Atonio : « Je n’arrivais même pas à payer l’essence pour aller à l’entraînement »

  • Uini Atonio (Stade Rochelais).
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Remonté comme une pendule depuis la désillusion de twickenham, Uini Atonio n’a plus qu’une obsession : mettre la balle au fond, le 25 juin prochain, en finale du top 14. Ou comment fêter, en même temps, un premier brennus et le dixième anniversaire de son arrivée sur les bords de l’atlantique, après les galères de ses débuts en Nouvelle-Zélande.

Comment vivez-vous depuis la défaite en finale de Champions Cup ?
 

Ce match, je l’ai regardé trois fois pour comprendre pourquoi et comment on a perdu. Ça va rester dans ma tête, pour en faire une force. Les anciens sont encore plus tristes que les autres. Avec Romain (Sazy), Kévin (Gourdon), Lep’s (Botia) et Zeno (Kieft), ça fait des années qu’on essaie de gagner des gros titres, ans jamais être récompensés. On fête des demi-finales, des finales… Ce groupe a besoin de gagner quelque chose.

Aviez-vous déjà été aussi près d’un premier titre majeur avec La Rochelle ?
 

Très près mais très loin en même temps. On ne sait pas si on pourra refaire une finale avec ce groupe. L’année prochaine, ce ne sera plus pareil en Champions Cup. Pas la même équipe, pas les mêmes mecs. Il faudra créer une autre histoire pour aller au bout. En attendant, on est toujours vivants en Top 14.

Quelles sont les clés désormais, à vos yeux, pour aller chercher le Brennus ?
 

Il faut vraiment se focaliser sur nous-mêmes et essayer de trouver des motivations pour finir cette saison, j’espère en beauté. Mais des mecs sont forcément fatigués en cette fin de saison.

Quelles seraient ces motivations ?
 

Voir le groupe déçu, ça me motive beaucoup. On peut avoir des regrets, puisqu’on s’est donné à 120 % et on n’a pas obtenu la victoire à la fin. La ferveur exceptionnelle des supporters est aussi une source de motivation. Quand tu les vois à 2 heures du matin, alors qu’il pleut des cordes et qu’on vient de perdre la finale, c’est incroyable. La ville et le club méritent un titre.

Il vous reste un déplacement à Clermont, samedi prochain, pour assurer un billet dans le dernier carré…
 

On va jouer à fond. C’est vrai qu’on n’a jamais gagné à Clermont. Pire, on en a souvent pris 40. Parfois, on n’était pas loin… Un jour, il faudra gagner là-bas (sourire). Avoir un barrage, ce serait déjà pas mal. Je vous rappelle qu’il y a quatre ans, on était heureux d’être sixièmes. Il ne faut pas être trop gourmands. La dernière fois qu’on a fait une demi-finale directe (2017), on a perdu. Peu importe comment on va y aller, on est déterminés. Ce groupe est capable de faire de grandes choses.

Dans quelques semaines, vous serez le troisième joueur de l’effectif actuel, après Romain Sazy et Zeno Kieft, à boucler une dixième saison sous le maillot rochelais. C’est de moins en moins commun. Que cela vous inspire-t-il ?
 

Ça passe très vite ! Je n’ai pas l’impression que ça fait dix ans. C’est pas mal (sourire). Je n’ai pas beaucoup changé de clubs, même quand j’étais jeune. Quand je suis passionné par un « truc », je suis fidèle. Bien sûr que j’ai eu des offres d’autres clubs, pendant des années. Mais mon premier objectif personnel, c’était de gagner quelque chose avec La Rochelle. C’est le club qui m’a fait venir en France, qui m’a fait confiance. La moindre des choses, avant de partir, c’est de lui ramener un trophée.

Patrice Collazo, votre premier manager en France, vous a repéré à Hong Kong. Mais on ne connaît pas vraiment les coulisses de cette histoire. Racontez-nous…
 

C’était lors d’un tournoi de rugby à X. En mars 2010, je crois, trois jours avant l’étape du Sevens. Du rugby à 10, j’en ai fait pendant trois ans. « La Collaz’» était venu jouer avec les Barbarians français. Il cherchait des mecs pour venir au Racing, en Espoirs, avec un gabarit un peu lourd. On a joué contre eux…

Et ?
 

