Serge Blanco : « Il faut rire, il faut vivre… »

  • Serge Blanco - ancien arrière du XV de France. Serge Blanco - ancien arrière du XV de France.
    Serge Blanco - ancien arrière du XV de France. Dave Winter / Icon Sport - Dave Winter / Icon Sport
Publié le , mis à jour

À 63 ans, le plus grand arrière de tous les temps n’a plus de responsabilités dans le monde du rugby. Aujourd’hui manager des cadets du BO, Serge Blanco revient sur les grands moments de sa carrière, évoque l’apartheid et parle du projet Aguilera. Pour nous, il clôt aussi sa brouille avec Laurent Rodriguez, célèbre Melwyn Jaminet, parle des sacrifices de sa mère Odette, de son coup de fourchette, de la mort et, surtout, du temps qui lui reste à vivre. C’est à vous, Serge…

Le XV de France s’est montré à son avantage en Australie. Que retenez-vous de cette tournée ?

Ces dernières années, les clubs pros ont fait leur part du boulot et aujourd’hui, le vivier est redevenu ce qu’il était jadis : on revit, en quelque sorte, une époque dorée où le rugby français regorgeait de bons joueurs. Il y avait très longtemps que le XV de France n’avait pas eu une telle puissance de frappe…

Quid de l’arrière de l’Usap, Melwyn Jaminet ?

Il est monté de deux étages en quelques semaines, a fait preuve d’un grand talent et mérite de faire partie de l’aventure du prochain Tournoi. Jaminet, c’est un futur grand.

Ces tournées d’été ont-elles encore un intérêt ?

C’est évident. Moi, je repartirais même sur des tournées d’un mois qui auraient le mérite d’offrir des matchs en semaine, face aux provinces… Cette configuration permettrait de faire découvrir à nos jeunes talents le plus haut niveau et au groupe dans sa globalité de vraiment se plonger dans la vie du pays, en s’entraînant la semaine dans des écoles, en visitant les clubs… (il marque une pause) Qu’ont vu nos Bleus de l’Australie, cet été ? Mis à part le terrain d’entraînement et le hall de l’hôtel, pas grand chose…

Les tournées servent-elles avant tout à souder un groupe ?

C’est en tout cas ce que disait Jacques Fouroux (ancien sélectionneur national, N.D.L.R.). Une année où un voyage en Afrique du Sud avait été annulé, il avait tenu à nous emmener en tournée… en Guadeloupe et en Martinique !

Qui aviez-vous affronté, là-bas ?

(il éclate de rire) Mais je ne sais même plus ! Jacques disait qu’il fallait qu’on se retrouve, que c’était important !

Des tournées, vous en avez disputées beaucoup et en avez aussi boycottées une : vous rappelez-vous pourquoi ?

Au début des années 80, j’ai refusé de me rendre en Afrique du Sud, une nation alors régie par l’apartheid. […] Un an plus tôt, j’étais revenu à Biarritz très marqué par ce pays : les noirs entraient en ville le matin et repartaient dans les townships, une fois la journée de boulot terminée ; il y avait des toilettes pour blancs, d’autres pour noirs. En tant que métis, je m’étais posé énormément de questions à mon retour en France : qu’aurais-je fait, moi, si j’y étais né ? Me serais-je battu ? Ou alors, aurais-je été résigné ?

On vous suit.

C’est un pays à la fois complexe et fascinant, l’Afrique du Sud. Mon fils aîné y vit d’ailleurs depuis quelques années (à Johannesburg), avec sa femme et ses enfants. […] Pour revenir aux eighties, j’avais l’occasion de faire un choix, en tant que citoyen français, et j’ai donc décidé de boycotter. Une dizaine d’années plus tard, alors que Nelson Mandela était devenu président, les dirigeants sud-africains m’ont invité à passer quelques jours dans leur pays. Là-bas, des gens de couleur m’ont remercié d’avoir dit non à la tournée, d’avoir marqué mon opposition au régime. Ils pensaient que je les avais aidés dans leur combat. À mes yeux, je ne pensais pourtant pas avoir fait grand chose…

Nombreux pensent que les bons résultats de l’équipe de France sont en partie dus à une préparation physique idoine. Et vous, quel athlète étiez-vous ?

