La vérité sur l'affaire Herrero (2/6) : dans les pas du tonton-flingueur

  • En demi-finale, le pack biterrois n’avait fait qu’une bouchée de celui d’Agen. Sur ce célèbre cliché, le pilier agenais Jean-Claude Avi, sous la pression de Jean-Pierre Hortoland, monte au ciel comme un bouchon de champagne malgré l’aide de Paul Biémouret.  En demi-finale, le pack biterrois n’avait fait qu’une bouchée de celui d’Agen. Sur ce célèbre cliché, le pilier agenais Jean-Claude Avi, sous la pression de Jean-Pierre Hortoland, monte au ciel comme un bouchon de champagne malgré l’aide de Paul Biémouret. 
    En demi-finale, le pack biterrois n’avait fait qu’une bouchée de celui d’Agen. Sur ce célèbre cliché, le pilier agenais Jean-Claude Avi, sous la pression de Jean-Pierre Hortoland, monte au ciel comme un bouchon de champagne malgré l’aide de Paul Biémouret.  Photo DR
Publié le , mis à jour

Le sombre inconnu qui mit André Herrero sur le flanc fut-il recherché activement au lendemain des faits ? Non. Pourquoi ? Parce qu’à Toulon, on s’écharpait en coulisses et qu’à Béziers, on s’en foutait, on avait gagné.

Du côté de Mayol, les jours qui suivirent la finale, on scruta les maigres preuves apportées par les photos et les images pour mettre un visage sur le pied assassin. André Herrero, affirmatif dans le vestiaire (« Pas de doute, c’est Estève. »), perd ses certitudes en revoyant la phase de jeu. Blessé, usé, il renonce à entraîner et à jouer. Un nouveau staff (Pierre Rocheteau-Aldo Gruarin) est nommé mais démissionne sans prendre ses fonctions. Un autre est appelé (Jo Fabre-Pierre Louis). Une dizaine de joueurs, dont André Herrero, le rejettent en bloc. On s’affronte violemment. Personne ne cède. En fin d’été, la bande à Herrero s’exile à Nice, club de deuxième division, pour lequel le maire Jacques Médecin a de grandes ambitions.

La finale perdue avait mis le feu aux poudres. Entre joueurs criant vengeance et ceux peu pressés d’appliquer la loi du Talion après la sortie d’André. Entre Carrère et Herrero fâchés pour toujours. Entre Herrero et des dirigeants trop heureux de reprendre la main sur l’équipe. Au lendemain de ces combats mortifères, le quotidien du RCT prend plusieurs saisons de suite un teint grisâtre. Les « pro » André soutiennent Nice. Les « anti » tournent avec amertume la page d’une ère Herrero, pourtant marquée par deux finales en trois ans (1968 et 1971) et un succès en Du Manoir (1970). Chercher l’auteur du coup qui projeta Toulon dans le mur n’intéresse plus personne. L’affaire s’en va alimenter la légende noire du club.

Ni vu ni connu

À Béziers, entre hommages et libations, cette blessure n’est pas un sujet. On doute même qu’il soit possible de jouer soixante-dix minutes, comme le fit André Herrero, avec une double fracture d’une côte. Les rares journalistes chargés de fouiller plus profond se cognent à des joueurs mutiques et à « des images qui ne montrent rien ». Ce qui laisse l’histoire faire sa vie au gré de révélations invérifiables et de discussions de bistrot.

Jean-Paul Rey, ancien journaliste de Var-Matin et Midi Olympique, revint de Toulon sans avoir percé le mystère. Il racontait, circonspect, qu’une curieuse version de cet événement courrait autour de Mayol. André Herrero aurait été blessé malencontreusement par son frère Daniel d’un coup de pied bien visible à l’écran. D’où le mouchoir mis sur cette affaire…

