La vérité sur l'affaire Herrero (6/6) : Alain Estève : « J'ai toujours préféré faire le boucher que le veau »

  • Alain Estève, qui fêtera 75 ans ce mercredi 15 septembre, est revenu à Sauclières, le stade des exploits du Grand Béziers.
    Alain Estève, qui fêtera 75 ans ce mercredi 15 septembre, est revenu à Sauclières, le stade des exploits du Grand Béziers.
Publié le , mis à jour

Avant de revoir les images de l’action sur laquelle il blessa André Herrero, Alain Estève a bien voulu parler de sa vie où il connut la misère, les mauvais traitements, la célébrité et aussi la prison.

Il n’est pas facile de rencontrer Alain Estève…

Jennifer, ma quatrième fille, m’a cassé les pieds pour que je vous reçoive. Je n’en avais pas envie. Il y en a qui aiment ça, moi pas. Vous avez de la chance, aucun journaliste n’est jamais entré ici.

On a eu beau chercher et aussi interroger d’anciens journalistes ayant suivi Béziers dans les années 70, il a été impossible de trouver des articles parlant de votre jeunesse, de vos racines. Auriez-vous quelque chose à cacher ?

Ma vie n’a pas été facile. Je suis passé par beaucoup d’épisodes, à commencer par celui qui dura de 8 à 18 ans dans une maison de correction, à Trèbes, dans l’Aude. C’était l’établissement Saint-Pierre Millegrand, situé sur une propriété de 300 hectares qui appartenait à l’évêché de Carcassonne.

Pourquoi une maison de correction ?

Je suis né dans une famille très pauvre. Enfant, j’ai dormi dans des fossés. Plusieurs de mes frangins sont passés par l’Assistance publique. Moi, j’ai atterri là. Mes parents habitaient Peixora, une petit village entre Bram et Castelnaudary. Je les voyais un mois par an, c’est tout.

Combien étiez-vous d’enfants ?

Sept. J’étais le deuxième. Plusieurs sont décédés. Sur cette fratrie, il ne reste que trois enfants vivants.

Dix ans dans une maison de correction, c’est très long.

Des curés nous encadraient. Ils étaient violents, il leur arrivait de nous « satonner ». C’était dur physiquement et moralement.

Y avez-vous été victime de sévices sexuels ?

Non. Je n’ai pas le souvenir de bagarres entre jeunes non plus.

Ce sont les pires souvenirs de votre vie ?

(Il souffle) Je suis retourné à Millegrand pour montrer le lieu à Jennifer, ma plus jeune fille. Je n’y ai pas de mauvais souvenirs, je n’en ai pas de bons non plus. J’allais un peu à l’école, je faisais les courses, le ménage, la bouffe, le lit. C’était un peu militaire. De temps en temps, je partais travailler la vigne chez un voisin.

Avez-vous été malheureux ?

Pas au début, mais après oui. À treize ans, j’ai commencé à bouillir. J’ai été envoyé à Saint-Papoul pour me former à l’agriculture, ça me sortait de l’institution.

Vous sentiez-vous comme en prison ?

Non, ça n’en était pas une. C’était un centre médico-pédagogique.

Avez-vous fugué ?

Une fois. À mon retour, j’ai été enfermé pendant un mois dans un cachot, dans le noir. Pour me nourrir, on me donnait juste du pain et de l’eau. Je n’ai jamais récidivé. C’était il y a soixante ans… À dix-huit ans, j’ai pu rentrer chez mes parents tous les week-ends.

Et le rugby dans tout ça ?

Il m’a tout apporté. C’est grâce au rugby que je suis arrivé là où je suis. Mon premier club, Castelnaudary, m’a permis de trouver très vite du travail. Ainsi, je me suis éloigné de l’institution. J’ai réussi à aider mes parents financièrement afin de leur offrir une vie normale.

Avez-vous toujours été grand ?

Je l’ai été très vite, trop vite même. Enfant, on m’a fait des ponctions lombaires pour freiner ma croissance. À 17 ans, je mesurais déjà 2 mètres. J’en profite pour dire que je n’ai jamais fait 2 mètres02 mais juste 2 mètres.

Alain Estève
Alain Estève

Une légende dit que vous avez signé à Narbonne après avoir rencontré Walter Spanghero dans le train qui faisait Castelnaudary-Narbonne.

C’est exact. Quand Walter était à l’armée, il prenait cette ligne pour rentrer chez lui. Il m’a abordé dans le train et m’a dit : « Si tu viens à Narbonne, on te trouvera du travail. » Voilà comment j’ai signé au Racing en 1965. J’y suis resté jusqu’en 1967.

Pourquoi en être parti ?

Je n’en suis pas parti, j’ai été mis dehors.

Est-ce que cela a été une blessure ?

Non. J’étais bien à Narbonne. Entre la famille Spanghero et Alain Estève, le président Pech de la Clauze a choisi. Il m’a dit « Va-t-en ! ». Je n’ai pas de rancœur. Ensuite, j’ai été très heureux à Béziers.

