Raphaël Ibañez : « Cette tournée nous a permis d’avancer »

  • Raphaël Ibanez, manager du XV de France.
    Raphaël Ibanez, manager du XV de France. Icon Sport - Icon Sport
Publié le , mis à jour

Depuis la nouvelle-zélande, où il passe une semaine au thames valley rugby, club du nord d’Auckland, Raphaël Ibanez, le manager du XV de France dresse ici le bilan de la dernière tournée des Bleus en australie. satisfait des résultats et du comportement des joueurs, il nous offre aussi une plongée dans l’intimité d’une équipe qui a vécu coupée du monde durant près de quatre semaines. 

Quel bilan tirez-vous de la tournée en Australie, qui, au départ, s’annonçait particulièrement piégeuse ?

L’enfer nous était promis même ! La force de ce XV de France, c’est d’avoir su transformer le piège en opportunité. Au final nous avons vécu une aventure humaine et sportive assez extraordinaire.

Franchement, imaginiez-vous avec Fabien Galthié, voir cette équipe de France remaniée capable de rivaliser sur les trois matchs et de remporter une victoire face aux Wallabies, au moment où vous aviez toutes les peines du monde à construire un groupe de 42 joueurs pour ce voyage ?

Nous avons toujours l’ambition avec Fabien de vivre le meilleur avec le XV de France. Je me souviens du vestiaire après le France - Ecosse en clôture du Tournoi des 6 Nations, où nous avions perdu. Nos discours au moment de la séparation du groupe étaient axés sur l’opportunité qui serait offerte aux sélectionnés pour l’Australie. À ce moment-là, nous avions fixé l’objectif de succéder à nos glorieux anciens de 1990 et de parvenir à remporter enfin un test-match chez les Wallabies, ce qui n’avait jamais été fait dans l’ère professionnelle de notre sport. L’idée était de fixer un objectif, un élan, une dynamique dans un vestiaire qui avait été atteint par une défaite à domicile. Je m’en souviens parfaitement. Et j’y ai repensé notamment quand, quelques semaines plus tard, nous construisions le groupe pour cette tournée. D’autant plus que le contexte sportif et sanitaire qui a suivi ne nous permettait pas d’être optimistes.

Seulement, une fois à 42, vous avez « bénéficié » d’une quatorzaine stricte qui vous a permis d’évacuer les effets du décalage horaire et de vous préparer pendant plus de deux semaines pour le premier test. Quand vous étiez joueurs, vous n’arriviez dans l’hémisphère Sud que quelques jours avant le premier match…

Avec le XV de France, tu luttes tout le temps contre ou avec le temps. Quelques semaines avant le départ initial, on ne savait pas si la tournée aurait bien lieu. Après, le temps nous a paru bien court, surtout la nuit qui a précédé notre rassemblement, après le coup de sifflet final de la deuxième demi-finale de Top 14, quand nous avons effectué les derniers ajustements de notre sélection. Cela s’est terminé à 1 heure du matin, et il fallait convoquer les joueurs en suivant pour qu’ils nous rejoignent au CNR, le dimanche à midi, pour partir le lundi après-midi. Puis, le temps nous a paru parfois très long, dans cette quatorzaine stricte, brutale, à Sydney, quand, parfois, si l’on dépassait de quelques minutes notre temps d’entraînement, les lumières du stade se coupaient ! Le début de notre séjour a été très loin du côté exotique que peut représenter une tournée dans l’hémisphère Sud, à tel point qu’un soir, on a projeté au groupe, un film publicitaire vantant le tourisme de la région de Sydney, pour leur montrer ce qu’ils manquaient.

Mais cette quatorzaine ne vous a-t-elle pas servi à souder le groupe, dans le sens, seul contre tous ? N’avez-vous pas pu travailler la cohésion ?

