Jean-Pierre Rives : « Il y a une part d'anarchie dans le jeu du Stade toulousain »

  • "Ugo Mola, je sais que c’est mon petit frère " "Ugo Mola, je sais que c’est mon petit frère "
    "Ugo Mola, je sais que c’est mon petit frère "
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Pour inaugurer notre nouvelle saison d’entretiens de l’été, il fallait une légende. C’est ainsi que nous nous sommes logiquement tournés vers « casque d’or » qui, depuis son atelier, est revenu avec appétit sur « cette drôle de saison pas vraiment drôle » qu’il éclaire de son regard unique, de Léo Ferré à Antoine Dupont…

C’est une drôle de saison qui s’est achevée la semaine dernière avec un doublé historique pour le Stade toulousain. Mais que vous a-t-elle inspiré, au juste ?

Que cette drôle de saison n’était pas vraiment drôle, hein. Il faut être honnête… Il manquait un gros morceau à ce rugby-là parce que le bonheur qui s’en dégage, il doit être partagé. Il n’y a pas de grand match sans grand public, même si la réciproque est aussi vraie. Chacun se nourrit les uns des autres. C’est ça, le partage. On encourage les uns, on joue pour les autres. C’est pourquoi je suis ravi que cette saison ait pu se terminer avec de nouveau un peu de monde dans les stades, pour applaudir cet incroyable doublé du Stade toulousain. Après la finale, j’ai envoyé un petit mot à Antoine Dupont mais je voudrais profiter de l’occasion pour transmettre mes félicitations à tout le groupe, tout le staff et tout le club, depuis l’intendant de l’école de rugby au président. Même si je n’étais pas là, même si je n’ai pas tout vu, je suis persuadé qu’ils ont tous réalisé un travail formidable.

Qu’est-ce qui vous a le plus séduit dans cette équipe ?

Je suis Toulousain de naissance et de cœur, j’ai commencé chez les Vert et Blanc du TOEC et terminé chez les Rouge et Noir du Stade toulousain. Vous connaissez la chanson : le rouge pour naître à Barcelone, et le noir pour mourir à Paris (Thank You Satan de Léo Ferré, N.D.L.R.). Et à peu près au milieu, sur la route, il y a Toulouse. Voilà… C’est l’histoire de l’anarchie et même si je n’en suis pas vraiment, il y a une partie de moi qui le demeure un petit peu. On s’en rend de plus en plus compte en vieillissant : le rugby, ça reste une famille. Et dans cette période où tout le monde avance masqué, où le sentiment d’appartenance s’étiole, on se raccroche à tout ce qu’on peut…

À ce point ?

Le rugby est formidable, vraiment. Il l’est pendant et il l’est peut-être plus encore après, parce que c’est là qu’on prend vraiment conscience de cette notion de famille. Même si je ne suis pas le suiveur le plus assidu des choses du rugby, j’y reste attaché et ce que j’ai ressenti au travers du Stade toulousain m’a fait chaud au cœur. Je parlais d’anarchie, parce que c’est justement cette part d’anarchie dans le jeu que j’aime chez le Stade d’aujourd’hui. À Toulouse, je vois des garçons capables de s’épanouir dans le désordre, de maîtriser le chaos, de suivre leur instinct. C’est juste ça, bien jouer au rugby… Et cela relève d’un certain état d’esprit, avant tout.

Au sujet de cet état d’esprit, votre credo a toujours été de ne pas confondre le grave et le sérieux. Et on a le sentiment que le Stade toulousain d’aujourd’hui l’incarne à la perfection…

Ils sont tellement doués, ils ont tellement confiance en leur talent et en leur force collective qu’ils n’ont pas besoin de vivre les choses dans la gravité. Quand on est bon, pas besoin de chercher des explications. Il suffit de faire. Dès qu’on se demande comment on a fait et qu’on essaie de le reproduire, on ne sait plus faire… À mon époque, des gens demandaient à Jo Maso comment il réalisait ses cadrages-débordements. Et lui répondait à chaque fois : "je n’en sais rien, mais je les fais…" La réalité, elle est là : ceux qui expliquent trop bien les choses ne sont pas souvent ceux qui les font. Nous, à l’époque, on pouvait expliquer tout ce qu’on voulait : la réalité était qu’on se démerdait pour essayer de donner la balle à Blanco sans la faire tomber. S’il était en forme, ce qui était souvent le cas, on gagnait. Sinon, on perdait… Lui-même ne savait pas où il allait quand il recevait le ballon, mais il nous emmenait au bon endroit. C’est inutile de chercher des explications au talent.

Vous parliez tout à l’heure du staff toulousain. Pensez-vous qu’il est précisément le garant de cet état d’esprit ?

Tout à fait. Ugo Mola, je ne le connais que par procuration, mais par ce qu’il démontre au bord du terrain ou dans ses prises de parole, je sais que c’est mon petit frère. Parce qu’il dégage du savoir-faire, de la décontraction mais aussi de la passion. Je suis persuadé qu’en discutant avec lui, je pourrais ressentir la même chose que lors de ma première rencontre avec William Servat. J’ai beaucoup d’admiration pour ces garçons chez qui l’organe le plus important reste le cœur, même dans un rugby qu’on me dit de plus en plus aseptisé. Et c’est tout ce qui m’intéresse chez eux.

Hormis Antoine Dupont que vous avez spontanément cité, y a-t-il un autre joueur pour qui vous avez ressenti un coup de cœur ?

Non, car c’est toute cette génération que je trouve formidable. Quand on écoute ces jeunes parler, on entend les mêmes conneries que celles qu’on pouvait dire il y a quarante ou cinquante ans. Je suis loin de tout ça et je les vois d’autant plus petits que je les regarde à la télé, mais je sais qu’ils sont très grands.

