La vérité sur l'affaire Herrero (4/6) : Accusez, levez-vous !

  • Ci-dessus Exception faite d’André Lubrano, tous les joueurs ayant été accusés un jour d’avoir blessé André Herrero sont réunis sur cette touche : de gauche à droite, Georges Senal, Alain Estève  (qui saute face à Michel Sappa), Armand Vaquerin (à droite d’Estève), Yvan Buonomo (bandeau), Daniel Herrero (maillot sombre) et Olivier Saïsset. Ci-dessus Exception faite d’André Lubrano, tous les joueurs ayant été accusés un jour d’avoir blessé André Herrero sont réunis sur cette touche : de gauche à droite, Georges Senal, Alain Estève  (qui saute face à Michel Sappa), Armand Vaquerin (à droite d’Estève), Yvan Buonomo (bandeau), Daniel Herrero (maillot sombre) et Olivier Saïsset.
    Ci-dessus Exception faite d’André Lubrano, tous les joueurs ayant été accusés un jour d’avoir blessé André Herrero sont réunis sur cette touche : de gauche à droite, Georges Senal, Alain Estève (qui saute face à Michel Sappa), Armand Vaquerin (à droite d’Estève), Yvan Buonomo (bandeau), Daniel Herrero (maillot sombre) et Olivier Saïsset. Photo DDM - Photo DDM
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Le souvenir marquant de la légendaire finale Toulon - Béziers de 1971 n’est pas celui de Richard Astre soulevant son premier Bouclier. C’est le cliché ci-dessus où l’on voit André Herrero, presque détruit par un sale coup, titubant, épaulé par Pierre Rocheteau, le médecin du RCT (à gauche), et Pierre Carbuccia, le soigneur.
Parue à la Une des journaux du lendemain, la gueule tordue de Herrero reste gravée dans l’imaginaire collectif. Elleest à la source d’une légende qui déborde largement l’histoire du Rugby Club toulonnais et de l’Association sportive biterroise. Un mystère demeure : qui a frappé le capitaine de Toulon, et donné à Béziers un avantage décisif ? Cinquante ans après, Midi Olympique relance l’enquête.

Les suspects ne manquent pas dans l’affaire de la blessure d’André Herrero, ce qui brouille les pistes depuis un demi-siècle. De noirs soupçons pèsent sur Alain Estève, Olivier Saïsset, André Lubrano, Yvan Buonomo, Georges Senal et même Daniel Herrero, le propre frère de la victime.

Accusés, levez-vous !

« Alors c’est qui ? » Jean-Louis Martin me pose la plus étonnante des questions. Temps d’arrêt. « Désolé, Jean-Louis, mais c’est toi qui devrais me donner la réponse. Alors, je te le demande : c’est qui ? » « Je ne sais pas. Je te le promets sur la tête de mes enfants, je n’ai jamais su qui avait descendu André Herrero. »

Jean-Louis n’est pas un filou, encore moins un manipulateur. Dans « Pilier d’autre foi », publié en 2019, où il raconte notamment son parcours de vingt-cinq ans au sein de l’église évangéliste, il a mis en exergue un passage de l’évangile de Jean : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » « Tu vois, me dit-il, comme toi je cherche la vérité sur cette affaire. »
Jean-Louis Martin ne dispute pas la finale de 1971. Il ne se reconnaît pas le droit de renvoyer en tribune Jean-Pierre Hortoland, auteur d’une remarquable entrée en quart et en demi-finale. Il regarde, le cœur gros, ses camarades remporter leur premier Bouclier. Partagé entre joie et frustration, Jean-Louis pleure pendant une bonne partie du voyage retour. Puis, en 1974, en raison d’une mésentente avec Raoul Barrière, il quitte Béziers pour Toulon. « Où la plupart des joueurs pensaient qu’Olivier Saïsset avait fait son affaire à André Herrero. » C’est longtemps la version la plus répandue. Il se dit dans le milieu que Saïsset s’est accusé, un soir, de l’avoir fait. Tout ça revient aux oreilles d’André Herrero.