Moi, je détestais la préparation physique. Alors, quand Pascal Ondarts et Jean-Pierre Garuet s’arrêtaient de courir, je m’arrêtais aussi. Ils étaient mes repères.

On ne vous l’a jamais reproché ?

Si. Un matin, le docteur du XV de France Jean-Claude Perrin m’a fait remarquer que j’aurais "peut-être pu pousser davantage".

Qu’avez-vous répondu ?

"Tu veux dire que Paxkal (Ondarts) et Garuche (Garuet) ne sont pas endurants, doc ?"

En effet…

Un autre jour, on nous demande de faire des tractions. Avec Jean-Luc Joinel et Jean-Pierre Garuet, nous avons été incapables d’en faire une seule et le préparateur physique s’est rendu dans la chambre de Jacques Fouroux (alors sélectionneur) pour lui dire qu’on ne pouvait partir en Coupe du monde avec des gens comme nous !

Comment Fouroux a-t-il réagi ?

Il était furieux, tiens ! Il a dit au type : "Tu vas pousser plus fort que Garuche en mêlée, toi ? Tu vas courir plus vite que Serge ? Non ? Alors, ne m’emmerde plus avec tes tests physiques et tes tractions…"

Avez-vous un jour pris votre revanche contre les préparateurs physiques vous ayant à l’époque pourchassé ?

En quelque sorte. Avant de partir en Nouvelle-Zélande pour le Mondial, on a disputé un match de préparation. À un moment, j’accélère, je crochète et plante un premier essai. En me replaçant, je lance aux mecs sur le banc de touche : "Ça va, là ? J’ai été assez vite ? Le chrono est content ?" En fin de rencontre, j’en marque un autre sur une relance. En revenant vers mes coéquipiers, je mets une deuxième couche : "Alors, les gars ? J’y vais ou pas, en Nouvelle-Zélande ?" Ils tiraient une tronche, vous auriez vu ça.

Auriez-vous aimé être rugbyman professionnel ?

Je ne sais pas… Moi, j’ai vécu ma petite vie et j’en suis heureux. J’ai lavé des bagnoles dans un garage, j’ai été pendant huit ans ouvrier chez Dassault et puis, avec Jean-Pierre Rives, j’ai fait des relations publiques pour le groupe Pernot. J’ai aimé chaque morceau de ma vie.

De quoi vivez-vous, aujourd’hui ?

J’ai vendu la thalassothérapie et le château de Brindos. Mais j’ai encore un petit restaurant à Hendaye (la Pinta) et je compte en ouvrir un autre, sur la Côte basque, histoire de m’occuper un peu. Il faut que je bouge, vous voyez…

Vous êtes-vous parfois trompé dans les affaires ?

(il soupire) C’est à la fin de ma vie que je dirai si je me suis trompé ou pas. Aujourd’hui, je suis heureux et ma famille aussi, c’est tout ce qui compte. Mais si demain je vais moins bien, vous m’hébergerez, n’est-ce pas ?

Vous êtes le manager des cadets du Biarritz olympique. Avez-vous pris du plaisir dans ses fonctions ?

Énormément, oui. Mais ce fut aussi une souffrance : le monde du rugby ne se rend pas compte que plusieurs générations auront un trou de deux années dans leur vie sportive. […] Mes plus beaux souvenirs d’enfant, je les ai avec les cadets du BOPB, à l’époque où j’affrontais Lannemezan et Pierre Berbizier en quart de finale du championnat de France. Aujourd’hui, à cause du Covid, les mômes arrivaient habillés au stade, ne pouvaient ni se doucher, ni se changer, ni prendre leur goûter…

Effectivement.

Avec Laurent Mazas et Philippe Bidabé, deux supers éducateurs, on a néanmoins réussi le tour de force d’intéresser les jeunes pendant toute l’année. On s’est toujours entraîné et techniquement, il y a eu une évolution assez magique chez tous ces gosses : "Ralentis ta course, redresse, regarde." Je me suis vu dans la peau de Michel Celaya (ancien international français), qui m’avait tant aidé à mes débuts.

Où en est-on de la possible délocalisation de la structure professionnelle du Biarritz olympique ?

Aujourd’hui, il y a toujours des discussions avec la mairie. Cette saison, le BO évoluera à Aguilera et pour la suite, on travaille âprement à ce que tout se passe normalement.