Et quand vous jouiez contre Narbonne, dans quel état d’esprit étiez-vous ?

Ça me faisait sourire. C’étaient toujours des matchs particuliers. Je me régalais. Je me souviens d’un Béziers-Narbonne en challenge Cadenat à Cassayet (l’ancien stade de Narbonne, N.D.L.R.). Quelle bagarre ! Tout le monde courait partout…

Faisiez-vous courir les autres ?

Non. Je ne m’en souviens pas. J’avais été victime d’un K.-O.

Quel emploi avez-vous occupé en arrivant à Béziers ?

J’ai été manœuvre dans l’entreprise du président de l’époque, « Jojo » Mas. Puis j’ai été chauffeur du maire d’Agde, Pierre Leroy-Baulieu. Je gagnais ma vie et le rugby me donnait 3 000 francs (450 euros) par mois plus les primes : 130 francs (20 euros) à la maison, 200 francs (30euros) à l’extérieur (en mai 1974, le salaire minimum est de 1 031 francs, N.D.L.R.).

Quels sont vos meilleurs souvenirs de rugby, vous qui avez gagné huit fois le Brennus ?

(Il souffle) Je me foutais de tout ça.

Même quand vous étiez joueur de l’équipe de France ?

En équipe de France, la mafia agenaise tenait tout à l’époque. Albert Ferrasse et Guy Basquet faisaient la pluie et le beau temps. Ils ne m’aimaient pas.

On imagine que c’était réciproque.

J’ai dit à Ferrasse ce que je pensais de lui. C’est pour ça que j’ai pris un an de suspension pour une fourchette imaginaire. Je ne me suis jamais gêné pour dire à qui que ce soit le fond de ma pensée. Quand c’est blanc, ce n’est pas noir. Ce qui m’intéressait le plus, c’était la troisième mi-temps, le plaisir des rencontres. Quand il y en avait pour un, il y en avait pour tous. En 1975, avant un match à Twickenham, au lieu de se mettre au lit à 20 heures, à plusieurs, nous sommes sortis jusqu’à quatre heures du mat’. À notre retour, on a pris un gros tampon. J’ai dit à l’entraîneur : « Tu nous emmerdes, on va s’entraîner dur et on gagnera en Angleterre. » Ce qu’on a réussi. Après, j’ai été viré définitivement. Il faut dire que je n’étais pas dans les normes.

À Béziers, vous avez été pris en main dès votre arrivée par un sacré entraîneur, Raoul Barrière. Il vous a tout appris et pourtant, vous vous êtes fâché avec lui.

Je n’ai jamais aimé l’injustice. À un moment donné, Raoul Barrière n’a pas été juste dans ses choix. Je ne le critiquerai jamais sur sa méthode d’entraînement. Le fait d’avoir imposé son gendre, Jean-Luc Meiser, dans l’équipe au détriment de Pierre Lacans ou de Jean-Marc Cordier n’était pas correct. Je le lui ai dit. Pour se venger, il m’a fait jouer troisième ligne aile.

Pendant trente-cinq ans, vous avez été patron de restaurants et de boîtes de nuit. On imagine ce métier un peu dangereux.

Non. Il y a des barjots, il y en aura toujours. À l’époque, il y avait une forme de respect. Aujourd’hui, un type te sort un couteau ou un pétard pour un oui ou pour un non. Il y avait bien quelques marrons qui partaient, ça renouvelait le sang. Les plus casse-couilles étaient les joueurs de rugby. Je pourrais donner des noms.

Avez-vous fait de mauvaises rencontres nocturnes ?

Un jour, un type que je ne voulais pas faire entrer m’a mis un pistolet sur la tête. Il m’a obligé à me mettre à genoux et m’a dit : « Maintenant, on fait quoi ? » Je lui ai répondu : « Tire ! »

Puisque vous êtes là, bien assis dans votre canapé, il n’a pas tiré.

On est même devenus les meilleurs amis du monde.

Un type du milieu ?

Il faisait un peu de tout. Il est mort dans son lit mais en prison. La nuit, c’est spécial. J’ai tenu des restaurants, des boîtes, un « after » et même un club libertin. Si je devais raconter tout ce que j’ai vu, je ferais divorcer un paquet de gens.

Armand Vaquerin, avec qui vous avez gagné la finale de 1971 et sept autres ensuite, aimait aussi la nuit.

Oui, pour ses loisirs.

Est-il allé trop loin ?

(Long silence). C’était un grand ami. Il est mort comme il a vécu. C’est dommage pour lui et pour nous tous. Armand, c’était un prince.

Revenons au rugby : dans cette équipe de 1971, vous n’étiez pas le plus âgé mais vous donniez l’impression d’être déjà le parrain du pack.