On a eu petite bagarre, avec Patrice et deux-trois joueurs quand j’ai déblayé dans un ruck ! C’était un tournoi à 10 où ça pouvait partir en cou***es. Ce n’était pas violent mais on leur a tellement mis la misère ! (rires) C’était en quart de finale. On a gagné de 40 points, sachant que chaque mi-temps ne dure que dix minutes.

Après le match, alors ?
 

Il est venu me voir pour discuter. En rentrant au Racing, il voulait venir me chercher ! Du coup, il a demandé à son agent. Mais il ne savait même pas comment je m’appelais.

Comment vous a-t-il retrouvé l’année d’après ?
 

Il a fini par connaître le nom de mon club, Counties Manukau. Un mardi, au travail, un agent m’appelle pour me dire que Patrice voulait me voir le jeudi. Le lundi d’après, j’étais parti ! C’était une décision assez rapide.

Quel travail faisiez-vous ?
 

Je faisais un peu de tout. Le jour où j’ai reçu cet appel, je coupais l’herbe le long de la rocade avec une tondeuse. J’ai fait ça pendant un moment. J’étais obligé de jouer et de travailler en même temps parce que les contrats ne rapportaient pas assez, à l’époque. Je travaillais toute la journée et je m’entraînais le matin et le soir.

Où en étiez-vous avec le rugby, à ce moment-là ?
 

Je venais de quitter les Baby Blacks. J’étais avec eux jusqu’au dernier stage avant la Coupe du monde des moins de 20 ans. Sur les 34, ils en prenaient 30. Je n’ai pas été pris, j’étais déçu… Au lieu d’aller avec les Samoa, je suis resté dans mon club. D’autant plus que j’étais entraîné par Tana Umaga (74 sélections avec les Blacks, N.D.L.R). Il venait de rentrer de Toulon. Du coup, à la base, je n’avais pas du tout envie de partir.

Mais ?
 

Mais Umaga m’a dit : « Franchement, vas-y, c’est une bonne opportunité ». J’ai saisi ma chance et je me suis barré (sourires). À la base, c’était pour une année au Racing mais quand j’ai signé le jeudi, Patrice a été recruté par La Rochelle. J’ai marqué « La Rochelle » sur internet. J’ai vu les deux tours, des bateaux, c’était joli. J’ai suivi « Collaz’» en Pro D2.

Traverser la planète pour un contrat d’un an, c’est un sacré pari, non ?
 

À l’époque, le contrat que Patrice me proposait avec les Espoirs faisait le double de mon contrat en Nouvelle-Zélande. J’étais juste au-dessus du Smic et c’était déjà pas mal pour moi. En Nouvelle-Zélande, je gagnais que dalle. Là-bas, je n’arrivais même pas à payer l’essence pour aller à l’entraînement. Et il y avait tellement de talents que j’étais obligé de travailler dur pour franchir le cap entre Counties Manukau et le Super Rugby.

Pas trop radical, ce changement de vie soudain ?
 

Si, mais ça a toujours été comme ça. Je suis parti très jeune de la maison, dans un College (université, N.D.L.R.). Je rentrais chez moi une fois tous les trois mois, à la fin de chaque trimestre. Je restais à l’école, je jouais au rugby et je dormais avec mes potes. Après, je suis parti direct à Canterbury et j’ai signé deux ans là-bas. Du coup, je n’étais jamais à la maison. Quand je suis arrivé à la Rochelle, ce n’était pas « dur » car j’étais habitué à ne pas voir mes parents. En plus, le temps est à peu près le même qu’à Auckland, donc c’était nickel (rires).

Vous souvenez-vous de vos débuts rochelais ?
 

J’arrive et je fais six matches en Espoirs. Mon premier, je prends un rouge. Ensuite, après ma suspension, deux jaunes d’affilée.

Drôles de débuts…
 

Pour le rouge, c’était un problème de timing. Le mec était toujours en l’air. Et puis, je ne comprenais rien. Les mecs me parlaient, je ne comprenais pas. Forcément, dans ma tête, je n’étais pas bien. Parfois, je faisais des plaquages un peu hauts. « Collaz’» en avait marre que je prenne des cartons et que je fasse perde l’équipe des Espoirs (rires). Il a dit : « C’est bon, il va s’entraîner avec l’équipe première ! ».

