suis venu à Montpellier pour travailler avec Xavier, qui m’a tendu une vraie perche. Je venais pour me concentrer sur le terrain, c’était très clair entre nous. Je ne voulais pas ou plus m’occuper de recrutement, de composition d’équipe… Au départ, je me suis occupé d’un domaine assez nouveau pour moi : la défense. Je suis resté concentré là-dessus, car ce n’était pas inné pour moi. Quand « Xav » est parti, Philippe m’a demandé de me pencher sur le projet offensif. En fonction de ses directives, des remontées que l’on avait eues du groupe, nous avons mis en place un autre projet de jeu.

On dit aussi que vous êtes un entraîneur très exigeant, qui peut être cassant. Avez-vous mis de l’eau dans votre vin ?

Mon image ? (Il souffle). Bien sûr que je suis exigeant… Avec Olivier Azam et sous le contrôle de Philippe (Saint-André), nous avons énormément échangé avec les joueurs. Philippe a mis en place ces rendez-vous formels, hebdomadaires, notamment avec la dizaine de joueurs cadres. On a senti qu’il y avait un manque, chez eux, un besoin d’échanges notamment sur les contenus des entraînements et des matchs. Ensemble, on évoque la partie technique. On pose le cadre. Et on évolue, ou pas, en fonction de leurs retours.

Quel a été l’impact de Saint-André ?

De son poste, il avait du recul sur la situation. Je n’ai pas peur de le dire, il nous a remis dans le droit chemin. Perdre chaque semaine avait tendance à miner tout le monde. Nous aussi, au sein du staff, on voyait notre confiance se déliter. Il ne nous a pas remis au travail : que ce soit les joueurs, les préparateurs physiques ou les coachs, tout le monde bossait. Philippe a tenu un discours volontariste, par petites touches. Il a modifié notre quotidien et notre fonctionnement de travail. Surtout, malgré de mauvais débuts en janvier, il n’a pas changé sa ligne de conduite. Il nous martelait que cela allait fonctionner. Une fois que la tête était à nouveau à l’endroit, c’était plus facile. Ce groupe ne manque pas de qualité.

Avez-vous eu réellement peur que le MHR descende en Pro D2 ?

Oui, clairement. Notamment en janvier. Xavier est parti le 6. En suivant, on a joué un match en semaine, à Lyon, perdu avec bonus malgré une équipe chamboulée. En suivant on va à Brive. On effectue une belle première mi-temps. À la pause, dans le vestiaire, je me revois penser qu’il se passe un truc. Malheureusement, les joueurs ne sont pas payés car on perd sur le fil. Et on pouvait voir que ce blocage dans notre confiance, qui était psychologique, était plus profond. Le moindre grain de sable dans nos rencontres grippait la machine. Avec Philippe et Olivier, nous en avons beaucoup parlé avec les joueurs. Cela a pris du temps.

Vous étiez plus psychologues que techniciens, dans ces semaines-là ?

Je ne sais pas. On continuait à beaucoup travailler. Il fallait crever l’abcès, que leur frustration sorte. Cela a mis un certain temps, mais les échanges ont été constructifs. Il y a eu très peu de choses négatives ou de critiques intempestives de formulées. Les mecs voulaient s’en sortir. En fait, une fois que l’identité du rugby proposé a été cadrée, que ce soit dans le jeu avec ou sans ballon, les résultats ont commencé à arriver. Et la bonne série continue.

Quel est le match charnière ?

Le Stade français. On venait de perdre quatre fois dans les derniers instants. Si on perdait une nouvelle fois… Or, la rencontre se déroule très bien, avec notamment deux essais sur deux lancements que l’on avait imaginés avec eux ! Ils ont commencé à reprendre confiance en leur rugby. Ensuite, chaque semaine, nous avons essayé d’apporter un petit point d’amélioration à ce qu’on faisait déjà.

La victoire à Toulouse a-t-elle été marquante ?

Personnellement, bien sûr qu’elle compte. Remporter cette rencontre était un vrai bonheur, même si je ne l’ai pas montré sur le moment par humilité vis-à-vis d’un club, Toulouse, qui m’a tant donné. Mais il est très, très rare de l’emporter là-bas, d’autant que l’équipe alignée ce jour-là par le Stade toulousain était compétitive. Il ne leur manquait que leur charnière titulaire. La journée ne s’était pourtant pas passée de manière idéale. Le matin de la rencontre, un joueur se blesse. À l’échauffement, nous en perdons un autre et Benoît Paillaugue se blesse après cinq minutes de jeu. On aurait pu croire que les éléments étaient contre nous. En fait, pas du tout. L’équipe ne s’est pas délitée. Mais le déclic s’était produit contre Paris.