Oui, tous ces moments rudes, où les joueurs ont dû prendre sur eux, faire preuve de caractère, de patience, ont permis de forger un état d’esprit. Les joueurs ont fait preuve d’une vraie résilience face à cette adversité. Le groupe s’est soudé, s’est focalisé sur le premier test. Les êtres humains ont souvent des ressources insoupçonnées et se dévoilent dans la difficulté. Nous étions, joueurs et staff compris, 70 personnes enfermées dans une cage pendant 14 jours, et quand tu l’ouvres, tu libères une grosse quantité d’énergie. Les joueurs se sont alors livrés à fond, non pas sur un match mais sur les trois. Tout le monde tirait dans le même sens. J’ai le souvenir que sur l’une des premières sessions d’entraînement, les joueurs avaient été surpris de voir le président de la FFR, Bernard Laporte, remonter lui-même les boucliers de protection dans le bus. Il donnait le ton. Nous étions plus qu’une équipe, on formait une communauté.

Après le premier test et la frustration d’une victoire gâchée dans les dernières secondes, vous choisissez de maintenir la majorité des joueurs pour le deuxième test, six jours plus tard. Vouliez-vous, en changeant de stratégie de management, susciter une réaction d’orgueil ?

Les jours qui ont suivi le premier test constituent un point de passage important dans notre progression. Aussi bien pour le staff que pour les joueurs, parce que l’équipe a rebondi. Elle est parvenue à chasser de sa tête cette dernière action du premier test et a réussi quelques jours plus tard à écrire une petite ligne, modeste, dans l’histoire du rugby français. Tout ça s’est construit avec beaucoup de sang-froid. Les émotions ont été digérées collectivement avec beaucoup d’écoute et d’échange. Nous avions étudié le scénario précisément de cette dernière action.

Y avait-il une forme de colère de la part du staff envers ses joueurs ?

Non, il fallait comprendre le pourquoi du comment c’était arrivé. Il nous fallait être le plus lucide possible. Nous, staff, sommes parvenus à l’analyser, avec pas mal d’échanges avec les joueurs, pour finalement parvenir à vaincre quasiment de la même façon lors du deuxième test.

Où placez-vous cette victoire dans l’histoire du XV de France depuis votre prise de fonction début 2020 ?

Dans notre axe de progression, c’était un point de passage obligé. Et il a été bien négocié. Nous n’allions pas passer notre mandat à affronter des équipes de l’hémisphère Nord, il fallait bien à un moment se confronter aux formations du Four Nations et être compétitif face à elles, parvenir à les battre.

Est-ce que des joueurs se sont révélés à vos yeux durant cette tournée ? 

Citez des noms ! N’hésitez pas.

Pour le plaisir, la percée de Melvyn Jaminet ?#AUSFRA pic.twitter.com/gLk9Yv8vNf

— Canal Rugby Club (@CanalRugbyClub) July 13, 2021


Commençons alors. Melvyn Jaminet, qui était un choix presque par défaut.

Ce garçon possède un parcours particulier, qu’il a évoqué. Mais oui, c’est un joueur fiable, solide, étonnamment serein et avec des qualités hors norme. Aujourd’hui il se positionne clairement comme un postulant chez nous à ce poste.

A-t-il lui, mais aussi d’autres, bousculé la hiérarchie qui, au sortir du dernier Tournoi des 6 Nations, semblait bien établie ?

Je préfère parler d’émulation que de hiérarchie. Avant cette tournée, nous avions une idée assez précise et claire, sur une quinzaine ou une vingtaine de joueurs qui pouvaient être compétitifs face aux meilleurs joueurs du monde à leur poste. Là, on en a rajouté d’autres. Sur cette tournée, des potentiels se sont révélés, qui vont permettre de véritablement consolider ce groupe pour préparer la suite. Si l’on veut défier les meilleurs lors de la Coupe du monde 2023, il faut un groupe de 30-33 joueurs ultra-performants. Cette tournée était un moment charnière, car nous sommes à mi-chemin entre deux Coupes du monde. Les enjeux de cette tournée étaient importants et ont été assimilés.

Cette tournée et ses résultats valident aussi ce que l’on pressentait lors de la Coupe d’Automne des Nations et le match en Angleterre, que vous disposez d’un réservoir de joueurs finalement plus important que prévu ?