Tout s’enchaîne très vite, ensuite…
 

J’ai eu la chance qu’il y ait quelques blessures au poste de pilier droit. En novembre, je faisais ma première feuille en pro. Je n’ai plus arrêté. Cette saison-là, j’ai fait 14 matches en Pro D2, c’est pas mal pour un espoir. Avec les Espoirs, on a perdu en finale de deuxième division contre Narbonne. La saison d’après, je signais avec l’équipe première.

Vous en devenez rapidement un cadre…
 

J’étais particulièrement bien épaulé par les autres joueurs du Pacifique. Il y avait aussi la « Saze » (Romain Sazy). On avait des bons mecs. Tout le monde était tellement gentil, ça m’aidait beaucoup. D’autant que je ne parlais pas très bien français. Mais La Rochelle, c’est un club vraiment famille. Depuis, je suis encore là (sourire). Je garderai des souvenirs à vie. Et si on gagne quelque chose avec ces mecs, je ne l’oublierai jamais.

Quel est votre meilleur souvenir ici ?
 

La montée en Top 14 (2014). La dernière finale de la Coupe d’Europe, aussi, même si on l’a perdue. J’ai vraiment aimé, on jouait pour quelque chose d’énorme. Plus il y a de pression, plus je suis heureux de jouer.

Et votre plus mauvais souvenir, à l’inverse ?


La défaite en demie contre Toulon à Marseille (Top 14, en 2017, N.D.L.R). Cette année-là, on était vraiment au-dessus. On a gagné je ne sais pas combien de matchs à l’extérieur, on est resté premiers quasiment toute la saison. Cette équipe jouait tellement bien ensemble, sans forcément compter de stars. Sortir comme ça, éliminés sur un drop, ça a fait vraiment mal.

Kévin Gourdon nous glissait la même chose, en début d’année…
 

Depuis ce match, pas mal de mecs ici se sont dit qu’un jour, on pouvait gagner quelque chose. Les deux-trois premières années en Top 14, on jouait le maintien. Là, on a vu la progression du club.

Vous en êtes en des principaux témoins…
 

Ce que le club fait, c’est magnifique. Je suis content d’en faire partie. Il y a dix ans, on s’entraînait derrière le stade. Maintenant, c’est un parking. On n’avait même pas, tous, les mêmes tenues. Vous imaginez ? On avait trois ballons à utiliser toute l’année. Aujourd’hui, on a une structure magnifique avec un terrain synthétique couvert. Le club a investi. Nous, on doit aussi s’investir un peu plus.

Auriez-vous imaginé ça, il y a dix ans, à votre arrivée ?
 

Jamais je n’aurais imaginé de telles structures. En revanche, j’ai peu à peu senti qu’on pouvait jouer des phases finales. On gagnait des gros matchs à la maison, les deux premières années en Top 14. On n’arrivait pas à gagner à l’extérieur mais je sentais venir un déclic. Être dans les 6, c’était mon plus grand rêve. Après, jouer des Champions Cup et des finales, jamais de ma vie (rires). Je pensais qu’il fallait changer de club pour faire ça. En fait, non. Il fallait juste être patient.

Plus haut, vous disiez avoir été régulièrement courtisé…
 

En 2012, j’étais déjà sollicité par quelques clubs de Pro D2. Deux ans après, quelques clubs de Top 14.

Fin 2015, Patrice Collazo démentait des envies d’ailleurs. N’avez-vous jamais envisagé quitter La Rochelle ?
 

Le club a toujours été « bien » avec moi. Quand je me sens bien, je trouve que je fais des bons matchs. Enfin, c’est mon avis personnel. Gagner un titre avec un club où tu restes aussi longtemps, c’est plus fort. La bière aura encore un meilleur goût.