C’est au Stade toulousain que vous avez sympathisé avec Xavier Garbajosa. Où en sont vos relations ? Il se dit que vous êtes fâchés…

Cela a été très dur de le voir partir. J’étais venu pour lui, j’estime être son ami. J’ai laissé ma famille à Toulouse, je vis seul sur Montpellier. C’était un de mes points d’appui. Xavier a été le seul à charger, à prendre les coups. Il en veut à la terre entière, mais c’est naturel. Nous ne sommes pas fâchés, cela va revenir. Ce serait trop con (sic).

Vraiment ?

On se l’était dit avant, pourtant ! Avec Xavier, on s’était promis de ne pas se fâcher. Mais j’ai du tempérament, lui aussi… Le problème est la dureté de notre métier. On est jugé, épié constamment. Lorsque ça ne va pas, beaucoup de monde autour cherche à scinder, à diviser pour mieux régner. On a tenté de nous opposer.

Et maintenant ?

Je n’attends qu’une chose : que la saison se termine et que Xavier retrouve vite un job. Il est bon, vraiment et on se retrouvera.

Pourquoi ne pas vous être plus impliqué pour l’aider, notamment sur le secteur offensif ?

J’ai un père-entraîneur ou un entraîneur-père, mettez-le dans le sens que vous voulez. J’ai été éduqué dans le respect strict de la hiérarchie. Mon chef, c’était Xavier ! J’étais responsable de la défense. Bien sûr qu’on évoquait tous les sujets, mais je n’allais pas aller à l’encontre de ses décisions. J’ai toujours cherché à rester à ma place, que ce soit avec Guy Novès à Toulouse ou en équipe de France, sous les ordres de Jacques Brunel.

Êtes-vous heureux de rester la saison prochaine dans ce staff, avec Saint-André aux manettes ? Un moment, il semblait que votre futur allait s’écrire ailleurs…

Malgré tout ce qui se dit ou s’écrit, j’ai cherché à me protéger, à ne pas y penser. Je me connais : si je commence à me poser des questions, ça me pollue. Avec Olivier (Azam), on s’est réfugié dans le boulot. On a fait plus de vidéo, travaillé sur le contenu de nos séances. On est parvenu à ne pas penser au futur. Et ces cinq mois que l’on vient de passer vont être importants pour la suite. On revient de loin, le cadre est posé pour la reprise.

N’aviez-vous pas un sentiment d’injustice à l’évocation d’un nouveau patron, qui serait arriver avec ses adjoints ?

Cela fait partie du jeu. Et puis, si c’est de Franck Azéma dont on parle, il possède un sacré palmarès. Il aurait voulu travailler avec moi, ou pas. Je l’aurais compris, c’est légitime. Ce que je ne voulais pas que l’on dise, c’est que j’avais lâché le morceau après le départ de Xavier, que j’attendais de me faire virer.

Vous projetez-vous au MHR dans la durée, quitte à faire déménager votre famille de Toulouse ?

D’un point de vue personnel, ma famille doit rester sur Toulouse. Ce n’est pas évident qu’elle vienne, mon fils aîné bénéficie de structures qui n’existent pas sur Montpellier. Je sais que je dois rester seul ici. Mon papa est parti un moment au Japon pour exercer alors, finalement, Montpellier n’est pas si loin de Toulouse… Ensuite, m’inscrire dans la durée ? Pourquoi pas. Mais je sais aussi que le métier d’entraîneur de club fait qu’on peut être remis en cause très rapidement, de manière injuste. Cela fait partie du job.

Avec Xavier (Garbajosa), on s’était promis de ne pas se fâcher. Mais j’ai du tempérament, lui aussi... Le problème est la dureté de notre métier. On est jugé, épié constamment. Lorsque ça ne va pas, beaucoup de monde autour cherche à scinder, à vous diviser pour mieux régner.

Vous semblez prendre cela avec philosophie. Plus qu’auparavant ?

J’ai été mûr très tard. J’ai commencé à être adulte vers 24 ans, j’en suis conscient. J’avais eu ma puberté très tard, j’ai toujours été le plus petit des petits. C’est comme ça. J’ai eu besoin - et j’ai encore besoin - de remplir mon sac d’expériences. J’ai débuté ma carrière de coach à Toulouse, avec Yannick Bru et Guy Novès. J’ai eu pas mal de chance. Après le départ de Guy, j’ai eu l’impression de bien charger, pour l’ensemble. En équipe de France, quand j’ai accepté la mission proposée par Jacques Brunel, c’était une autre période. J’aurais bien aimé faire ce que peuvent faire Fabien et son staff, aujourd’hui. A mon époque, nous étions 24 au maximum aux entraînements. Nous avons aussi pas mal chargé, durant deux ans. J’ai pris des claques, qui me servent aujourd’hui à mieux faire face à l’adversité. Quand j’ai commencé à entraîner, j’ai immédiatement gagné des titres. Je suis pourtant persuadé que j’étais moins pertinent qu’aujourd’hui mais j’avais Kelleher, Jauzion, Heymans, Poitrenaud ou Clerc sur le terrain. C’était plus facile… Pourtant, quand je repense à mes entraînements d’alors… (il soupire) Mais avec des grands joueurs, tout est plus facile.