Oui, mais parce que nous cherchons, nous essayons, nous « scannons », analysons leurs prestations en clubs. Que notre réseau dans les clubs effectue de bonnes remontées, nous avons aussi, avec Fabien, de vrais échanges avec les managers de Top 14 qui, pour la plupart, sont de notre génération et appréhendent parfaitement nos besoins. Tout le monde joue le jeu. Notre démarche est plutôt satisfaisante à ce niveau-là et permet de révéler des talents. Il doit encore en rester quelques-uns qui ne demandent qu’à aller chercher ce maillot bleu. Mais un maillot de l’équipe de France, cela ne s’offre pas facilement, et c’est aussi un de messages de la tournée.

Et votre politique lors du troisième test, d’aligner la meilleure équipe sportive, quitte à laisser neuf joueurs au bord du terrain, sans une minute de temps de jeu ?

Je pense et c’est d’ailleurs de mon ressort, qu’il nous faut être très attentifs aux joueurs qui peuvent vivre le XV de France comme une quête. Vivre une non-sélection comme une immense frustration, c’est légitime. En même temps, on se doit aussi d’être le plus juste possible avec les objectifs que nous nous fixons. L’équipe alignée pour le troisième test était la meilleure possible du moment et c’est comme ça que cela doit fonctionner en équipe de France. Chaque match doit être joué dans le but de l’emporter.

Qu’avez-vous pensé d’Anthony Jelonch comme capitaine de cette tournée ?

Anthony, quand nous lui avons appris la nouvelle, a été touché par l’émotion vécue par sa famille. Il a pris tout de suite la mesure de ce que cela pouvait représenter pour ses proches. Cela démontre l’homme qu’il est… On voulait qu’il incarne l’état d’esprit de cette tournée, que le groupe soit dur au mal, parce que l’on savait que cela allait être dur et que nous ne pouvions pas annoncer que nous voulions battre les Australiens au moins une fois. Contrat plus que rempli pour Anthony. Petit à petit, je dois avouer que j’ai découvert quelqu’un de très ouvert, qui peut être moins expansif que d’autres mais sait trouver parfaitement ses mots. Le costume n’était pas trop grand pour lui. Il s’est senti, à juste titre, légitime. Il a compris aussi que le staff sera là pour le défendre, quoi qu’il se passe.

Est-ce qu’il peut y avoir une « émulation » pour le capitanat, sachant que Charles Ollivon ne pourra pas postuler en novembre prochain ?

Alors, je vais répondre ce que je peux dire à cet instant : pourquoi pas ? Ce qui est certain, c’est que nous en parlerons d’abord avec le premier cercle d’entraîneurs et après cet échange on communiquera sur ce sujet, mais forcement c’est une des vraies questions pour l’automne.

En généralisant au groupe, c’est un peu la rançon de cette tournée réussie, à de nombreux postes, la hiérarchie semble être bousculée ?

Et j’en suis ravi. Le XV de France ne doit être que ça. On veut voir Arthur Vincent, Pierre-Louis Barassi, Jonathan Danty, Gaël Fickou et Virimi Vakatawa pour le poste de centre par exemple à leur meilleur niveau. Tant mieux si cela nous donne des nœuds à la tête. Il n’est pas encore à l’ordre du jour d’établir une hiérarchie. Faire des choix, c’est la raison d’être de notre fonction avec Fabien, et nous sommes capables d’assumer cette tâche avec le plus de justesse possible.