« Un jour, raconte Daniel Herrero, André et moi tombons sur Olivier Saïsset dans un restaurant. Il déjeune avec son épouse. Je dis à André : « Puisqu’il est là, pourquoi ne pas aller le trouver, tu sauras peut-être la vérité ? » Ce que fait André. Je prends soin de ne pas m’éloigner, se souvient Daniel. Au cas où. La discussion dure peu de temps. On ne se serre pas la main. J’interroge mon frère : « Alors, c’est lui ? » « Non, me répond-il. Olivier jure sur la tête de sa fille qu’il est innocent. » »
Plus tard, Daniel Herrero, dans un entretien à Midi Olympique, ouvre une autre piste. « Et si Armand Vaquerin était mort en emportant ce secret dans sa tombe ? » Je me précipite sur le podcast d’Alexandre Mognol, « Un canon sur la tempe », consacré à la fin tragique du pilier biterrois, dans l’espoir d’y trouver quelque indices. Hélas, dans ce remarquable travail rien n’est dit sur notre affaire.

Un trésor au fond d’une armoire

Une nouvelle lumière s’allume. Carmen, la fille de Michel Dubernet, l’arbitre de la finale 71, décédé deux ans auparavant, vient de trouver un trésor au fond d’une armoire : le maillot et le sifflet utilisés par son père durant ce match mémorable, une revue de presse complète et surtout une collection de cahiers dans lesquels il prenait des notes sur chaque rencontre. Et si le secret gisait entre leurs pages jaunies ? J’attends avec impatience la photo promise par Carmen Dubernet-Mendiboure. La déception est cruelle. Dubernet a bien noté l’affiche et le lieu du match, le nombre de kilomètres entre Ciboure et Bordeaux, et précisé « 31 matchs dans la saison, 365 à ce jour », mais ne relate rien des péripéties de la rencontre.

Carmen n’a pas tout dit. De ces lointains souvenirs d’ado, il lui revient qu’Alain Estève, lors d’un déplacement à Dublin avec l’équipe de France en 1972, avait pris son père à part : « Je n’ai pas descendu André Herrero, lui aurait-il confié. Le joueur qui l’a fait est ici. C’est un remplaçant. Si tu le lui demandes, il avouera peut-être. » Estève, lui, que le public bordelais avait traité d’« assassin », essaye-t-il d’allumer un contre-feu ? Qui vise-t-il ? Les seuls joueurs qui répondent à son portrait-robot sont André Lubrano et Olivier Saïsset. « À son retour d’Irlande, se rappelle Carmen Dubernet-Mendiboure, mon père nous raconte, à table, qu’il connaît le coupable, mais qu’en aucun cas, il ne nous livrera ce secret. »

Ce secret-là, Michel Dubernet, créateur du Ciboure Rugby Club et mareyeur de profession, l’a emporté avec lui dans l’océan. Avant de mourir, il avait demandé que ses cendres soient dispersées en mer, « pour donner à manger aux poissons qui m’avaient nourri toute ma vie ».

Ces déconvenues ne font qu’attiser mon envie de gratter le cuir rugueux de cette finale. J’appelle Olivier Saïsset. Il se montre agréable, me parle chasse en général et battue au sanglier en particulier. Il boucle la discussion de façon énigmatique. « Tu sais, je n’ai plus envie de parler de rugby. C’est fini. Je veux partir avec mes souvenirs et mes secrets. » Du Saïsset dans le texte. Il faut insister.

