« Tout sauf Segonds » : Joris Segonds, portrait d'un môme hors normes

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Pour sa première saison complète en Top 14, Joris Segonds, 24 ans, est tout simplement le meilleur réalisateur du championnat avec 299 points inscrits avant cette dernière journée. Rencontre avec un jeune Aveyronnais monté à la capitale, devenu l’ouvreur numéro un du Stade français.

Tenez-vous bien. Samedi soir à Bayonne pour cette 26e et dernière journée de la phase régulière, Joris Segonds fêtera sa… vingt-sixième présence sur la feuille de match avec le Stade français. Aucune rencontre ratée cette saison. Pas l’ombre d’un début de petite élongation, ni même un mal de crâne ou une entorse. Formé à la dure école aurillacoise, Segonds, c’est du solide. Surtout, l’ouvreur parisien, dont c’est la première saison complète en Top 14, a très vite convaincu son manager Gonzalo Quesada de lui accorder sa confiance, relégant l’international argentin Nicolas Sanchez, vainqueur au passage des Blacks à l’automne dernier avec les Pumas, au rang de porteur d’eau. Ni plus, ni moins.

Pour ce match décisif dans la perspective d’une éventuelle qualification pour la phase finale, c’est encore le natif de Decazeville qui sera titulaire. Et ce pour la vingt-deuxième fois de la saison. Une performance rare pour ce jeune ouvreur de 24 ans. "Quand je suis arrivé (en 2019), nous étions quatre ouvreurs (N.D.L.R. : avec Morné Steyn, Jules Plisson et Nicolas Sanchez), se souvient-il. Franchement, je n’aurais pas mis un centime sur moi. Finalement, j’ai fait toutes les feuilles de match sauf la première de la saison. Je ne m’y attendais pas du tout."

À l’époque, le manager sud-africain Heyneke Meyer apprécie surtout son jeu au pied. "Il tape plus fort que n’importe quel ouvreur", disait l’ancien sélectionneur des Boks. Jeremy Davidson, celui qui lui a offert ses premiers pas dans le monde professionnel avec Aurillac lors du challenge Armand-Vaquerin, se souvient d’un gamin "un peu grassouillet", mais confirme cette faculté à expédier le ballon bien au-delà de ses espoirs. "Il était très jeune lors de ses premiers entraînements avec le groupe professionnel, mais il impressionnait déjà tout le monde par ses coups de pompe, raconte le manager de Brive. C’était durant l’été 2016. À cette période, il était encore au centre de formation. Avant Noël, nous n’avions pas hésité à lui faire signer un contrat de cinq ans."

À l’époque, le Stade toulousain ou l’ASM Clermont le courtisent. En vain. "Il a su, avec ses parents, écouter nos arguments, souligne Davidson. Partir trop vite, c’était prendre le risque de se perdre." Segonds a déjà la tête bien ancrée sur les épaules. Toujours à l’écoute.

Des débuts en tant que pilier

Le rugby, le petit Segonds l’a découvert chez lui, à Decazeville. Au poste de pilier. "J’étais un peu rond, mais je butais déjà" s’empresse-t-il de signaler. C’est à Aurillac qu’il finit par reculer de quelques lignes. Sa qualité de passe, son sens du jeu font de lui un ouvreur en devenir. "Quand il a débarqué dans le groupe professionnel, il avait 17 ou 18 ans, détaille Maxime Petitjean, alors figure iconique du Stade aurillacois. Dès les premiers entraînements, j’ai vu que ce serait un très bon joueur. Il avait une très belle gestuelle, une belle capacité à animer son attaque. Sans même parler du jeu au pied. Je me souviens avoir dit lors d’un entraînement : "Celui-là, s’il ne fait pas le con, il ira loin.""

Entre Maxime Petitjean et Joris Segonds naît alors une relation très forte. Durant deux ans, ils évoluent ensemble. Non pas l’un contre l’autre, mais l’un avec l’autre. ""J’étais sur la fin, je ne l’ai donc jamais vu comme un concurrent, précise Petitjean. Plutôt comme mon successeur à Aurillac. Ce qui m’a vraiment plu chez lui, c’est sa capacité d’écoute. Dans le rugby pro, certains jeunes se sentent vite pousser des ailes, se prennent pour ce qu’ils ne sont pas. Lui, pas du tout. C’est aussi pour ça que nous avons noué une vraie relation amicale. Et c’est aussi ce qui lui a permis d’avoir cette ascension fulgurante." Un sentiment confirmé depuis son arrivée sur la pointe des crampons au Stade français. Segonds fait l’unanimité dans le groupe, tant par ses qualités rugbystiques qu’humaines. "C’est un grand professionnel, un garçon sérieux. Mais quand il y a une fête à faire, il n’est pas du genre à s’échapper, ni le dernier pour boire un canon ou manger un morceau, sourit "Max" Petitjean. Et ça, dans un groupe, c’est précieux."

