Ugo Mola : « Si on reproduit demain les mêmes choses, ce sera déjà trop tard »

  • "Si on reproduit les mêmes choses,  ce sera déjà trop tard"
    "Si on reproduit les mêmes choses, ce sera déjà trop tard"
Publié le , mis à jour

Manager du Stade toulousain Dimanche midi, Trente-six heures après avoir décroché le vingt-et-unième bouclier de Brennus de l’histoire du club, le technicien a accepté de revenir sur cette saison si particulière, sur les ressources trouvées dans l’ultime ligne droite et sur son cas personneL.

Jean Bouilhou confiait qu’après le titre européen, il se sentait plus soulagé qu’heureux. Est-ce votre cas ?

Il y a une différence majeure entre les deux titres. Il nous semblait que celui européen était préparé, dans le sens où l’échéance était identifiée par le groupe qui avait tellement envie d’exister dans cette compétition. Comme souvent, l’appétit vient en mangeant. Il restait ensuite deux journées de championnat pour assurer une première place. Puis tu n’es plus qu’à deux victoires de quelque chose d’incroyable. Tu bosses toute la saison pour te retrouver dans ces dispositions-là mais rien ne t’assure d’y être. La fragilité d’une saison réussie ou manquée tient à un fil.

Tant que ça ?

Oui. Quand tu gagnes, tu peux bien sûr claironner un peu et expliquer ta méthode. Pour autant, c’est la même qui peut aussi et malheureusement te nourrir d’échecs. La frontière est ténue.

Mais vous avez réussi quelque chose d’historique…

Je ne sais pas si c’est historique. Mais preuve en est que ce n’est pas impossible (sourire). Sérieusement, mener les deux compétitions de front, avec ce rythme et huit matchs de phase finale sur la saison, c’est colossal.

Quel est votre sentiment donc ?

La première impression, c’est la satisfaction d’avoir été présent dans les moments clés. Malgré les pépins, cette équipe a toujours été présente, avec une capacité d’adaptation assez incroyable. Même en le travaillant et en essayant de prévoir beaucoup de choses, la faculté des leaders de jeu à prendre le match en mains sur la finale est remarquable.

C’est la ligne directrice des derniers mois. Vous aviez battu le Munster en jouant énormément puis, une semaine après, assommé Clermont devant sous la pluie…

Oui, avec un rugby plus pragmatique et moins abouti que ce qu’on aurait souhaité sur la fin. Mais beaucoup d’équipes se sont habituées et adaptées à notre rugby. Pas mal ont d’ailleurs réussi à nous contrecarrer sur certains secteurs. Il a fallu évoluer en conséquence, trouver des ressources et des leviers différents. Pas forcément avec un rugby ambitieux, même si l’intention de jouer a toujours été là.

Comment avez-vous trouvé le juste milieu ?

L’envie de provoquer était toujours bien présente mais nous nous sommes davantage adaptés à nos adversaires et aux situations qui nous ont été données sur la fin de saison. C’était peut-être lié à notre manque de fraîcheur. Tout au long de l’exercice, on a fait preuve de panache mais, dans les dernières semaines, nous avons été un peu plus sobres dans nos prises de décision.

Vendredi soir, vous disiez que, plus le doublé, l’exploit était d’avoir rebasculé après le sacre en Champions Cup, alors que la saison était déjà interminable…

On n’en mesure pas la difficulté. à l’arrivée, il ne reste qu’un club mais cela a été dur pour tout le monde, pour ceux qui sont descendus, pour ceux qui ne se sont pas qualifiés ou pour ceux qui ont buté sur la dernière marche. On a tous vécu la même chose. Notre particularité, c’est d’avoir la chance de gagner. J’insiste mais ce groupe a su s’adapter tout le temps. Quand tu donnes trois jours aux mecs après la finale de Coupe d’Europe, en sachant que ça va forcément exagérer, tu te demandes comment tu vas les retrouver et s’ils seront prêts à faire encore les efforts. Nous étions marqués physiquement et mentalement. Or, il faut une énergie folle et on en avait un peu moins…

Où les joueurs sont-ils allés la chercher ?

Le déclic est intervenu au bout de vingt minutes contre Clermont, une semaine après le titre européen. On ne touchait pas terre et les mecs se sont remis à jouer un rugby qui nous va bien. Là, on s’est rendu compte qu’il nous restait encore de l’énergie.

Pouviez-vous la mesurer ?