Le club va néanmoins jouer un match amical à Lille, cet été…

Oui, mais un seul. Vous savez, les dernières phases finales ont montré que le rugby biarrot avait de la valeur, qu’il était capable de mobiliser un engouement exceptionnel. Ce club, cette ville n’ont rien à envier à personne.

Il y aura donc du rugby professionnel à Biarritz dans deux, trois ou cinq ans…

On verra. Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, tout le monde est en train de revenir sur le même chemin…

C’est l’instant vérité de cette interview : êtes-vous déjà rentré dans un vestiaire pour enguirlander un arbitre ?

Non, je n’ai jamais engueulé les arbitres ! (il éclate de rire) Mais il m’est arrivé de leur faire quelques remarques, oui…

Ces derniers mois ont été pour vous difficiles à vivre : vous avez tour à tour perdu Jean-Marc Manducher, Jean-Pierre Lux et Jean-Pierre Bastiat.

Ce fut un vrai cauchemar. Ces gens-là ont fait partie de ma vie. Quand Jean-Marc (Manducher, ancien président d’Oyonnax) venait à Hendaye, il restait à la thalasso pendant trois mois et pendant trois mois, on vivait ensemble. J’avais une complicité exceptionnelle avec lui. Jean-Pierre Lux, lui, c’est l’ami avec lequel j’ai mis en place une partie du rugby professionnel. Le grand Bastiat ? Il était unique.

Avez-vous peur de la mort ?

Non. J’ai juste peur de ne pas avoir assez de temps pour faire ce que j’ai envie de faire.

Et qu’avez-vous envie de faire, au juste ?

J’en sais rien ! Mais je suis heureux dans ce monde et j’ai envie de continuer de l’être, voilà tout !

Aurez-vous des regrets ?

Je pense, oui. Le grand stade que nous devions construire pour le rugby français ne verra jamais le jour et je le regrette, car il aurait pu offrir à l’équipe nationale des moyens qu’elle n’aura peut-être jamais.

Vous avez semble-t-il très mal vécu les derniers mois de votre mère, Odette. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Elle n’a pas assez profité de la vie, de ses petits-enfants, de sa retraite. Ma mère est une femme qui s’est tué la santé pour que son seul fils ne manque de rien. Le souvenir de ma maman ne me quitte jamais.

Faites-vous attention à votre hygiène de vie ?

Je ne veux donner des leçons à personne mais j’ai connu, au fil de mon existence, trop de mecs ayant fait attention à tout, leur vie : et ils sont pourtant partis avant moi. […] Il faut vivre, il faut rire, avoir du plaisir et le moins de regret possible.

Ça se défend.

Un de mes bons amis, le professeur Khayat, est l’un des plus grands cancérologues du pays. Après un week-end où je l’avais initié au monde de la tauromachie, je lui avais dit : "T’as quand même un sacré coup de fourchette, David !" Il m’avait répondu : "Je vois tellement de gens en fin de vie me disant regretter de ne pas avoir assez profité de leur existence que je veux croquer dans la mienne." Et alors ? Chacun est libre de trouver le bonheur de la façon dont il l’entend.

En clair ?

Moi, je suis un bon vivant. Si toi, tu préfères faire 70 bornes en montagne tous les jours parce que ça te rend heureux, vas-y ! Tu es libre !

La vie vous a éloigné de plusieurs de vos amis de jeunesse, que ce soit Pierre Berbizier ou Laurent Rodriguez. Vous réconcilierez-vous un jour avec ces hommes-là ?

Je ne suis pas fâché avec Pierre Berbizier. Pour tout vous dire, on s’est même vu récemment à Biarritz.

Et Laurent Rodriguez, alors ?

Chaque fois que j’ai recruté un entraîneur, je lui ai dit : "À terme, on se fâchera. Parce que pour moi, c’est le BO avant tout." C’est ce qui s’est passé avec "Rodrigue". Il m’en veut mais rassurez-vous : cela ne m’empêche pas de dormir. […] Je crois surtout qu’il faudrait qu’il ouvre les yeux, qu’il se remémore tout ce que j’ai fait pour lui et respecte un peu les gens.

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Les commentaires (1)
fifilongagien Il y a 1 année Le 06/08/2021 à 10:46

j'adore ce mec ...