Denis Lalanne avait rapporté ce scénario, et d’autres encore, à chaud, dans L’Équipe : « Nous avons vu tomber André Herrero, grave affaire de cette finale. Et ici, il faut admirer la vue perçante de ceux qui ont crié "Estève assassin !" ou encore ceux, en aussi grand nombre, qui ont vu Daniel Herrero frapper son frère, Caïn tuer Abel ! On ne reparlera que pour mémoire de ceux qui au même instant clamèrent que le malheureux Herrero faisait du chiqué. Dans le meilleur des cas, il y en a deux qui se trompent. Pour notre part, l’identité du coupable nous ayant échappé tout autant qu’à l’arbitre, nous avons simplement eu mal pour Toulon et tremblé pour la suite. »

Parmi les journalistes ou photographes présents à Bordeaux, aucun n’apporta d’éléments à charge définitifs. Quand on interroge Jean-Claude Skréla et Pierre Villepreux, présents dans les tribunes avec l’équipe de France, la même réponse fuse : « Je n’ai rien vu. »

La belle scène de crime

Sans preuve matérielle, sans témoignage formel, il faut, point de départ de cette enquête, mettre la main sur la retransmission télévisée que pas grand monde n’a revue en totalité depuis cinquante ans. Avant d’aller plus loin, un double rappel éclairera nos jeunes lecteurs nés avec un téléphone portable à la main. Le magnétoscope-enregistreur grand public arriva sur le marché seulement en 1972, un an après les faits. L’Ina (Institut national de l’audiovisuel), chargé d’archiver les documents audio et vidéo, n’entreprit son travail de collecte qu’à partir de 1974.

Coup de chance. Au détour d’une conversation, je découvre que Didier Navarre, journaliste pour Midi Olympique, posséde une version complète de la rencontre. Il m’en fait une copie. Pas de bol. Elle se révèle illisible sur mon ordinateur. Nouvelle piste. Jacques Cancel, un ami de Pézenas, m’envoie un CD sur lequel la finale, très floue, très noire, est découpée en quatre morceaux, avec deux bonus signés de l’inénarrable Alex Angel. Premier bonus : un entraînement de Béziers, suivi d’une séquence promotionnelle pour le Cap d’Agde, cité balnéaire construite en partie par le président de l’ASB, Georges Mas. Second bonus : des images du match amical qui opposa à Béziers, le jeudi 20 mai 71, les deux finalistes. La conclusion en est assurée par Alain Estève. Dans une courte séquence, le géant biterrois met en cause la véracité de la blessure d’André Herrero. Pas moins.

La meilleure reproduction - amputée des dernières minutes de jeu, de l’envahissement du terrain au coup de sifflet final et de la remise du Bouclier à Richard Astre - m’est fournie par Jean Abeilhou de France 3. Il certifie au passage que Georges Senal est notre coupable.

Je lance le premier visionnage partagé entre la curiosité et la crainte. Et si je n’en tirais pas plus que les autres ? De gros chiffres blancs défilent sur fond noir. 5… 4… 3… 2… 1… Puis corbeille d’officiels bien cravatés, supporters chauffés à blanc, rudes gaillards s’éparpillant sur la pelouse, André Herrero plein écran, musculature parfaite, masque de combattant. Ressuscitée un demi-siècle après les faits, la scène du crime a vraiment de la gueule.

Tout commence par un plan sur la tribune d’honneur et Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux, nommé Premier ministre deux ans plus tôt. Il a reçu le matin même des mains d’Albert Ferrasse, président de la FFR, la médaille d’or de la Fédération. En échange, il a accroché la Légion d’honneur au blazer de l’Agenais. Jour de fête pour Ferrasse, même s’il craint la rencontre à venir. Avant le coup d’envoi, il sermonne les deux équipes : pas question de déraper devant le chef du gouvernement, ancien international de rugby, et les caméras de la télévision française.

À Toulouse, quinze jours auparavant, Albert Ferrasse s’est effrayé devant la puissance du pack biterrois qui dévora tout cru celui d’Agen, son club de cœur. Sur une mêlée, Jean-Pierre Hortoland, le pilier gauche de l’ASB, fit sauter comme un bouchon de champagne son adversaire direct, Jean-Pierre Avi. Le Stadium gronda d’admiration. La photo de cette poussée fantastique, énorme sujet de fierté biterroise, est toujours accrochée dans le bureau de Richard Astre.