Tous les signaux, qui correspondent à nos paramètres et nos indices d’état de forme, nous montraient que l’équipe ne faiblissait pas sur le plan de la "data". On a raccourci nos séances et on a bossé différemment. Mais nos retours chiffrés étaient dingues, tant la vitesse était toujours présente. Notre densité offensive, défensive, notre capacité à tenir les entraînements à haute intensité, tout était là. Au bout d’un moment, on s’est dit que la fatigue était dans la tronche ! La seule chose qui pouvait réellement nous fatiguer, c’était de l’accepter. On a dit aux joueurs : "Tout nous montre que vous avez encore du gaz et de l’énergie, donc ce serait bête de passer à côté."

Ont-ils réussi à encore vous étonner ?

Oui, quand on a fait revenir des garçons et qu’on a mis tout le monde sous pression, en se disant qu’il pourrait y avoir des matchs décisifs à jouer au bout. à la fin, on s’entraînait à trente-neuf avec les retours de blessure. On a récupéré une grande partie de l’effectif et il a fallu faire des choix sur les compositions, ce qui a généré de la frustration. Au-delà de la déception individuelle de ne pas revenir dans le groupe, d’en sortir ou de ne pas jouer, tous ont tiré dans le même sens.

Le cas de Maxime Médard, légende du club, est marquant, lui qui a joué un rôle différent en fin de saison…

Comme Jerome Kaino, malgré lui, il a eu un rôle de transmission. Ces mecs nous ont portés sur toute la campagne européenne de manière exemplaire, par leur rugby et leurs performances. Mais on est dans le coup d’après, et c’est facile de le dire une fois que tu as gagné. On a pensé qu’il fallait commencer à prévoir la suite. C’est aussi de permettre à Max, à Jerome ou à Joe Tekori d’accompagner les autres, d’être acteur différemment. Ils ont joué le jeu. Max n’était pas sur la feuille en demie et il y est rentré en finale sur la blessure de Romain Ntamack. Jerome a assumé un rôle de remplaçant mais je rappelle juste qu’il a joué deuxième ligne, au pied levé, en demi-finale de Top 14 !

Mais comment leur annonce-t-on ?

Max, quand tu sais le compétiteur qu’il est… Leur annoncer, à lui ou à Jerome, qu’ils ne sont pas dans le groupe ou qu’il ne débute pas, ce n’est pas évident. Ces gars ont tout gagné mais ils savent que l’intérêt premier demeure le club, l’équipe, le groupe. Ils ont mis leur ego de côté mais je ne dis pas que tout s’est passé royalement. On a eu notre lot de discussions, d’échanges et parfois d’incompréhensions. Mais c’étaient nos choix.

Et il fallait les assumer…

Avec le staff, nous sommes allés à fond là-dedans, en essayant d’expliquer certaines choses. Mais d’autres restaient incomprises. Que veux-tu expliquer à Antoine Miquel qui fait une saison remarquable et qui sort de la feuille en finale au profit d’une stratégie ? Pareil pour Selevasio Tolofua en demi-finale de Coupe d’Europe. Idem pour Zack Holmes en fin de saison. Ces décisions sont tellement douloureuses et frustrantes sur le plan individuel. Mais la force de ce groupe, c’est de faire passer le cas personnel au second plan. Là aussi, c’est simple de le dire et certains l’expliquent même dans leurs livres, mais ce n’est pas du management. C’est juste que les mecs ont choisi de faire prévaloir l’équipe sur tout.

Est-ce donc la clé de la réussite ?

On a bien sûr des gros joueurs et des garçons déterminants. Mais, au soir de la demi-finale de Top 14, tout le monde se demandait comment on allait gérer la blessure de Romain (Ntamack, N.D.L.R.). Finalement, Thomas (Ramos) et Cheslin (Kolbe) nous font un duo incroyable sur la finale. Mais je répète encore que c’est tellement facile d’expliquer les choses quand on a gagné…

Vous insistez beaucoup là-dessus…

Parce que c’est vrai. Je prends l’exemple de Toulon. Beaucoup tombent sur ce club aujourd’hui et retiennent qu’ils ne se sont pas qualifiés. Mais je sais qu’ils ne sont pas passés loin. Quand ils sont allés gagner au Racing, les Toulonnais étaient monstrueux. Voilà, ça peut basculer sur pas grand-chose. à l’arrivée, t’as une équipe, un staff et un manager qui sont champions. Mais à La Rochelle, à Lyon ou à Toulon, ça a bossé pareil que chez nous. Sauf qu’on a ce petit moment de réussite, ce déclic où le groupe a pris confiance.

Justement, vous dites souvent que le vôtre est incroyable…

Oui, parce qu’il l’est vraiment depuis trois ou quatre ans. Là-dedans, il y a évidemment une forme de persuasion. Mais ce groupe est taillé pour gagner beaucoup et longtemps. Ces joueurs l’ont déjà fait un peu mais, quand ils vont se réveiller lundi, mardi ou mercredi de leur bonne bringue qu’ils ont méritée, il faudra couper et se remettre la tête à l’endroit pour aborder une saison prochaine qui sera extrêmement difficile parce qu’on a mis la barre très haut.

Craignez-vous ce lendemain ?

Il n’y aura, à un moment ou à un autre, que de la déception. Mais j’ai eu la chance, en tant que joueur, d’être dans des générations qui se nourrissaient des victoires. Force est de reconnaître que la victoire amène la confiance.

Pour l’entraîneur que vous êtes aussi, l’usure a été grande cette saison…

Oui, mais je me mets dans le même lot que tous ceux qui exercent ce métier. On a fait partie des seuls privilégiés à bosser malgré la crise du Covid. Dans des conditions parfois extrêmes et complexes. Les règles sanitaires nous ont obligés à des choix inhabituels, comme faire échauffer seulement vingt-neuf mecs, partir avec certains joueurs et en laisser d’autres à la maison, tout ce qui va à l’encontre du sport collectif. Avec Didier (Lacroix) et Jérome (Cazabou), nous sommes partis il y a quelques années sur une organisation à laquelle je croyais, mais qui était un peu tirée par les cheveux, où tout est mutualisé. Aujourd’hui, quand on gagne le titre en espoir avec les entraîneurs qui sont des adjoints dans le groupe professionnel, c’est la réussite du club.

Cela vous offre-t-il de l’énergie ?

Ceux à qui j’en demande le plus, ce sont les joueurs. Mais j’en demande aussi beaucoup au staff, notamment médical et de préparation. On a gagné deux titres, trois avec celui des espoirs, mais on sait que tout n’a pas été parfait. Nous avons fait des erreurs et la victoire peut être mensongère. On doit être en mesure de se remettre en question. L’énergie donnée par le staff est essentielle. Nous étions rincés et avons aujourd’hui tous besoin de réfléchir.

à quoi ?

On ne pourra pas reproduire les mêmes choses. Si on le fait, ce sera déjà trop tard. Refonctionner comme on a fonctionné, ce ne sera pas possible. Cela passera par autre chose : le jeu des rôles, le changement, le départ. Trente-six heures après la finale, on n’a pas la tête à ça. Mais il faudra y réfléchir.

Justement, vous avez prononcé une phrase à chaud après cette finale ("Je vais prendre le temps de réfléchir à la suite, pour savoir si je reviens"), qui a jeté un doute sur votre avenir personnel…

Je voulais dire que, dans tous les cas, je ne pourrai pas revenir de la même manière. On ne peut pas reproduire les mêmes choses, appliquer les mêmes méthodes et le même fonctionnement, même si ça a porté ses fruits. Donc je ne vais pas dire : ça a marché, ça marche et ça marchera. Cette phrase, ce n’était en aucun cas pour mettre la pression sur qui que ce soit. La question, ce n’est pas : Ugo Mola ou pas, le staff d’Ugo Mola ou la relation d’Ugo Mola avec sa direction. Je m’interroge juste de façon sincère sur ce qu’il faudra apporter à nos joueurs pour construire le rugby de demain qui leur permettra d’exister encore. Gagner, c’est aléatoire. Mais, pour se donner cette chance, il faut finir dans les premières places, donc y rester. On a atteint une limite face à laquelle il faut se renouveler. La première personne qui doit réfléchir à ce qu’il doit amener, c’est moi. Il y a un projet jusqu’en 2023 pour accompagner cette génération, et il y en aura forcément un autre ensuite. On doit trouver la bonne formule, tracer une voie clairement définie.

Mais vous serez bien là à la reprise…

Oui (rires). Je suis de toute façon sous contrat. Je ne cherche pas du tout à semer le trouble. Même avec les joueurs, on a échangé là-dessus sur le ton de la plaisanterie. Un mec comme Yoann Huget, un compétiteur hors normes, a marqué ce groupe et ne sera plus là à la reprise. Jerome Kaino va basculer du vestiaire au bureau. C’est à prendre en compte. Tout cela réclame de la réflexion, de l’anticipation et de la responsabilité pour porter un projet devra être acté et orienté.

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Jérémy FADAT
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