En 2014, en Pro D2, vous étiez déjà dans les radars du XV de France. Vous êtes devenu éligible peu après la montée. La première convocation pour Marcoussis tombait à l’automne. C’était le moment de faire un choix…
 

Je pouvais jouer pour les Samoans. Le rêve de jouer pour les All Blacks était passé, vu que j’étais parti trois ans avant. Même si je rentrais, je n’étais plus dans le système. Jamais je n’aurais pensé jouer pour l’Equipe de France. En 2014, Midi Olympique sort un article pour dire que j’avais une chance de jouer avec les Bleus. Même en lisant ça, je me disais que c’était impossible. Il y avait de très bons piliers, en France. À mon poste, à l’époque, il y avait des mecs comme Nicolas Mas et Rabah Slimani… Finalement, j’ai été convoqué pour les tests de novembre. J’ai directement appelé mes parents. Mon père m’a dit : « Vas-y, fonce. C’est toi qui prends les décisions, c’est toi qui es parti il y a trois ans, c’est à toi de jouer ta carrière à fond. » Finalement, c’était un choix assez facile.

Ce choix vous a ouvert les portes de la Coupe du monde, en 2015…
 

Vite fait (rires). J’ai joué un match. Du coup… Mais ça reste un très bon souvenir, cette aventure. Même le stage. Rester avec des mecs pendant trois mois pour aller chercher une Coupe du monde créé des relations fortes avec les copains, sur le terrain. Même si on en a pris 60, en quarts de finale contre les Blacks… Le XV de France n’a encore jamais gagné de Coupe du monde mais ça ne va pas tarder, je pense. Il y a une belle génération qui sort.

2023, vous y pensez ?
 

(Il marque une pause) Non. Quand tu vois les talents qui arrivent derrière… Surtout au poste de droitier, avec les champions du monde U20. On verra bien.

Vous avez pourtant retrouvé du crédit, cette saison. Vous étiez l’un des « papas » des Bleus à l’automne dernier…
 

Non, pas papa (rires). Je suis un vieux, quoi. Mais pas un papa.

Un vieux, alors.
 

C’est super car le staff me fait confiance. J’ai fait des bouts de matchs comme impact-player pour bien finir les rencontres. Mais c’est peut-être parce qu’il y avait quelques blessures. Je suis toujours content de monter avec eux, de jouer avec des jeunes champions du monde U20. Leur talent est incroyable. C’était extraordinaire d’aller gagner en Irlande, cet hiver.

Pensez-vous finir votre carrière au Stade Rochelais ?
 

Je ne sais pas ce qui peut se passer. L’année prochaine, Ronan (O’Gara, futur patron du staff, N.D.L.R) peut très bien dire : « Je ne veux plus de toi ». Ce qui est sûr, c’est qu’il me reste deux ans de contrat. Je suis toujours heureux, ici. J’y ai construit ma vie de famille.

La gnaque pour une éventuelle prolongation ?
 

Ça dépend. Si on gagne un titre, ça peut me motiver. Si le corps suit, oui. Mais quand tu vois la vitesse et la violence du rugby d’aujourd’hui… Il y a de plus en plus de gros plaquages. Je ne sais pas. Je vous dirai ça dans deux ans. (sourire)

Pensez-vous à l’après ?
 

Je resterai en France, c’est sûr. Pour quoi faire ? Je ne sais pas encore. J’y réfléchis. Quand tu fais du rugby pendant autant de temps, je ne sais pas s’il est si facile que ça de sortir du rugby. J’ai commencé à 4 ans. Peut-être que je finirai par tondre de nouveau des pelouses.

Ça vous ramènerait à ce fameux appel…
 

Au moins, je serai toujours sur le terrain (rires).

Si le 25 juin, vous soulevez le Brennus, à quoi ressemblera le week-end de Uini Atonio ?
 

Dans ma tête, je me dis que ce sera à peu près comme après la montée en Top 14 (2014). On n’avait pas gagné un titre mais on est tous arrivés sur le Vieux-Port avec le toit du bus ouvert, c’était vraiment magnifique et exceptionnel. Demain, si on gagne un titre, il faudra trouver un truc au-dessus de ça. Ça va être dur !

Un plongeon dans le Vieux-Port ?
 

J’ai déjà plongé plusieurs fois ! Mais il ne faut pas que ce soit marée basse ! (rires)

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Romain Asselin.
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