Toulouse est champion d’Europe et de France, mais aussi chez les espoirs. Le nouveau président de la LNR est un ancien du Stade. On a le sentiment qu’après cette pandémie, le rugby s’est recroquevillé sur son cœur historique…

Je ne suis pas un régionaliste. J’ai joué à Paris et je sais que la capitale peut constituer un terreau formidable pour notre sport, avec un réservoir fabuleux de bons joueurs dont Massy est un exemple merveilleux. La région parisienne reste l’endroit le plus peuplé de France. Et comme l’argent reste le nerf de la guerre, il est en outre plus facile d’en trouver dans la capitale… Mais oui, je suis heureux que le rugby puisse rester vivace dans nos régions historiques.

Au-delà des résultats du Stade, on a aussi vu Perpignan et Biarritz remonter en Top 14, Narbonne réintégrer le giron professionnel…

L’argent, ça aide pour avoir une bonne équipe, c’est indéniable. Mon ami Gérard Bertrand me raconte assez souvent quelles sont les difficultés de son club de Narbonne pour construire un budget… Cela dit, l’argent, c’est bien, mais ça ne suffit pas. Pour gagner et vivre de belles aventures, je crois au savoir-faire et à la culture, même dans le rugby pro. Le Stade toulousain en est probablement le meilleur exemple, mais il n’est heureusement pas le seul. Il est important que le rugby demeure accessible dans le moindre petit coin de campagne, qu’on continue à jouer dans les champs. La richesse profonde du rugby français est là.

On vous suit…

Ce rugby amateur, c’est notre richesse fondamentale et je suis persuadé que Bernard Laporte en est conscient. Tant que des gosses comme Antoine Dupont pourront commencer le rugby à côté de leur cour d’école, guidés par leur prof d’éducation physique plutôt qu’en étant recrutés par je ne sais quel maquignon, le rugby français aura un bel avenir.

Au sujet du rugby français, celui-ci s’est réconcilié avec son équipe nationale, malgré une fin de Tournoi en eau de boudin. En ce qui vous concerne, comment l’avez-vous appréciée ?

Le regard que je porte sur l’équipe de France, c’est celui d’un amoureux. Il n’est pas forcément très lucide et toujours biaisé. Pour moi, quand l’équipe de France perd, c’est toujours parce que son adversaire a triché ! (rires) Je les ai de temps en temps au téléphone pour leur glisser un petit mot pendant leurs rassemblements. à chaque fois, ça me rassure. Les gens vont toujours se disputer pour savoir s’il vaut mieux mettre Untel à droite ou Untel à gauche, mais de ça, je m’en fous. Tout ce qui m’importe, c’est de savoir si l’essentiel est bien là. Et je crois qu’il y est, peut-être mieux encore qu’à notre époque.

Les Bleus sont actuellement en Australie, privés de leurs meilleurs joueurs, avec un programme dantesque de trois tests face aux Wallabies en dix jours. Croyez-vous en un impossible exploit ?

Une tournée, ça a toujours été et cela doit rester un moment privilégié, même dans la tourmente de cette pandémie à la con. Je sais que les conditions ne sont pas terribles avec cette quarantaine à observer, mais je crois qu’ils ont un peu de chance dans leur malheur puisqu’ils peuvent partager des moments ensemble. Il faut toujours positiver si l’on veut réaliser quelque chose d’extraordinaire.

Il est vrai que l’histoire du XV de France est constellée d’exploits sortis de nulle part…

À mon époque, on n’a même jamais fait grand-chose d’autre que ça… Vous savez, quand on joue en équipe de France, il faut se convaincre que tout est possible. Ce maillot bleu, c’est comme celui de Superman : il permet de voler, de s’envoler, de réaliser des choses qu’on n’imagine même pas. Lors d’une tournée en Australie en 1981, je me suis déboîté l’épaule dans un match de semaine. On m’a demandé de jouer le test suivant quand même, et je ne sais toujours pas comment j’y suis parvenu. Ma seule explication, oui, c’est que le maillot du XV de France est bien magique…

En parlant de 1981, le contexte sanitaire vous a-t-il permis de vous retrouver pour fêter les 40 ans du grand chelem ?

Non. C’est triste, mais bon, c’est comme ça. On sait qu’on est toujours là les uns pour les autres, qu’on a réalisé quelque chose qui est gravé pour toujours, quelque part. On n’a pas forcément besoin de se voir, parfois il suffit qu’on s’imagine.

Avant de débuter cet entretien, vous nous avez confié vous être renouvelé dans votre production artistique. La pandémie vous a à ce point inspiré ?

Non, ça ne peut pas être une source d’inspiration, une merde pareille. C’est juste que, comme je bouge moins, je travaille plus. Enfin, quand je dis que je travaille… Je fais mon truc, quoi. Et j’y trouve du plaisir, parce que j’essaie de me renouveler. En matière de peinture ou de sculpture, j’ai pratiquement toujours été dans l’abstraction lyrique. Là, je suis passé à l’abstraction géométrique. En clair, plutôt que de faire des tâches, je fais des ronds et des carrés. Mais j’adore cela, parce que ça me permet de revisiter les années 50 et me renvoie à une époque un peu plus joyeuse.

Faut-il y entendre un brin de nostalgie dans votre discours ?

Je ne suis nostalgique de rien. Le temps passe et il faut s’y faire. J’essaie simplement de sortir de mon confort esthétique. Ça me permet juste de retrouver des choses que j’aime. C’est ce qui est formidable avec l’art et le rugby : ils sont des passerelles entre les époques, et permettent aux vieux cons comme moi de se reconnaître dans quelque chose, de rester ancré dans le présent. Parce qu’avec le temps, pour tout le reste, on se trouve de moins en moins de points communs…

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