J’étais le papa. J’ai toujours préféré faire le boucher que le veau. S’il n’y a pas d’intimidation, il n’y a pas de match de rugby. Je peux vous jurer que jamais je n’ai donné de coup de pied à un type au sol. Jamais. Mais marcher sur les chevilles, les articulations, ça fait partie du rugby.

Et piétiner la tête d’un adversaire ?

Jamais. Les genoux dans les côtes, oui. Ça ne peut faire que du bien à celui qui est dessus. Éliminer des mecs à une époque où il n’y avait pas de remplacement était habituel.

Il se dit que vous craigniez les Brivistes.

Les Merlaud, Fitte, Rossignol, quand il fallait mettre un coup de pompe, c’étaient pas les derniers. Ces enc… sont devenus mes amis. Merlaud m’avait ressemelé lors de la finale 1972 mais après il s’était caché.

On peut parler d’amitiés viriles.

En tournée, plus on se montrait violent avec les Australiens et les Sud-Africains, plus ils vous respectaient. C’était viril. En équipe de France, j’étais deuxième ligne de soutien. Je m’occupais du côté fermé. Dans cette zone, ça passe ou ça casse. Qu’est-ce que j’ai pu envoyer… Je me régalais. Même pas peur. Même pas mal.

Alain Estève
Alain Estève

Et cette histoire de front que vous auriez deux fois plus épais que la moyenne. Qu’en est-il ?

Quand je jouais à Narbonne, dans le train du retour, on s’entraînait à filer des coups de boule contre la paroi des wagons. C’était à celui qui tenait le plus longtemps. Je vous parle d’une autre époque. (Il rit).

Richard Astre dit que vous avez été le meilleur avant du monde dans les années 70, mais vous ne comptez que vingt sélections. Pourquoi ?

Pour jouer, à l’époque, il fallait cirer les pompes des entraîneurs et des dirigeants. Les Anglais ne m’aimaient pas, je ne sais vraiment pas pourquoi. Ils l’ont dit à Ferrasse, je me suis retrouvé sur la liste noire après la victoire à Twickenham en 1975.

Un journal anglais vous a mis dans le Top 10 des avants français les plus effrayants de l’histoire. Vous êtes même à la deuxième place.

Quel honneur !

Vous parliez d’intimidation, la légende raconte qu’il se passait des trucs dans le tunnel de Sauclières.

Oui. Il m’est arrivé de mettre la main aux fesses à un adversaire en lui disant : « Il paraît que tu es homosexuel. »

Alors ?

Personne ne bougeait.

Alain, il faut qu’on parle de cette fameuse finale de 1971 entre Béziers et Toulon et de la blessure d’André Herrero.

(Il prend sa grosse voix) Encore !

Ça vous gêne ?

Non. Vous avez joué au rugby ?

Oui.

Alors, comment un joueur extraordinaire comme André Herrero a-t-il pu jouer la deuxième mi-temps et la prolongation avec quatre côtes cassées ? C’est un sur-homme, ou alors il nous prend pour des imbéciles.

Une seule côte cassée mais en deux endroits. J’ai vu les images de l’action plus de cinq cents fois. Pour moi, elles prouvent que vous avez blessé Herrero. Vous lui êtes tombé dessus à genoux...

(Grosse voix à nouveau) Quoi ? Je ne suis pas dans le coup. Et même si c’était moi… Allez, admettons que ce soit moi. Ça m’a permis de passer toute ma carrière sans être emmerdé. C’est son frère, Daniel, qui lui file un coup de pompe.

Mais non, le coup de pied de Daniel part dans le vide. Il aurait pu vous arracher la tête mais il ne touche personne. Alain, vous tombez sur son frère André.

Peut-être. Je n’en sais rien. Je suis tombé tellement souvent. Je ne sais pas qui a fait ça. Si je l’avais fait, je vous l’aurais dit.

Et le public qui crie « Estève assassin ! »

Oh, oui, ça m’a toujours excité, moi !

Alain, accepteriez-vous de revoir les images ? Regardez, André tombe dans vos pieds et, vraisemblablement, vous vous accroupissez jusqu’à lui enfoncer vos genoux dans les côtes.

Je ne m’en souviens même pas. Que je lui sois tombé dessus ne change rien, ça fait partie du rugby. De toutes façons, c’est un communiste. Si André Herrero a chuté, c’est de sa faute mais qu’il dise qu’il a eu quatre côtes cassées, ça me chagrine vraiment. Il a rejoué après la mi-temps, c’est donc que ce n’était pas si grave. Vous me montrez ces images, j’y vois de sa part comme un coup d’intox. Il ne tient pas sur ses jambes et puis dix minutes après, il reprend le match. Il y a des coups au foie qui peuvent produire ce genre de réaction. Lors de la réception d’après-match, il n’a pas voulu me serrer la main. Je me souviens très bien, il était devant moi, droit comme un « i ».

Et les suites de l’affaire ?

Dans l’équipe, on n’a jamais parlé de cette histoire.

Ce n’est pas possible.

Je vous le promets. La saison suivante, on a joué à Toulon en ouverture du championnat. