Luc : "C’était à moi de prendre cette responsabilité"

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    "C’était à moi de prendre cette responsabilité" MO - Patrick Derewiany
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Aymeric Luc (Ailier de Bayonne) vient de réaliser sa première saison pleine avec l’équipe fanion du club basque, dont il a été le joueur le plus utilisé et le meilleur marqueur. S’il ne fait plus aucun doute que son avenir s’écrira, l’an prochain, loin de Jean-Dauger, le gamin du Boucau-Tarnos revient, pour nous, sur sa pénalité ratée dans la mort subite des tirs au but lors du derby du siècle et nous parle de sa polyvalence ou de sa soif de jeu.

Comment allez-vous ?

Ça va bien. Il faut savoir digérer les choses comme ça. Ces derniers jours, il y avait beaucoup d’images qui tournaient en boucle et qui me rappelaient ce moment. En s’endormant, forcément, on a des images qui reviennent. Mais après, on bascule. Je suis beaucoup plus déçu de manière collective pour cet échec, celui d’un projet, d’une ville. Je parle d’échec, mais je pense surtout que c’est un coup d’arrêt, une déception.

Parlons de cette improbable séance de tirs au but. Comment s’est fait le choix des tireurs ?

Arthur Duhau a commencé à rédiger la liste. Il connaît bien l’équipe, ceux qui tirent face aux perches de façon moins sérieuse que d’autres. Elle était très cohérente, la preuve, ils n’ont rien raté. Pour moi, le match allait se terminer après les cinq tirs au but. Le sixième ? Ça se jouait entre Hugo Zabalza et moi. Hugo ne devait peut-être pas endosser ce rôle. J’ai joué beaucoup de matchs cette année, j’ai marqué des points. Je pense que c’était à moi de prendre cette responsabilité. Je n’ai pas à rougir de l’avoir prise. Ça ne m’a pas souri. C’est comme ça.

Comment vit-on le moment où on quitte ses coéquipiers pour aller tirer, puis quand on se retrouve face aux poteaux ?

Il y avait beaucoup d’ambiance et de bruit autour. J’ai cherché à les occulter, parce que je pense que c’est important. Étonnamment, c’est un exercice que j’ai réussi. Je suis rentré dans une bulle. Dans la façon où je l’ai abordé, si c’était à refaire, je ferais la même.

Sur ce coup de pied, que se passe-t-il ?

Je ne le tape pas bien. Je pose mon pied beaucoup trop tôt par rapport au ballon. Je tape le tee. Je finis mon geste, je vais au bout de mon action même si j’entends un mauvais bruit. Après, je lève la tête et je me rends compte que ça passe à droite.

Avez-vous revu ce coup de pied ?

Oui. Ça m’a confirmé ma modeste analyse. Le pied est 50 centimètres avant le ballon, il est trop tôt, je tape le tee. Mon pas d’élan n’est pas bon, pas adapté. Il est lié à mon manque de pratique, mais je ne vais pas me cacher derrière ça. Elle est à 22 mètres en face des poteaux.

Aviez-vous déjà buté dans votre jeunesse ?

Quand j’étais jeune, j’ai fait des entraînements tir au but, j’ai été buteur dans les années cadets ou Crabos. Mais c’est loin, les bases ne sont plus là. J’avais quelques mots forts dans ma tête de personnes qui ont pu m’aiguiller, Daniel Larrechea, Sébastien Fauqué ou Thomas Darracq, pour me rassurer et avoir un leitmotiv. Mais ça ne fait pas la différence. Ça fait tellement longtemps que je ne me suis pas entraîné, que c’est comme si je n’avais aucune base.

Le moment qui suit, lorsque vous repartez vers vos coéquipiers, doit être compliqué à vivre…

C’est compliqué, rageant, gênant, triste. C’est un sentiment d’impuissance. On se sent responsable. Je reviens face à eux, j’en déçois beaucoup. Mais on a toujours eu un groupe en or. Ils sont tous venus vers moi, m’ont consolé et m’ont dit que ce n’était pas ma faute, que ça aurait pu arriver à un autre. C’est le discours qu’a tenu tout le vestiaire et le staff.

"Notre manque d’expérience nous a sûrement joué des tours"

 

Vous êtes loin d’être responsable de cette relégation, mais vous devez avoir ce sentiment de culpabilité au fond de vous. Est-il difficile à évacuer ?

Oui, j’ai ce sentiment, mais il me vient de moins en moins. J’arrive à faire la part des choses. Ce match a été long, 100 minutes. J’ai tout donné au collectif. Il y a cette malheureuse fin, mais pour autant, le match était très convenable. J’arrive à faire la part des choses et ne pas prendre toute la culpabilité. Ce n’était qu’un coup de pied.

Une grosse vague de soutien venue des réseaux sociaux, pourtant très durs en temps normal, est arrivée après votre tentative manquée. Avez-vous été surpris ?

Oui, très surpris. Je les en remercie. Ça fait toujours plaisir d’être soutenu. J’ai reçu très peu de messages négatifs, quelques-uns un peu marrants et moqueurs, évidemment. Mais ça fait partie du jeu et du rugby. Il y en a plein que je n’ai pas pu voir, je les verrai plus tard. J’en ai reçu un de Romain Lonca, premier concerné par la victoire et mon coup de pied manqué. Ça montre aussi qu’il y a du respect dans le rugby.

Votre très bonne saison explique aussi sûrement cela…

J’ai joué beaucoup de matchs, j’ai participé à beaucoup de succès de l’équipe, des rencontres fortes qui resteront gravées à jamais. Après, je pense que le public bayonnais connaît le rugby, la façon dont on s’entraîne, l’équipe et la personnalité de chacun. Il est bienveillant envers ses joueurs. Il faut qu’on sache leur rendre aussi. Sur le moment, je ne l’ai pas fait.

Revenons sur ce derby. Avez-vous conscience d’avoir vécu un moment extraordinaire ?

Oui. Nous sommes beaucoup de locaux dans le groupe et le derby, on le vit depuis tout petit. Pour autant, même les non-locaux du groupe ont pris la mesure de l’événement. Une ambiance particulière s’est emparée du bus, du vestiaire, de l’hôtel où nous étions. Ce match restera gravé à jamais et pas que la fin. L’enjeu nous a transcendés et nous a donné envie d’aller plus loin que les limites habituelles, à la 80e minute.

Malgré le dénouement cruel, avez-vous apprécié ce match ?

Ça n’a pas été un des plus beaux matchs, mais j’ai beaucoup apprécié le fait de le jouer. Je me suis vu comme un privilégié d’être dans le groupe et titulaire. Beaucoup n’ont pas eu cette chance. Je pense à mes amis Arthur Duhau, Rémy Baget, Yan Lestrade. Il fallait profiter de ce match. Nous avons aussi été charmés par le retour du public même si, pour le coup, il était contre nous.

Cette saison, vous avez souvent joué avec vos copains d’enfance, derrière. Est-ce chouette ou dur de se retrouver avec une ligne de trois-quarts aussi jeune en Top 14 ?

Notre manque d’expérience nous a sûrement joué des tours et nous a rendu des semaines ou week-ends compliqués. Mais surtout, il y avait beaucoup de plaisir et de fierté de jouer avec cette ligne de trois-quarts là. Devant, il y avait aussi Ugo Boniface, Guillaume Ducat, Baptiste Héguy, des gars avec qui on joue depuis très longtemps maintenant. Ce sont des choses qui resteront à jamais dans nos souvenirs.

Personnellement, vous deviez jouer la saison à l’arrière, n’étiez même pas dans les plans pour la première journée et vous terminez joueur le plus utilisé. Comment l’avez-vous vécue ?

Je préfère jouer à l’arrière, mais Gaëtan nous a fait une très grosse saison. J’ai été décalé à l’aile et j’y ai trouvé mon compte. J’ai même pris beaucoup de plaisir, j’ai marqué la majorité de mes essais à l’aile. J’ai participé au jeu d’une autre manière, mais surtout, j’ai participé. S’entraîner pour ne pas jouer, c’est très frustrant et vite barbant. L’important, c’est de jouer. Peu importe le poste.

