Bègles 1991 : l’année de la tortue

  • La photo mythique du pack béglais qui sort des vestiaires de Toulouse en rugissant.
    La photo mythique du pack béglais qui sort des vestiaires de Toulouse en rugissant. Photo DR
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Il y a trente ans, Bègles-Bordeaux vivait une épopée unique en son genre. Un bouclier conquis de main de maître par une équipe hors norme, dure, impitoyable et provocatrice. Son capitaine, Bernard Laporte. Sa spécialité : les tortues.

Et si le CA Bègles-Bordeaux-Gironde avait finalement eu raison de s’en tenir à un Brennus unique ? Ce titre de 1991 n’en est que plus fort. Cette épopée vieille de trente ans fit l’effet d’une déflagration aux yeux de tout le rugby français, une révolution punk dans le monde de l’ovale, faite pour choquer et prendre à rebrousse-poil tous les conformismes. Les crânes rasés ou les coupes de « parachutistes » de la première ligne jetaient l’effroi, les journaux se régalaient de photos suggestives. Un surmom s’imposa tout de suite : « les Rapetous » du nom de ces malfaiteurs nés dans l’univers Disney.

On découvrait au détour des premiers articles des personnalités paradoxales, le pilier Serge Simon, un intellectuel qui n’avait pas peur de distribuer, comme pour se prouver des choses à lui-même, ce talonneur rabelaisien Vincent Moscato et ce mystérieux demi de mêlée, très maigre, ni vif dans ses gestes, ni rapide dans ses courses, au nom passe-partout : Bernard Laporte.

Qu’est-ce qu’il foutait là, avec ses chaussettes baissées, ses coups de pied dans la boîte si prévisibles, ses lancers en touche à deux mains du bas vers le haut. « Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es pas sur le terrain. Il fait monter tous les autres au rideau », avait asséné un vétéran. Cette phrase ne nous a jamais quittés, elle résonne encore chaque fois que « Le Kaiser » du rugby français prend la parole ou se défend sous la pression.

Ces Girondins de 1991 au maillot à (gros) damiers ont conquis le Brennus au terme d’une marche triomphale. Si l’on s’en tient aux phases finales stricto sensu, elle démarra par un huitième aller-retour d’enfer face à Toulon, un premier match à Mayol maintes fois décrit y compris dans ces colonnes comme une bataille de rue, un de brevet de rudesse conquis au courage devant une foule en délire.

Laporte : « Nous ne perdrons pas la finale ! » 

Ce cap franchi, les Béglais avaient poursuivi leur campagne précédés d’une aura indéfinissable, innommable même pour ne vexer personne. Mais on murmurait que leurs adversaires ressentaient de la crainte au moment de les défier. Laporte l’a confié dans son autobiographie : « Philippe Dintrans m’avouera qu’il avait trouvé ses coéquipiers de Tarbes distraits lors de son discours avant le quart de finale contre nous. Des joueurs ayant été surpris par notre arrivée, le crâne ceint d’un bandana. L’entraîneur de Toulouse Christian Gajan confirmera aussi lors des deux finales, une certaine retenue psychologique et physique des Toulousains à l’instant de croiser le fer en finale.»

Victoires en quart contre le Tarbes de Philippe Dintrans, en demie 13-12 contre Béziers dans un Stadium de Toulouse largement acquis à la cause des Biterrois et en finale contre un « jeune » Stade toulousain, dépassé d’entrée et revenu trop tard. Trente ans après, on se rend compte que ces champions nous ont proposé autant un wagon d’images saisissantes, bien plus que leurs prédécesseurs.

C’est la période qui voulait ça, la montée en puissance de Canal + y fut aussi pour beaucoup. Le malin Pierre Salivac sut aussi les faire mousser sur France Télévisions. Des souvenirs personnels s’en mêlent, la Place de la Victoire en pleine ébullition (avant les années 89-90, personne ne buvait des coups debout, dans la rue), la finale où à la surprise générale, on découvrit au moins quinze mille supporteurs girondins dans les tribunes du Parc des Princes.