En demi-finale, le pack biterrois n’avait fait qu’une bouchée de celui d’Agen. Sur ce célèbre cliché, le pilier agenais Jean-Claude Avi, sous la pression de Jean-Pierre Hortoland, monte au ciel comme un bouchon de champagne malgré l’aide de Paul Biémouret. 
En demi-finale, le pack biterrois n’avait fait qu’une bouchée de celui d’Agen. Sur ce célèbre cliché, le pilier agenais Jean-Claude Avi, sous la pression de Jean-Pierre Hortoland, monte au ciel comme un bouchon de champagne malgré l’aide de Paul Biémouret.  Photo DR

Le président de la FFR n’éprouve pas non plus beaucoup plus de sympathie pour les Toulonnais. Il se méfie de leur caractère aussi éruptif que celui d’André Herrero, chef d’une bande de quatorze barbus. Daniel Hache, le numéro 8, préférait par coquetterie se laisser pousser les cheveux.

Un vieil ami de l’arbitre

Pour diriger cette apothéose « entre un RCT, équipe sans humour et très rude et une ASB équipe très rude et sans humour », dixit Daniel Herrero, Albert Ferrasse a nommé Michel Dubernet. Ce Basque de Ciboure est un ancien pilier de Saint-Jean-de-Luz. En mai 1970, il a arbitré la finale du challenge Du Manoir entre Agen et Toulon, remportée par les hommes de Herrero malgré une partie jouée à quatorze contre quinze. Dubernet expulsa Jean-Claude Ballatore puis accorda à Daniel Herrero un essai entaché d’un hors-jeu flagrant, permettant au RCT un break presque définitif. Cette erreur pouvait disqualifier l’arbitre aux yeux d’une Fédération aux mains des Agenais. Mais à la recherche d’un homme à poigne, Ferrasse trancha vite en faveur de Dubernet.

Le président de la FFR sait-il qu’une relation très particulière lie « Petit Louis » Irastorza, demi de mêlée de Toulon, à l’arbitre ? Une relation qui aurait pu déboucher sur une sévère polémique si Béziers avait perdu : Irastorza, dont les parents sont mareyeurs à Ciboure, a fait ses premières passes sous les conseils de Michel Dubernet… mareyeur à Ciboure. Quand il dirige un match du RCT, les parents de « Petit Louis » lui confient un colis de poissons et de coquillages à remettre au fiston. Dubernet et Irastorza se respectent. Jusqu’à la réception d’après finale, théâtre d’une dispute mémorable qui les brouille pour toujours.

Ce 16 mai, Michel Dubernet se sent prêt. Comme il ne veut pas être le maillon faible de l’événement, il s’est délesté de dix kilos à l’intersaison. Il y a un mois, il était à Bucarest pour diriger un match entre la Roumanie et l’Italie. Le dimanche précédent la finale, il s’est fait plaisir en réglant le différent qui oppose tous les ans les mariés aux célibataires à Saint-Pée-sur-Nivelle. Pourtant, malgré son expérience, il laisse passer quelques mauvais gestes, ne voit pas le coup porté à Herrero et oublie d’expulser Roger Fabien, auteur d’une cravate de classe mondiale sur Jack Cantoni. « L’arbitre eut l’intelligence de laisser l’action se dérouler jusqu’au bout, se souvient Henri Cabrol, l’ouvreur de Béziers. Ainsi René Séguier a pu marquer cet essai qui nous a envoyés en prolongation. »

À Toulon, l’expérience

Ce jour de finale, le légendaire Roger Couderc est absent du micro. Et pour cause, il a été viré de l’ORTF après les événements de mai-68. Son remplaçant, Christian Rives, s’enflamme au moment où les équipes pénètrent sur la pelouse. Gros plans sur André Herrero, 33 ans, deuxième ligne ou numéro 8, aux vingt-deux sélections en équipe de France. C’est la vedette de ce match. Entraîneur-joueur depuis septembre 1967, il a mené son équipe en finale du championnat l’année suivante. Finale remportée par Lourdes après prolongation, sur le tapis vert, deux essais à zéro. Cet épilogue a provoqué mécontentement et frustration chez les Toulonnais. En mai 1970, ils ont remporté le challenge Du Manoir, joli lot de consolation, mais ils en veulent davantage. Après ce dernier match d’André, juré-craché, le Bouclier viendra à Toulon.

