Biarritz-Bayonne, récit d'une journée aux frontières du réel

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    Biarritz-Bayonne, récit d'une journée aux frontières du réel Midi Olympique / Aurélien Delandhuy
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Un combat de plus de cent minutes, douze points inscrits, des coups de théâtre à foison et une séance de tirs au but pour l’éternité : ce 113e derby basque, à l’enjeu si important, est entré dans l’histoire avec son scénario improbable. Il faut se pincer pour le croire.

Lentement mais sûrement, Aguilera a glissé aux frontières du réel. Le coup d’envoi avait retenti depuis 164 minutes quand l’ultime hallucination a surgi aux yeux des spectateurs, presque comique, tellement dramatique. À 20 h 14, en ce samedi pour l’éternité, Steffon Armitage s’est avancé sur la ligne des vingt-deux mètres, a déposé le ballon sur le tee et entamé sa course d’élan. Une scène dingue, improbable. Au bout du pied droit du troisième ligne anglais, le douzième joueur mais surtout le premier avant à s’essayer à l’exercice, se trouvait la balle de match de la séance de tirs au but. Ou quand l’Euro de football et Roland-Garros s’invitent sur la plaine des sports de l’antre biarrot pour un final d’anthologie. Le dernier délire d’une après-midi de divagations en tous genres.

Cinq heures plus tôt, la première impression avait déjà confiné à l’illumination. À 15 h 30, la paisible cité de l’océan, d’ordinaire drapée dans une imperturbable quiétude, s’est métamorphosée, l’espace de quelques secondes. Le temps de l’arrivée du bus du Biarritz olympique, la rue Haget s’était embrasée sous la chaleur asphyxiante des fumigènes et la ferveur d’une chorale euphorique. Sur une poignée de mètres carrés, Aguilera est devenue une petite Bombonera, offrant à Steffon Armitage et à ses partenaires une haie d’honneur aussi inoubliable qu’inattendue. "Ça doit faire très longtemps qu’il n’y avait pas eu une telle ambiance sur place", rigolait après coup Lucas Peyresblanques. Une heure après, de l’autre côté du stade, le bus bayonnais se voyait réserver un comité d’accueil tout aussi mémorable. À coups de lancers de drapeaux, utilisés comme des javelots, et de refrains plus ou moins inspirés, entonnés à gorge déployée. Le "Monribot au cachot" recueillant sans conteste le plus de voix et ne laissant visiblement pas insensible son destinataire, le capitaine ayant harangué les troupes du geste. Du hooliganisme version "bobos", comme avait caricaturé le troisième ligne.

Drop-goal fantôme

Le surréalisme du décor se confirmait à l’entrée dans l’arène. Ou, comme par magie, les 5 000 personnes autorisées à assister à la rencontre étaient parvenues à garnir les 9 200 places assises de l’enceinte. Un mystère organisationnel. Hallucinant. Même la préfecture des Pyrénées-Atlantiques n’en est pas revenue.

Dans un derby, dit-on sur les bords de la Nive comme sur la Côte des basques, il n’y a rien de logique ni de rationnel. Une fois le coup d’envoi donné, les hallucinations se sont encore succédé. On a vu le métronome Gaëtan Germain manquer une pénalité de vingt-deux mètres presque en face, les remplacements s’enchaîner dès le quart d’heure de jeu, un Wallaby à dix-neuf sélections multiplier les passes à l’arbitre de touche, des maladresses en tous sens et le tableau d’affichage rester désespérément bloqué : "Vous auriez peut-être aimé que le spectacle soit plus beau", soufflait Barnabé Couilloud. Pas nécessairement, à vrai dire. Car même la plus belle des combinaisons en première main ne rivalise pas avec l’émotion assurée par le suspense. En la matière, la partie n’a eu de cesse de monter crescendo avec des coups de théâtre tous plus étonnants les uns que les autres à mesure que le compte à rebours s’égrenait. Il fallait les voir pour les croire. Et se pincer, même, par moments.