À l’époque, le CABBG jouait à Musard devant un noyau d’inconditionnels, sans plus. Jacques Chaban-Delmas et Noël Mamère qui se disputent la primauté de la tribune officielle : le retour à Bordeaux, la soirée inénarrable dans la cahute de Jacky Jameau, la dernière « tortue" encore sur la Place de la Victoire une semaine plus tard devant des automobilistes stupéfaits. Le Bouclier était à quelques mètres, ils l’avaient confié à trois clochards.

Quinze jours avant la finale, dans les colonnes de Midi Olympique, ce Bernard Laporte sorti de nulle part avait pris le risque d’asséner : « Nous ne perdrons pas la finale ! » Même à l’époque, ce culot tranchait avec la langue de bois ambiante « Il n’y avait là aucune prétention de ma part. Simplement la certitude de la force et la sérénité qui nous habitaient. J’en avais parlé à Armand Vaquerin qui m’avait dit que c’était la même chose pour le Grand Béziers…»  Michel Courtiols, troisième ligne technique et élégant ajoute : « Même au cours de la demie très serrée face à Béziers (13-12, N.D.L.R.), on n’a jamais pensé qu’on allait perdre, c’était des sentiments très forts. Bernard Laporte était notre catalyseur, le lien affectif entre nous tous. Il y avait d’autres leaders comme Vincent par sa gouaille. »  

La désinvolture de Moscato

Plus fort encore, le jour de la finale, Simon et Moscato étaient sortis aux abords du stade pour essayer de trouver des places pour un ami venu sans billet, un vendeur à la sauvette avait négocié le bout de gras, avant de baisser soudain son prix de cinquante pour cent en échange d’une signature quand il avait compris qu’il avait affaire à deux protagonistes. Moscato ne s’était pas arrêté là, on l’avait vu débarquer… en tribune de presse à deux heures du coup d’envoi, pour on ne sait plus quelle raison. À un journaliste sidéré, qui s’inquiétait de sa désinvolture, il avait rétorqué en rigolant : « T’inquiète pas, je ne serai pas en retard ! »  

Le culot de ces Béglais semblait sans limite. Ils savaient ajouter la dose d’esbroufe qui déstabilisait l’adversaire. C’était ça leur marque de fabrique. Quatre joueurs de première ligne deviendraient internationaux après ce titre : Simon, Moscato, Gimbert, Vergé, plus Christophe Mougeot et Michel Courtiols et chez les trois-quarts, William Techoueyres.

Mais cette phalange ne s’était pas forgée du jour au lendemain. À la base, il y avait le grand seigneur André Moga. Alban Moga, son fils président de l’association du CABBG, nous l’expliqua l’an passé : « La vraie genèse de cette équipe, c’est la finale de 1985 entre Toulouse et Toulon. Elle avait beaucoup impressionné Jacques Chaban-Delmas. En plus mon père venait de reprendre la présidence et Chaban lui a dit : « Comment on peut faire pour avoir une équipe comme ça ? » La mairie de Bordeaux était alors le principal partenaire du club. Elle a fait ce qu’il fallait pour aider mon père à recruter des personnalités, via ses réseaux, à Gaillac, à Nice. Il voulait des fortes personnalités, de vrais combattants, même s’ils débordaient parfois en termes de violence. »  

Les premiers temps, les Béglais avaient voulu proposer un rugby d’attaque presque primesautier avec un joli quart de finale perdu face à Narbonne en 1988. Un an plus tard, c’est le traumatisme évoqué par Philippe Gimbert l’avait évoqué en mai dernier : « Pour moi, le moment charnière, c’est le huitième de finale aller qu’on perd en 1989 contre Toulouse à domicile, 47 à 3. On s’est sentis humiliés. Vincent Moscato, leader du pack, avait poussé un vrai coup de gueule, on ne pouvait plus continuer comme ça. Ou alors, il valait mieux partir. Sur l’orgueil, on a bien résisté au match retour. Ensuite, on a changé notre façon de nous entraîner. Finies les séances tranquilles. On a commencé à s’entraîner tous les jours. En plus des séances collectives, on s’est mis à faire de la musculation dans une salle de Bruges. »  Michel Courtiols ajoute : « Au match retour, la consigne, était de relever la première mêlée… C’était une autre époque. On voulait aller un jeu clairement plus guerrier, tout s’est construit à partir de là. On a développé un jeu plus axé sur les avants, et nous y avions pris du plaisir, même si, à la base, ce n’était pas mon style de jeu. »  