Certes, mais c’est aussi la difficulté de travailler à 42 et plus à 30 ou à 23, notamment dans la gestion des ego ? Avec Fabien vous l’aviez vécue en 1999 en Coupe du monde malgré de superbes résultats…

Cette tournée était une petite réplique d’un format Coupe du monde, avec un staff fourni, beaucoup de joueurs sur une longue période le tout dans un mode compétition. C’était une première pour nous. Et je me demande si la réussite d’une Coupe du monde n’est pas aussi celle de l’addition de mâles alpha. 1999 est un bon exemple : des joueurs qui ont la même profonde motivation, qui veulent incarner le XV de France. Et cela ne laisse pas trop de place à des joueurs qui auraient tendance à s’égarer. Je réfléchis beaucoup à tout cela. J’observe aussi ce qui se fait dans les autres sélections. On sait qu’en moyenne une équipe championne du monde, c’est, à peu près une moyenne de 50 sélections par joueurs dans le squad. Je ne suis pas certains qu’il faille un équilibre entre des joueurs aguerris et d’autres moins. Je suis encore en réflexion mais après ces quatre semaines intenses, j’aurai plutôt tendance à penser qu’il nous faut encore plus de mâles alpha car le niveau international n’accepte pas les compromis.

Cette tournée vous aura permis de gagner du temps car des joueurs se sont affirmés dans ce profil-là, on pense à Jelonch, mais aussi Couilloud, Danty, Villière et Vincent ?

C’est facile de le dire maintenant. Mais que n’ai-je pas entendu avant la tournée, qu’elle était inutile, qu’elle représentait une charge inutile pour les joueurs ! Alors que, clairement, elle nous a permis d’avancer. Les joueurs ont apporté une réponse sur le terrain.

Les interrogations, vu la saison à rallonge, pouvaient paraître légitimes, surtout en raison de la difficulté que vous avez eu à construire le groupe, avec outre l’absence des finalistes, des forfaits de dernières minutes sur blessure ?

Mais nous devions en passer par là, nous confronter à ce genre d’adversaire. Et l’on perçoit aujourd’hui tous les bienfaits de ce voyage. Avec Fabien, nous n’en doutions pas.

Vos résultats valident, en quelque sorte, votre volonté de travailler à 42 joueurs et pas à 35 comme prévu par la convention. Souhaitez-vous pouvoir le faire en novembre prochain, lors de la série de trois tests et notamment celui face aux All Blacks ?

La priorité c’est que l’on va pouvoir, enfin, reprendre le chemin des clubs, retrouver nos rencontres avec les entraîneurs de Top 14 et de Pro D2. On devrait pouvoir échanger avec les managers, c’est à ce moment-là que l’on pourra se projeter sur la tournée de novembre et ce qui sera la bonne formule pour nous permettre de bien travailler. 42 joueurs, cela reste la bonne formule. Et cette tournée en est je crois la parfaite illustration. Pour le moment, il n’y a pas encore de rendez-vous formel pris avec les clubs de Top 14 mais une vraie volonté de reprendre nos échanges.

Et le défi de novembre prochain, c’est de battre les Blacks ?

Je suis en Nouvelle-Zélande depuis quelques jours et chaque personne que je croise ne me parle que de cette rencontre. Je ressens déjà l’excitation. On va tâcher de défendre la patrie et notre patrimoine. C’est un super test ! N’oublions pas l’Argentine qui sera redoutable et qui vient de battre les Gallois à Cardiff. Cette tournée en Australie était superbe mais surtout, ne nous arrêtons pas là.

En tant que manager, n’avez-vous pas si ce n’est l’envie, le besoin de voir cette équipe qui reste jeune, confrontée à une réalité moins facile, qu’elle vive une série de deux ou trois défaites pour jauger sa capacité de réaction face à une adversité qui viendrait à la fois du terrain mais aussi en dehors ?

Je vois ce que vous voulez dire mais c’est dans ma mission de m’attendre à tout, d’être en mesure d’étudier tous les types de scénarios qui peuvent arriver. Nous devons anticiper à ce genre de choses, plutôt que de les vivre et les subir. Jusqu’à preuve du contraire, ce XV de France a du répondant, et si on peut s’éviter ce genre d’aléas…

Cet article est réservé aux abonnés
Abonnez-vous pour en profiter
à partir de 0,99€/mois, sans engagement
  • Tous les articles en illimité sur le site et l'application
  • Le journal en version numérique dès 20h30 la veille
  • Les newsletters exclusives
Midi-Olympique.fr
Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?