Le revers de la médaille, c’est la prise de poids. Une hantise pour ce demi d’ouverture au physique trapu. À tel point que lorsque le confinement a été décrété en mars 2020, il a craint le pire. "Du coup, j’ai profité de cette période pour faire un régime et pas mal de séances de cross fit, raconte l’amateur d’aligot. Je n’oublie pas les traditions de chez moi. Mais je n’en mange pas trop quand même." "Je me souviens d’une année où nous avions eu quinze jours de vacances pour les fêtes de fin d’année, sourit Maxime Petitjean. Il est revenu avec cinq kilos de plus. Il s’était fait un peu chambrer. Pour lui, ça a toujours été un petit complexe. Je sais que pendant le confinement, il a fait très attention à ne pas grossir. Il s’est enfilé deux séances d’entraînement par jour. Je lui avais dit à l’époque : "Fais attention, profites-en aussi pour te régénérer. N’en fais pas trop non plus." Mais, il avait besoin de ça pour se sentir bien. Aujourd’hui, je le trouve bien dans son corps, bien dans sa tête."

Le mental, justement, parlons-en. Joris Segonds dégage sur le terrain une sérénité improbable pour un garçon arrivé au Stade français en 2019, avec un statut de numéro 4 dans la hiérarchie des ouvreurs. Il s’affiche totalement décomplexé. Un peu à l’image de sa façon de buter. Quand certains miment des robots, quand d’autres se grattent le nez douze fois et balancent leur bras gauche huit fois, lui pose le ballon, recule, regarde les perches et balance un coup de pompe aussi précis que puissant. Au point de revêtir le statut de meilleur buteur du Top 14 actuellement (299 points). "On voit qu’il a énormément travaillé sur son mental, sur la gestion des temps forts et faibles, note Petitjean qui débriefe chacun de ses matchs avec le Stadiste, à chaque début de semaine. Face à l’UBB, il rate six pénalités mais il a tout de même pris ses responsabilités jusqu’au bout et réussi les coups de pied importants à la fin. Cela ne l’a pas du tout déstabilisé. Il y a deux ou trois ans, dès qu’il manquait un coup de pied, cela se ressentait sur son jeu."

La défense, l’axe de progression

S’il y reste un secteur de jeu qu’il doit encore travailler, c’est assurément la défense. Jérémy Davidson confirme : "Comme tous les ouvreurs, il n’aime pas trop le chocolat, rigole l’ancien Lion britannique. Le Stade français le fait souvent défendre en position de deuxième centre. Mais il est aussi souvent dans le troisième rideau dès qu’il y a des échanges de jeu au pied. Dans ce cas, le mieux, c’est d’essayer de le mettre sous pression par des chandelles de sorte à ce qu’il ne puisse pas rejouer au pied. Sinon, tu te retrouves dans tes 22 mètres… Mais la défense, c’est vraiment le secteur de jeu qu’il doit améliorer pour encore franchir un cap. Ensuite, s’il continue comme ça, il ne sera pas loin des portes de l’équipe de France."

À 24 ans, Joris Segonds s’épanouit chaque jour un peu plus dans la capitale. Dans le groupe, il prend de l’épaisseur, nouveau statut de numéro un oblige. Dans son rapport aux médias, il confirme son aisance. N’hésite pas à dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Ses prises de paroles sont teintées de sincérité, loin d’une langue de bois devenue monnaie courante dans la sphère professionnelle. Un exemple ? En début de saison dernière, il avait été agacé par la polémique née du cluster ayant frappé le club de la capitale. "Tout le monde nous a cassé du sucre sur le dos. Parfois, j’ai l’impression qu’on nous prend pour un club pourri, un petit club. Beaucoup de gens aimeraient voir le Stade français se casser la gueule. Franchement, ça nous a resserrés. J’ai rarement autant ressenti de lien au sein d’un groupe. Je suis convaincu que ça va finir par se voir sur le terrain." C’était en septembre 2020. Samedi à Bayonne, Joris Segonds sera probablement l’un des acteurs décisifs de la possible qualification en phase finale du Stade français. La première depuis 2015…

Né le : 6 avril 1997 à Decazeville (Aveyron)

Mensurations : 1,80 m, 91 kg

Poste : demi d’ouverture

Clubs successifs : Decazeville, Aurillac (2016-2019), Stade français (depuis 2019)

Points : 299 (actuellement meilleur buteur du Top 14)

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Arnaud BEURDELEY
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