« Nous nous étions inspirés de certaines phases du Grand Béziers »  

Ces groupés-pénétrants, les Béglais en firent une marque, une spécialité, avec un nouveau sobriquet les « tortues ». « Contre Périgueux, on en a fait un de 80 mètres. Moi j’aimais bien quand le gars qui giclait n’allait pas trop loin pour attendre le soutien. On créait des brèches, puis on se réorganisait », nous raconta Laurent Vergé, pilier international, voici quelques mois.

Yves Appriou, l’entraîneur, nous en reparla aussi avec un ton de gourmet : « Quand elles s’ouvraient en leur centre, c’était génial, c’est sûr. Mais on se décalait aussi pour des départs sur les côtés qui étaient très efficaces. Nous nous étions inspirés de certaines phases du Grand Béziers. Mais les « tortues » sont nées lors de séances hivernales du lundi soir à la salle Duhourquet. Nous étions dans des locaux réduits, confinés en quelque sorte. Nous avons travaillé sur les appuis au sol qui devaient être très forts, condition sine qua non, puis les liens en haut qui devaient être très serrés et très précis. Je pense que nous avons mis deux saisons pour les mettre au point. À noter que, par la suite, le règlement a été modifié. On ne pouvait plus avancer liés en laissant le ballon derrière. Je voudrais dire qu’on parlait des « Rapetous », mais il y avait aussi André Berthozat, si courageux, si actif, il était souvent devant dans nos tortues. L’autre deuxième ligne Mougeot aussi était puissant, et on l’utilisait en touche. »  

Quand elles s’ouvraient en leur centre, on voyait s’échapper l’élégant Michel Courtiols ou le fougueux Sébastien Conchy, cheveux au vent. Lui ressemblait plus à un étudiant « tout-fou" qu’à un bagnard, un anti-rapetou. Ce Bègles-là, c’était une légion romaine qui offrait quand même des munitions à sa cavalerie, Reigt et Téchoueyres avaient construit l’essai décisif de la demie face à Béziers (quelle passe improbable).

« Devant, on les a concassés »

Cette phase finale hypermédiatisée, avait eu un prélude, cette demie de Du-Manoir à Agen face à Toulouse. Dernier test avant la vraie représentation. « Quel match on a fait, devant on les a concassés, on a pris une grosse confiance. On a gagné la finale du 1er juin ce soir-là, nous précisa Philippe Gimbert. Et en plus, on avait fait du jeu. » Appriou confirme : « On avait fait un match énorme devant, on avait réussi à anesthésier Karl Janik, le troisième ligne toulousain, un gars très fort mais qui n’a plus joué de la saison après ce match. Mais ce soir-là, on n’a pas fait que des « cocottes », on a aussi fait pas mal de jeu, j’ai en mémoire un renversement, avec Serge Simon qui sert un ailier. »

Les Soulé, Frentzel, Téchoueyres, Boucher, Geneste, Sallelfranque avaient aussi le droit de participer à la fête. « Je me souviens de ce match évidemment, je pense même que Daniel Herrero était venu nous superviser. Il était reparti à Toulon avec des doutes », poursuivit Vergé. Le bouillant huitième aller contre le RCT retour s’est aussi dessiné là. Les Béglais de 91 étaient inarrêtables, d’ailleurs la finale face à Toulouse fut presque trop facile, avec deux essais de Courtiols, après une chandelle de Reigt pour Frentzel ; et de Mougeot après des percussions des « gros » dans l’axe et une charge triomphale de Moscato. 13-0 à la pause, c’était plié.

De cette saison magnifique, on retient aussi une anecdote, le matin du huitième de finale retour face à Toulon, Musard, rempli à ras bord, l’arrière Marc Geneste, chirurgien de profession, et de service à l’hôpital qui opère un patient. On reverra peut-être Bordeaux champion de France, mais ça, hélas, on ne le reverra plus, car tous ces gars-là étaient encore amteurs.

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Jérôme PRÉVÔT
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