Avec cinq nouveaux joueurs dans l’équipe finale, dont Daniel Herrero, Toulon présente un solide profil. Notamment au niveau du pack, son arme majeure. Mais si Bernard Labouré, international B, est un buteur efficace, il peut lui arriver de perdre ses nerfs dans les moments cruciaux. En outre, dans ce quinze deux fortes personnalités cohabitent : André Herrero, détenteur de tous les pouvoirs, et Christian Carrère, capitaine de l’équipe de France. Deux ego dans le même marigot. « Je formais l’équipe avec le capitaine, qui était moi-même, se souvient André Herrero en souriant. Christian Carrère n’étais pas très coopératif. Il s’entraînait dans son coin. Ce fut source d’un conflit permanent entre lui et les autres joueurs. Ils me reprochaient de n’être pas assez sévère avec lui. Mais le dimanche, il était souvent le meilleur de l’équipe. » Pour cette saison 70-71, Christian Carrère, capitaine du premier grand chelem tricolore en 1968, a coché deux rendez-vous majeurs sur son agenda : la phase éliminatoire du championnat et la tournée en Afrique du Sud où il s’envolera le lendemain de cette finale. Jean-Claude Skrela, lui aussi de la tournée des Boks, se souvient de Carrère : « Il était plus courageux qu’on ne veut bien le dire. C’était un vrai capitaine, avec une vision et une analyse pertinente du jeu. Il avait la classe, c’était un grand monsieur. »

À Béziers, la jeunesse

L’ASB, 23 ans de moyenne d’âge, est arrivée invaincue à Bordeaux toutes compétitions confondues. Elle n’a que deux matchs nuls à son passif. Raoul Barrière, champion de France en 1961, ancien international, en est l’entraîneur depuis 1968. Une fantastique génération de juniors est passée entre ses mains. En 1966 et 67, sous sa férule, les jeunes Biterrois sont finalistes de la Coupe Reichel et champions en 1968. Dans cette équipe figuraient déjà dix finalistes : Jack Cantoni, Gérard Lavagne, Henri Cabrol, Richard Astre, Yvan Buonomo, Olivier Saïsset (au poste de trois-quarts aile), Georges Senal, André Lubrano, Jean-Pierre Hortoland et Jean-Louis Martin, le capitaine. Ce dernier, pilier droit, blessé avant les quarts, quoique remis pour la finale n’a pas souhaité réintégrer l’équipe. « Je n’avais pas voulu renvoyer Hortoland dans les tribunes », reconnaît-il. Cinquante ans après, ce geste l’honore encore.

À 20 ans tout juste, Armand Vaquerin, pilier droit, a fait forte impression durant les matchs éliminatoires. Il est au début d’une immense carrière qui se terminera en 1984 par un dixième Bouclier de Brennus (son record tient toujours). S’il est l’un des phénomènes de ce pack, le deuxième ligne Alain Estève, en est un autre. Raoul Barrière l’a récupéré à Narbonne dont il a été quasiment chassé, pour concurrence avec deux des frères Spanghero. En quatre années à l’ASB, Estève, futur international, est devenu un rugbyman complet et un combattant impitoyable. Du haut de ses deux mètres, il est le joueur le plus grand du championnat et aussi l’un des plus teigneux. Quant à Richard Astre, nommé capitaine dès l’automne 68, il est l’homme de confiance de l’entraîneur. Le cerveau de cette équipe, un intouchable qui ne perd jamais son sang froid.

Il est 15 heures à Bordeaux, ce 16 mai 1971. Michel Dubernet s’apprête à libérer deux troupeaux de buffles en courroux. Plus que 36 minutes avant le coup fatal…

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