Hors normes

  • Alain Estève
    Alain Estève
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L'édito d'Emmanuel Massicard... Qui s’y frotte, s’y pique. Il n’est jamais facile de vouloir tutoyer la légende et plus complexe encore d’attaquer frontalement la partie immergée d’un mythe. Définitivement lorsqu’il est sacré, quand le temps a forgé le secret dans le creux des silences et, pendant si longtemps, l’absence de vidéo.

À Béziers comme à Toulon, on vit ainsi toujours avec le souvenir fiévreux de la finale 1971. Avec ce qu’il est coutume d’appeler "l’affaire Herrero". Ou quand le capitaine totémique des Rouge et Noir, André Herrero, fut "descendu" par un Biterrois resté anonyme et qui le restera puisque le travail d’enquête que nous avons mené pendant six mois -avec les preuves qui en découlent- accouche d’un ultime épisode sans les aveux formels du principal protagoniste, Alain Estève. Face aux images comme aux témoignages, l’ancien deuxième ligne préserve son secret. Comme ses anciens coéquipiers, dont l’un d’eux me confia récemment : "Même si c’est lui qui a blessé André, comment veux-tu qu’il le reconnaisse aujourd’hui ! Impossible…"

Libre jusqu’au bout, Estève entretient le mythe mais il ne nous empêchera pas d’avoir des convictions. Ni même de ressentir le grand frisson à la lecture de l’interview poignante qu’il a accordée à Jean-Luc Gonzalez, sans renier ses provocations légendaires à l’adresse des journalistes. Comme si rien ne devait changer. Jamais.

Ce mercredi, l’ogre de l’ASB aura 75 ans. Son double mètre s’est tassé, voûté. Il n’en reste pas moins un géant qui éclaire d’un drôle de prisme l’épopée du grand Béziers des années 70 et 80 quand, sous le joug de Raoul Barrière, le pack héraultais faisait trembler la totalité du rugby français.

Lire Estève aujourd’hui, au cœur d’un rugby pro corseté d’où rien ne dépasse, ce monde figé par le culte de l’image et les principes d’une communication toujours plus lisse pour ne pas froisser et attirer sans cesse plus de monde, c’est effectuer un magistral voyage dans le temps. Revenir brusquement à la mamelle d’un sport alimenté par le défi et l’affrontement, qui vénérait ses forts en gueule, célébrait ses "gros caractères" et s’enorgueillissait de toutes les différences qui composaient une élite à 80 clubs. Pas un clocher ne devait jamais ressembler à celui du voisin… Il faut croire que tout a changé.

Estève fait ainsi partie des monuments de notre sport, joueur et personnage tout simplement hors normes, fier, cabossé par la vie sans qu’il ne baisse la tête face à l’adversité. Même pas face au peuple toulonnais qui l’attendait pour se venger à l’automne 1971 ; même pas face à la prison, où l’ancien patron de boîte de nuit fit un tour en 2004 pour une affaire de proxénétisme. Et là encore, l’accusé jure qu’il n’a rien fait. La légende reste entière.

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Emmanuel MASSICARD
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