C’est votre première saison pleine. Vous avez été le Bayonnais le plus utilisé de l’effectif. C’est une satisfaction ?

Oui, mais ça m’a surtout montré les exigences physiques et mentales nécessaires. J’ai été content de faire une saison pleine. D’autres n’ont pas eu cette chance. Là encore, je me sens privilégié.

Vous finissez aussi meilleur marqueur de Bayonne. Était-ce un objectif ?

À l’Aviron, nous n’avons pas marqué beaucoup d’essais. J’ai été à la finition de certains, qui n’étaient vraiment pas très compliqués à marquer. Disons que j’étais au bon endroit au bon moment. Après, ce n’était pas un objectif en soit. Si on s’enferme dans des objectifs pareils, on peut se perdre.

"Évidemment, ce sera un déchirement, déjà, uniquement de quitter Bayonne"

 

Avec Matthis Lebel, vous avez rappelé qu’on pouvait exister sur un terrain de rugby, à l’aile, sans avoir un physique monstrueux…

Je pense que Matthis l’a encore plus montré que moi. Il a fait une très, très belle saison. Le jeu change aussi. Il y a de plus en plus de vitesse dans le jeu des équipes, donc des profils rapides commencent à émerger de partout.

Parlez-nous de votre polyvalence. C’est peu commun de pouvoir jouer à autant de postes, puisque vous pouvez évoluer du 9 au 15.

C’est peut-être lié à mon parcours. J’ai eu la chance ou la malchance de jouer à plusieurs postes. Ça me sert toujours à un moment. Yannick (Bru) a décidé d’exploiter ça et j’étais pour. Le fait d’être polyvalent fait surtout travailler techniquement et permet de comprendre ce qu’attend un mec à une certaine position, quand on joue à un autre poste.

Où vous sentez-vous plus à l’aise ?

À l’arrière. Il y a une vue panoramique, plus de champ et cet aspect de la relance que j’aime beaucoup. Il me permet de gagner en vitesse et de jouer mes duels avec beaucoup d’assurance. Après, il y a cette possibilité d’intervenir vraiment partout sur le terrain, avant ou après les ailiers, autour du neuf et du dix. La liberté n’est pas négligeable. À l’aile aussi, mais on est quand même responsable de notre côté, ce qui nous amène à y repartir souvent.

Avez-vous toujours eu cette soif de jeu ?

Oui, depuis tout petit, je prends beaucoup de plaisir à jouer au rugby. Même lorsque j’évoluais à la mêlée, j’avais envie de jouer ces duels. J’étais soumis au collectif, à faire jouer les autres, ça ne me gêne pas non plus, mais j’ai soif de jeu. Des fois, ça peut se retranscrire dans un manque de gestion des temps forts ou faibles. C’était mon défaut quand je jouais à la charnière.

Le XV de France fait-il partie de vos rêves ?

Un rêve, peut-être, mais ce n’est pas du tout une chose à laquelle je pense. Cette année, nous avons joué le maintien. C’est vraiment très loin et, pour moi, inatteignable. Après, je continuerai à travailler et si un jour ça sourit…

À côté du rugby, vous êtes en plein master commerce. Là où certains assurent un bac +2, vous avez voulu continuer. Pourquoi ?

J’ai toujours voulu fonctionner avec un double projet, que ce soit chez les espoirs ou quand j’ai commencé à basculer avec le monde pro. J’y ai trouvé un équilibre. J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler, à m’ouvrir l’esprit sur d’autres sujets que le rugby. Parfois, ça fait des semaines chargées, ça nous empêche de partir en vacances. Mais franchement, c’est gagnant-gagnant.

Est-ce un déchirement de quitter Bayonne sur une défaite, après un tel scénario ?

Évidemment, ce sera un déchirement, déjà, uniquement de quitter Bayonne. Je pense que ce sera dur.

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Pablo ORDAS
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