Exclusif Midi Olympique - Etzebeth : "Il faut vivre en France pour comprendre l’importance du Brennus"

  • Eben ETZEBETH (Toulon).
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Le 2e ligne champion du monde Sud Africain (29 ans, 85 sélections), malgré deux commotions cette saison, est parvenu à hisser Toulon dans une autre dimension ces derniers mois. La fin de saison, sa peur des serpents, son année et demie sans match avec les Springboks et son rêve de devenir... pilote de Formule 1. Le géant de la rade s’est confié en exclusivité à Midi Olympique.

Toulon est à un match de se qualifier en phases finales du Top 14. Quel est votre rôle dans la préparation de ce genre d’événement ?
Si remporter le Top14 est un rêve, n’oublions pas que nous sommes encore à quatre matchs d’y parvenir. Ce n’est rien et c’est immense à la fois. Le piège serait de vouloir griller les étapes, alors concentrons-nous uniquement sur Castres. Il ne faut jamais voir plus loin que le samedi à venir.

Expliquez-vous cela à vos plus jeunes coéquipiers ?
C’est en effet le rôle des anciens (sourire). Devant, nous avons des leaders comme Sergio Parisse et Raph Lakafia, derrière les relais sont Ice Toeava et Ma’a Nonu. Ils prennent la parole, montrent le chemin à suivre et font avancer l’équipe. Bon, en revanche, je me passe de donner trop de conseils aux ailiers et aux centres, sinon on risque de se retrouver à quinze dans les rucks (rires).

Arrivé à Toulon en 2019, vous connaissez votre premier sprint final en Top14. Qu’est-ce que cela représente à vos yeux ?
J’ai compris depuis mon arrivée qu’il faut vivre en France pour comprendre l’importance du Brennus. Ce trophée a l’air vraiment spécial… Ça se ressent dans chaque discours, chaque discussion qu’on peut avoir avec les membres du club. Pour les Français, remporter ce titre est un rêve de gosse. Et je crois bien que j’ai été pris par l’événement. Pouvoir inscrire un titre aussi prestigieux à mon CV serait incroyable. Je suis venu à Toulon pour remporter des titres et je crois que ce groupe est prêt.

Raisonnons par l’absurde : échangeriez-vous 20 sélections pour un Brennus ?
Jouer pour les Springboks est la chose la plus importante dans ma vie. C’est la raison pour laquelle je me lève tous les matins et c’est ce qui m’a fait jouer au rugby. Et dans le même temps, je suis à Toulon depuis un an et demi et je rêve de valider ce beau chapitre de ma vie par un trophée. Faisons simple : je suis convaincu que Toulon est le meilleur club au monde pour remporter des trophées, donc être appelé ensuite avec les Springboks (sourire). C’est gagnant-gagnant, je ne veux jamais avoir à choisir entre les deux.

Pour revenir au terrain : nous pensions que vous étiez incassable mais cette saison, vous avez connu trois blessures (deux commotions et une fracture ouverte d’un doigt de la main). Seriez-vous un humain « comme les autres » ?
Malheureusement, je ne suis pas un superhéros (rires). Les blessures font partie de notre sport, je ne connais pas un joueur qui n’a jamais eu un pépin. Il ne faut pas juger un rugbyman sur ses blessures mais sur sa capacité à revenir plus fort.

Aviez-vous déjà connu deux commotions dans une même saison ?
Des commotions oui. Mais deux dans la même saison, jamais… Heureusement, c’est désormais derrière moi.

Ce n’est pourtant pas anodin : n’êtes-vous pas inquiet pour votre santé ?
Nous pratiquons un sport qui nous expose physiquement. C’est d’autant plus vrai à mon poste. Alors, il faut faire attention mais on ne peut pas s’arrêter à chaque pépin… Si tu ne penses qu’à tes blessures, tu te concentres sur ta personne et tu n’es pas focalisé sur le groupe… Donc non, je n’ai pas peur.

Quelque chose fait peur à Eben Etzebeth ?
Oui bien sûr. J’ai notamment peur de… (il réfléchit longuement).

De vos parents, peut-être ?
Je suis plus grand que n’importe qui dans ma famille, alors ça fait des années que je n’ai plus peur de mes parents (rires). Non, c’est vrai que rien ne m’effraie sur un terrain. Dans la vie ? Je n’ai peur que des serpents, heureusement on en croise rarement sur les terrains!