Le Pays basque est ainsi passé par toutes les émotions : l’étonnement avec ces deux pénalités non tentées par l’Aviron à moins de dix minutes de la sirène, quand le travail de destruction de ses avants semblait sur le point de créer la différence ; la surprise avec la balle de match provoquée par Henry Speight, le maudit des phases finales qui s’est imaginé quelques instants en être le sauveur ; l’incompréhension après ce drop-goal fantôme des Bayonnais, à la 80e minute, que Maxime Lafage a attendu en désespoir de cause et qu’il passera sûrement des centaines de fois dans ses rêves ; la stupeur sur cette passe - presque - décisive de Manuel Ordas sur son premier ballon, un renvoi capté par Aymeric Luc qui aura vu l’ailier être propulsé en touche au niveau du poteau. Autant de moments hallucinants, déroutants, chacun à leur manière. Sans que la partie ne se décante. Et encore, le plus improbable restait à venir : après plus de cent minutes d’un bras de fer pour rien, une séance de tirs au but allait donc départager les deux voisins, décider qui irait en Top 14 et qui serait condamné au Pro D2. Un cas de figure très rare dans un contexte unique. On s’attendait à tout, sauf à ça. Avec, pour compléter le tableau, le futur entraîneur adjoint de Montpellier, M. Ruiz, vivant ses dernières minutes en noir. Dans un ballet à la fois héroïque et burlesque, les buteurs habituels et de circonstances se sont succédé à l’épreuve du feu. Gaëtan Germain, James Hart, Manuel Ordas, Gilles Bosch, Guillaume Rouet, Steeve Barry, Théo Costossèque, Barnabé Couilloud, Peyo Muscarditz et Francis Saili ont, avec du style ou au mental, prolongé la folie jusqu’à la mort subite.

"Il va la louper, il va la louper"

À 5-5, le premier échec risquait d’être fatal. L’excitation avait atteint son plafond de verre. Aguilera était prêt à basculer à tout instant, d’un côté comme de l’autre. La fusion précédait l’explosion. Aymeric Luc, le meilleur Ciel et Blanc de la saison sûrement, s’avançait à son tour. Depuis les travées, les "il va la louper" entamés par les supporters rouge et blanc sonnaient comme un mauvais présage. Face à l’allée des platanes, décor qui servira de toile de fond à ses cauchemars futurs, l’ailier voyait sa tentative fuir les perches et le destin lui échapper. Le sixième tireur biarrot pouvait offrir à son équipe le titre de "championne de son monde" et un bonheur inestimable : avec un sang-froid emprunté à Jonny Wilkinson ou Matt Giteau, ses glorieux partenaires d’une autre vie, Steffon Armitage, numéro 8 dans le dos, inscrivait le coup de pied le plus important de sa carrière. Un seul, unique, que personne n’oubliera de sitôt.

Le coup de sifflet final annonçant le verdict mettait un terme à l’hallucination collective. Le retour sur terre était fracassant. Un raz de marée rouge et blanc a déferlé sur le capitaine biarrot, depuis le milieu du terrain d’où ses partenaires utilisaient leurs ultimes ressources pour congratuler leur messie, une deuxième vague s’abattant dans la foulée depuis les tribunes où tout un peuple savourait la délivrance ; au milieu de tout ça, les Bayonnais, prostrés au niveau de la ligne médiane, décontenancés par ce scénario incroyable et la cruauté de leur sort, semblaient aspirés dans un tourbillon de détresse. L’Aviron n’avait pas le droit de descendre ; Biarritz n’avait pas prévu de monter. Mais samedi, il était écrit que rien ne serait logique, que rien ne serait normal. Pour tout ça, pour cet enjeu, ces rebondissements et ce mélodrame, les quelques 9 000 spectateurs présents parleront de ce 113e duel à leurs enfants et à leurs petits-enfants. Ils pourront dire : "J’y étais. C’était en 2021." Une année déjà pas comme les autres avec une pandémie, le huis clos, des matchs reportés… Et le derby du siècle en guise de point final. C’était improbable. Et c’est pour ça que c’est devenu réalité. Aux frontières du réel.

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