Je laisse passer un peu de temps. Son téléphone sonne dans le vide à plusieurs reprises. Un jour, petit miracle, il décroche. « Je suis au potager en train de planter des tomates, des courgettes et des poivrons. Je fais une pause. Tu as de la chance. » Il en profite pour fumer une gauloise sans filtre, une de plus. « Bon, me dit-il, tu me poses une question, je te réponds que sur cette affaire, j’ai la conscience tranquille. J’ai trop de respect pour André Herrero, l’homme comme le joueur. »

Rencontre avec un Pharaon

La piste Lubrano, ouverte par Alain Estève en Irlande, est un des mes derniers espoirs. Elle mène à Sète. Si un jour, l’idée vous prend d’aller faire un tour sur l’Ile singulière entre Méditerranée et étang de Thau pour y rencontrer André Lubrano, dites que vous cherchez le « Pharaon ». On vous enverra dans le quartier de la Pointe courte, son lieu de naissance. C’est là qu’Agnès Varda tourna son premier film en 1955, celui qui fit connaître Philippe Noiret. Le « Pharaon », c’est le surnom de jouteur de l’ancien pilier et talonneur de l’ASB. Lubrano peut se prévaloir d’avoir été champion du monde de joute deux fois dans sa vie, en remportant dans la catégorie reine, celle des poids lourds, le Grand prix de la Saint-Louis en 1978 et 1987.

Rendez-vous est pris à la Maison de la mer, derrière le Palais consulaire de Sète. André Lubrano a beau avoir 75 ans, on n’aurait pas envie de le mettre en colère. S’il a pris un peu de masse, il a toujours des épaules et des bras de pêcheur-rubyman-jouteur. Avant d’évoquer l’affaire Herrero, on lui parle mêlée, sujet de nature à détendre n’importe quel ancien pilier. « Raoul Barrière, notre entraîneur, raconte-t-il, avait participé à la tournée de 1958 avec l’équipe de Lucien Mias. Il aimait le rugby sud-africain et voulait jouer avec trois piliers. Moi, pilier de formation, je me suis retrouvé au talonnage en finale 71. Je pesais 92 kilos à l’époque. Les premières mêlées étaient toujours des moments d’affrontement. On prenait de l’élan et on se rentrait dedans comme des abrutis. Au lendemain du titre, la moitié de mon visage n’était qu’une croûte. Raoul Barrière ne cherchait pas les grandes envolées. Aucun ballon ne devait parvenir aux trois-quarts s’il n’avait pas été correctement nettoyé par les avants. Tu pouvais prendre des initiatives mais jamais perdre la balle. Sinon, tu étais remplaçant le dimanche suivant. Le risque, à cette époque, c’était de tomber. Là, tu te faisais ressemeler. »

Puisqu’André Lubrano a envie de se livrer, on évoque son départ de Béziers après qu’il a perdu sa place au talonnage avant la finale 72. Et là, le costaud s’arrête deux secondes. Il est ému. Il se souvient du vote demandé par Raoul Barrière aux joueurs pour choisir entre lui et Elie Vaquerin. Il avait trouvé ça injuste, « vicieux ». Lubrano se rappelle qu’il est parti fâché de Béziers en 1974 après une ultime engueulade avec Barrière. « On avait failli se battre. J’étais un soixante-huitard con. J’avais des convictions. Dans le bus, je ne jouais pas au poker comme les autres, je lisais. »

Et pour André Herrero ? « Oui, j’aurais pu le faire. (il réfléchit) C’est sûr, j’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait. André Herrero n’arrêtait pas de chambrer. Il était dans son rôle. C’était l’homme fort de Toulon. »

Usurpation d’identité

En partant du postulat qu’Olivier Saïsset a dit la vérité à André Herrero et qu’André Lubrano, foi de jouteur sétois, ne m’a pas roulé dans la farine, les insinuations d’Alain Estève ne tiennent plus. Michel Dubernet a quitté ce monde sans connaître la vérité.