Vous êtes considéré comme l’un des joueurs les plus physiques du rugby mondial. En ce sens, pensez-vous être une cible sur le terrain, un challenge pour les adversaires ?
Vous pensez que les adversaires veulent me faire mal ? Ça doit dépendre des caractères : certains ont besoin de se confronter à d’autres mecs pour avancer, d’autres non. C’est également lié aux défenses mises en place. Certaines équipes aiment cibler un joueur en particulier. Peut-être que ça peut être plaisant de se payer Eben Etzebeth (sourire).

Vous avez reçu trois cartons jaunes dans votre carrière : deux en sélection (Australie 2016 et Argentine 2018), un avec les Stormers (Auckland Blues, 2017). C’est très peu, pour un joueur dépeint comme souvent à la limite en termes d’agressivité…
C’est parce que les arbitres m’adorent ! On dit que je suis « agressif » mais je suis surtout physique : je veux faire mal à la défense, sans jamais aller au-delà de la règle. Je cherche la limite en début de match. Ensuite, je me situe pour le reste de la rencontre.

En juillet dernier, huit mois seulement après votre arrivée, vous avez fait le choix de prolonger avec Toulon jusqu’en 2024. Pourquoi avoir pris une décision aussi rapide ?
Depuis le jour où j’ai mis les pieds à Toulon, j’ai adoré : c’est magnifique, les gens sont sympas, j’aime l’état d’esprit, je m’éclate sur le terrain. Je me suis fait des amis comme Ma’a (Nonu), Isaia (Toeava), Raph (Lakafia), Duncan (Paia’aua) et j’en passe. Je suis heureux ici, alors pourquoi partir ? D’autant que l’année 2024 n’est pas anodine : vous n’êtes pas sans savoir que la Coupe du monde 2023 sera en France. Je me dis que d’ici là, je serai bilingue. Comme ça, je pourrai orienter mes coéquipiers dans les villes. Et refaire cette interview en Français? (rires)

Vous aurez 33 ans en 2024. Peut-on imaginer que c’est votre dernier contrat ?
Vous insinuez que je suis vieux ? Vous rigolez j’espère, je suis encore un petit jeune ! Regardez Ma’a (39 ans). ça, c’est un vieux! Non, ce ne sera pas mon dernier contrat.

Parlons des Springboks. Depuis le titre de champion du monde en 2019, l’Afrique du Sud n’a pas disputé le moindre match. Comment vivez-vous cela ?
C’est si frustrant, vous n’imaginez même pas… Un an et demi sans rassemblement, surtout après ce que nous venions de vivre… Au Japon, nous sommes tous devenus frères mais rien ne nous a permis de refaire le monde depuis. C’est ainsi et je pense que nous allons profiter comme des fous de nos retrouvailles cet été. Tout le monde a envie de discuter, de se souvenir de la Coupe du monde, de parler de nos nouvelles vies. Il y aura énormément d’émotion.

Que savez-vous de Jacques Nienaber, le nouveau sélectionneur qui a pris ses fonctions en 2020 ?
Je le connais depuis des années, puisqu’il était avec les Stormers quand j’ai démarré en 2012. C’est un bon entraîneur, qui évolue depuis longtemps aux côtés de Rassie Erasmus, que ce soit avec les Stormers, le Munster ou les Springboks. Je ne pense donc pas qu’il y aura d’immenses changements. Ils ont les mêmes méthodes, la même vision du rugby. Jacques était aussi présent au Japon. Il a beaucoup compté et je pense que nous allons être dans la continuité de ce que Rassie a mis en place.

Vous allez croiser le fer avec les Lions Britanniques cet été. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
C’est un événement qui se produit tous les douze ans, alors il est hors de question de le manquer… C’est certainement la première et dernière opportunité pour une large majorité du groupe, et nous sommes tous impatients.

Avez-vous la certitude d’être appelé ?
L’équipe va être annoncée prochainement, certainement à la fin de cette semaine (entretien réalisé lundi, N.D.L.R.). Je ne peux pas dire que je suis certain à 100 % mais j’ai discuté avec Jacques et je sais qu’il va convoquer un squad assez large, donc je pense en effet pouvoir dire que je serai de l’aventure.