À quand une place de numéro un d’un staff ?

On verra. J’ai vu un reportage sur Christophe Galthier, l’entraîneur de Lille en football. Il a été d’abord adjoint pendant très longtemps. Il a eu plusieurs postes d’adjoint, dans des endroits différents, avant de devenir numéro un. Son parcours peut m’inspirer.

Vos deux clubs de cœur s’affrontent ce samedi en finale de Champions Cup d’Europe : entre Toulouse et La Rochelle, qui allez-vous supporter ?

J’ai 43 ans. J’en ai passé 23 à La Rochelle et 20 à Toulouse. Mes enfants sont Toulousains. Un de mes fils évolue d’ailleurs au Stade, dans les catégories de jeunes. Il ne voit que par Dupont ou Kolbe. Mon papa vit à La Rochelle. Ma famille, mes racines sont là-bas. Le Stade rochelais est mon club formateur… C’est difficile de prendre position. Ce serait comme choisir entre l’un de mes deux enfants. Impossible.

Un favori, alors ?

Pour moi, il n’y en a pas. Il y a les dernières prestations de La Rochelle et leur match face au Leinster ; il y a aussi l’habitude de Toulouse dans la gestion des émotions de ce genre de match, et aussi leur talent. Alors, match nul aussi ! Ce qui est sûr, c’est que cela va être une belle bataille.

Quelle sera la clé de cette rencontre ?

En Top 14, à Marcel-Deflandre, Toulouse a su parfaitement répondre au jeu de dépossession des Rochelais, qui est leur marque de fabrique. Toulouse avait gagné le match du territoire dans le jeu au pied, symbolisé par cet essai d’Huget en fin de rencontre. Mais depuis ce match, La Rochelle semble avoir encore progressé, n’a pas à rougir ou à souffrir de la comparaison. Bougarit, Skelton ou Alldritt sont des porteurs de balle exceptionnels, qui vous font avancer. J’aime cet axe néo-zélandais dans la colonne vertébrale avec Vito-Kerr-Barlow-West, chapeauté par Gibbes. Ils parlent le même langage, depuis des années. Si vous ajoutez Dulin, cela fait un joli cocktail. Ils sont peut-être moins flamboyants que Toulouse, mais les Rochelais possèdent une sacrée maîtrise collective. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont la meilleure défense…

Quoi d’autre ?

L’interrogation sera sur l’absence de Julien Marchand, côté Toulousain. Peato Mauvaka est un très bon joueur de rugby, mais Julien a énormément d’emprise dans beaucoup de domaines sur cette équipe. C’est le capitaine. En mêlée fermée, il est très costaud. Dans les phases de conteste, il est aussi très fort… Mais, bon, il était absent pour la finale 2019 de Top 14 et Toulouse l’a emporté. Parfois, une absence fait que ton équipe se mobilise plus, qu’elle arrive à compenser.

Pour venir à votre finale : un mot sur Leicester, qui paraît moins effrayant qu’il y a quelques années ?

Regardez leur charnière : moi, elle me fait peur ! Youngs-Ford, c’est la charnière de l’Angleterre ! Ils possèdent pas mal d’expérience. Leicester a retrouvé des couleurs. À la vidéo, on découvre qu’ils ne manquent pas de qualités. Il faudra réussir à les faire déjouer, ne pas laisser Ford décider dans un fauteuil. Autrement, avec son jeu au pied, il va nous balader. N’oubliez pas Genge qui est très bon, Nadolo ou Murimurivalu qui sont très costauds. Ils ont pas mal de bons joueurs de rugby. Mais si on arrive à se défaire de l’emprise de leur charnière, on a quelque chose à faire…

Gagner clôturerait-il cette saison de belle manière ?

Mathématiquement, nous ne sommes pas encore maintenus en Top 14. Même si tous les voyants passent au vert, on n’y est pas encore. L’idée, en ce moment, c’est d’être heureux avant, d’être dans la joie de vivre pour l’être encore après. Conserver cet état d’esprit. Surtout, ne pas jouer les matchs avant. J’ai appris à Toulouse à ne pas mettre de pression avant une rencontre importante. C’était un de nos rôles avec Olivier, cette semaine, notamment auprès des jeunes. « Pas de stress ». Ce que je disais au staff et aux joueurs en début de semaine (il lit ses notes sur son tel) : concentrer, précis et heureux. Heureux avant pour l’être après. Avec tout ce que l’on a ramassé cette année, il faut profiter de ces moments. Nous n’avons pas fait tout ce travail pour lâcher le morceau juste avant la ligne d’arrivée.

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