D’autres noms de suspects circulent depuis cinquante ans, notamment celui de Georges Senal. Un taiseux qui se tenait toujours à l’avant du bus car sujet au mal des transports. Un avant à l’ancienne qui imposait du rouge, et du bon, à chaque repas d’avant match. Il m’est revenu une histoire que racontait mon oncle Jacques, natif de Béziers, fervent supporter de l’ASB. Il savait de source sûre que l’exécuteur des basses œuvres du pack biterrois était Senal, pas Estève. « Le Grand », selon lui, s’était fait traiter d’assassin toute sa carrière à la place d’un autre.
En enquêtant sur la paire de deuxième ligne Senal-Estève, pas les bonhommes les plus drôles sur un terrain de rugby, je fais une découverte amusante. Tenu d’avoir le certificat d’études pour prétendre à un emploi de chauffeur à la mairie d’Agde, Alain Estève, craignant d’être recalé, s’est fait remplacer le jour de l’examen par Georges Senal. Doté de faux papiers, Senal se rendit à Montpellier pour y décrocher le précieux sésame. Les deux compères n’étaient pas à une usurpation d’identité près…

À Bordeaux, le 16 mai 1971, quand André Herrero se tord de douleur, les supporters toulonnais l’invectivent aux cris de « Estève assassin ». Le réalisateur fait un gros plan sur l’homme accusé par la foule. « Le Grand » bavarde avec Georges Senal, dos tourné à la scène sur laquelle s’est rendu Richard Astre, en bon capitaine. Le désintérêt qu’Estève porte à l’attroupement toulonnais peut-il l’accuser ? Certes non. Mais lui, quelques mois après l’incident, fait ses confidences à Georges Pastre, journaliste à Midi Olympique. Dans un son livre « Rugby capitale Béziers », Pastre rapporte les propos d’Estève autour d’un chocolat chaud. « Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai vu rouge puis j’ai cru que je l’avais tué. C’est impressionnant, croyez-moi ! Mais dans un match de cette importance, il faut voir le climat avant de condamner quelqu’un. Les Toulonnais n’étaient pas des agneaux. Ils venaient de sonner encore Lubrano. » Estève s’arrêtait là, oubliant de dire comment il s’y était pris.

Estève a raison

Pour en avoir le cœur net, j’appelle Alain Estève. Il est impossible de relater par le menu les propos du « Grand », notamment les phrases d’accueil à caractère sexuel. Rien que du classique. On m’avait prévenu. D’aucuns le disent gravement malade. Pourtant, le bonhomme n’a rien perdu de sa niaque. Tant mieux. « Mais qui vous a donné mon numéro ? Je ne veux pas parler. Je connais les journalistes. Avec rien, ils vous font raconter des trucs que vous n’avez jamais dit. Si je commence à balancer, moi qui ai travaillé la nuit pendant trente-cinq ans, je vais faire divorcer la moitié de Béziers. Pour le coup reçu par André Herrero ? Je n’étais pas sur l’action. Il a été blessé par son frère Daniel. Vous feriez mieux de regarder les images ! » Là-dessus, il me raccroche au nez. La piste Estève s’est réchauffée et refroidie en deux minutes.

Tout de même, qu’en pense Daniel Herrero ? « Cette version court depuis cinquante ans, grommelle-t-il. Je ne veux même pas en parler. Je m’en tiendrai à ce que je t’ai déjà dit. Pas plus. Je ne veux pas être l’historien de ma propre histoire. » Sa conclusion me laisse sur ma faim.

« Vous feriez mieux de regarder les images ! » La dernière phrase d’Alain Estève, tourne dans ma tête. « Le Grand », malgré trente-cinq ans aux commandes de boîtes de nuit, suivis d’un court séjour à la prison de Carcassonne pour proxénétisme, est-il de bon conseil ? Oui. Il est urgent de cuisiner ces vingt secondes, du renvoi aux 22 mètres de Paul Bos à la sortie en touche de Bernard Giabbiconi, et leur faire cracher la vérité. Oui, c’est là que se trouve la clé de l’énigme.

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