Le RCT Campus sera proposé comme camp de base aux Springboks, en 2023. Allez-vous militer pour que le sélectionneur accepte cette proposition ?
Les installations sont incroyables : du terrain d’entraînement synthétique à la salle de musculation, en passant par le matériel pour le staff médical, tout est à la pointe. C’est une excellente opportunité, d’autant que nous disputons deux matchs à Marseille. Ce serait parfait. En plus, ce serait une Coupe du monde à domicile pour moi (sourire). Je ramènerais toute l’équipe à la maison. On sera un peu serrés, mais on va bien rigoler !

Éloignons-nous désormais du terrain : si nous connaissons parfaitement Eben Etzebeth joueur, nous aimerions découvrir un peu plus l’homme. Vous êtes nés en 1991 au Cap. Et ensuite ?
Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a énormément de fermiers qui vivent dans le bush en Afrique du Sud. Moi, je suis tout l’inverse : mes parents et mes grands-parents n’ont jamais eu de ferme et je suis un vrai mec de la ville. J’ai connu une enfance heureuse, aux côtés de mon grand frère, qui a toujours été mon meilleur ami.

Quel enfant étiez-vous ? Hyperactif ? Rigolo ? Bagarreur ? Timide, même si on y croit assez peu ?
Eh bien vous vous trompez : j’étais particulièrement timide. On ne dirait pas, hein ? C’est simplement que les années et le rugby m’ont permis de m’ouvrir aux autres. À force de voyages, de discussions, de rencontres avec des cultures et des personnes différentes, je me suis ouvert au monde.

Il y a plusieurs mois, vous nous aviez confié que si vous n’étiez pas devenu rugbyman, vous auriez aimé faire du catch. Et si vous n’aviez pas fait 2,03m pour 123 kg, qu’auriez-vous aimé faire dans la vie ?
En dehors du rugby, j’ai une autre passion : les voitures. J’adore regarder les courses, rouler vite. Je rêverais de devenir pilote professionnel. Vous m’imaginez au volant d’une Formule1? Le rêve ! Bon, malheureusement mon physique me prédestinait davantage au rugby. Pour rentrer dans une F1, il faudrait que je me plie en trois.

Vous avez démarré le rugby à six ans : qu’est-ce qui vous a mené à ce sport ?
Mon père, mes oncles, mon frère : tout le monde joue au rugby chez moi, alors la question ne s’est jamais posée. D’ailleurs, j’ai un oncle qui a joué pour la Western Province. Mais j’ai la chance d’être devenu le premier Springbok de la famille.

Avez-vous immédiatement compris que vous étiez un joueur « différent » ?
Absolument pas : je n’avais rien de particulier chez les jeunes. Je n’étais pas le meilleur et je n’avais pas d’avance technique ou physique. J’ai dû bosser comme un acharné et ce n’est que vers 17/18 ans, lorsque j’ai été intégré à la Western Province, que j’ai compris que j’avais peut-être la possibilité de faire carrière.

Plus jeune, vous étiez trois-quarts et même ailier. C’est étonnant quand on vous voit aujourd’hui…
Avant mes 16 ans, je n’étais pas du tout impressionnant. Un mec dans le rang, je vous jure. Mais j’ai pris 20 centimètres d’un coup, alors un coach m’a suggéré de passer d’ailier à deuxième ligne. C’est rare comme polyvalence, non ? C’était un peu étonnant au début, le rapport au combat n’était pas le même. Finalement, j’ai appris à y trouver du plaisir.

Avant vos 16 ans, votre idole devait être Bryan Habana ?
Quand j’avais 16 ans, Bryan était encore trop jeune. Malheureusement c’est devenu le meilleur joueur du monde au moment où j’ai glissé en deuxième ligne. Non, ma première idole était Jonah Lomu. Ensuite, j’ai admiré Andries Bekker, Bakkies Botha et Victor Matfield.

Vous étiez donc un peu maigrichon plus jeune : comment êtes-vous devenu l’un des joueurs les plus imposants du circuit ?
Je me suis forcé à manger plus et à faire beaucoup de sport. Mes profs me reprochaient d’aller un peu trop souvent à la salle (rires). Mais je ne dois mon développement qu’au travail quotidien et à une détermination certaine.

Ça a l’air simple quand on vous écoute… Auriez-vous des conseils à donner pour devenir aussi costaud que vous ?
Tu veux devenir aussi costaud que moi ? Mec, déjà il va falloir aller à la muscu (rires). Il faut manger équilibré, faire du sport et travailler sans relâche. Bon courage mec ! On se donne rendez-vous dans quelques mois ?

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Propos recueillis par Pierrick Ilic-Ruffinatti
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