Jean de Gregorio, le « talon » du match des matchs

  • Jean de Gregorio sous le maillot de Grenoble. Photo FCG
    Jean de Gregorio sous le maillot de Grenoble. Photo FCG FCG - FCG
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L’ancien talonneur de Romans et de Grenoble s’en est allé. Il avait joué le terrible match France - Afrique du Sud de 1961. Référence suprême.

Jean de Gregorio nous dévisagea un jour, tout de blanc vêtu, imprimé à la une de « Miroir du Rugby » encadré par ses complices piliers du XV de France Amédée Domenech et Alfred Roques et de leur capitaine, François Moncla. Il était l’un des trois derniers survivants du match France — Afrique du Sud de février 1961. Un 0-0 célébré comme un exploit tant les Springboks étaient effrayants. Le talonneur de Grenoble Jean de Gregorio — dit « Le Nin’» — eut droit bien sûr au fameux trombinoscope d’avant-match, habillage d’une folle modernité pour l’ORTF de l’époque. La voix de Roger Couderc égrena sa fiche signalétique : « Jean de Gregorio, numéro 2, de Grenoble, 1,71 m, 80 kilos, agent technique. » Face à la caméra, aux abords de Colombes au milieu des supporters, il arborait un sourire roublard, la tête penchée face à cet objectif qui n’était pas familier pour grand monde. Il aurait mérité quelques secondes de plus car ça sa gueule de rugbyman était magnifique, tourmentée et cassée à souhait.

Il s’est éteint à 85 ans des suites d’un accident de la route. Renseignements pris, et contrairement à ce que nous pensions, trompé par des mensurations anachroniques, ce n’était pas un talonneur ouistiti, ni un trapéziste, comme c’était encore la norme. Ses contemporains le trouvaient au contraire compact et « physique ». Il fut capable de casser la clavicule de Walter Spanghéro sur un plaquage impitoyable mais loyal, car sa rudesse ne fut jamais empreinte de vice. Il était fort en mêlée aussi, il fallait ça pour résister aux Springboks de 1961. Denis Lalanne dans son célèbre ouvrage « La mêlée fantastique » retrace une double mêlée à cinq mètres de la ligne française avec introduction aux Springboks… « En pareil cas, on avait souvent vu en Grande-Bretagne, la puissante mêlée verte enfoncer toute résistance en poussant un grand rugissement. » Mais par deux fois, le ballon sortit du côté tricolore, « bien empaqueté ». De Gregorio expliqua : « Jamais je ne me suis senti si bien en mêlée, avec Saux et Bouguyon, nous avions un foyer de puissance idéal, avec Domenech et Roques pas de problème, comme dans un fauteuil… » À vrai dire, De Gregorio venait de perdre trois kilos en 80 minutes. Il était mort. Mais il était heureux, de ne s’être pas trompé lorsqu’il avait demandé à son capitaine François Moncla d’attaquer franchement ces mêlées, « seulement pour voir ».

Jean de Gregorio était un pur produit du rugby de Rhône-Alpes, plus austère que celui du Sud-Ouest. Il avait débuté à Romans, la cité industrieuse de la Drôme, puis, à 21 ans, il avait rejoint Grenoble. Après sa carrière, il y tint longtemps le Café de Londres, haut lieu du rugby local. On l’aperçut jusqu’à récemment au marché de l’Estacade avec son épouse. Jean-Pierre Tremolla habita Grenoble de 1988 à 2012. Il a côtoyé Jean De Gregorio dans la vie de tous les jours, auréolé bien sûr de son passé mythique. « Mon appartement se trouvait tout près du Grand Café de Londres, lequel faisait l'angle du cours Lesdiguières et de l'Avenue Gambetta: je me souviens notamment que l'homme qui officiait derrière son comptoir l'avait délaissé un moment lors de la semi-finale télévisée Angleterre-Nouvelle-Zélande de 1995 pour nous montrer « pour de vrai » comment il fallait plaquer Lomu pour l'arrêter... Aucun maillot, aucun trophée, n'était exposé, ce n'était pas nécessaire, pour cet homme affable, modeste et sain, qui parlait à tout le monde simplement, sans en rajouter; comme ce fut le cas il y a deux ans, lorsque je l'ai revu par le plus grand des hasards dans le quartier, il allait à la pharmacie chercher des médicaments pour son épouse, qui ne sortait plus. »

Cinq frères internationaux

Ses 22 sélections en valent 40 d’aujourd’hui, c’est entendu, mais son total aurait dû être plus élevé. Après sa dernière cape, en 1964, des voix expliquaient qu’il demeurait bien plus fort que ceux qui lui avaient succédé.

Évoquer sa mémoire et sa carrière, c’est aussi se rendre compte qu’il n’était pas seul. Il appartenait à une fratrie avec Pierre, Bernard, André, et Nicolas. Cinq frangins qui seraient tous internationaux, A, B militaire ou junior. Cas unique à notre connaissance. Le benjamin, Nicolas, fut même champion de France avec La Voulte en 1970. Notre confrère Didier Navarre croisa Jean De Gregorio en 1995 alors qu’il suivait Saint-Jean-en-Royans pour une finale Phliponeau : « Les dirigeants du club voulaient me le présenter et j’ai compris qu’en Rhône-Alpes, c’était un monstre sacré. Il était très modeste et très sympathique, à sa poignée de main, j’ai vu qu’il était encore solide. Il m’a confié que ce match France - Afrique du Sud de 1961, il ne se passait pas un mois sans qu’on lui en parle, même trente-quatre ans après. »

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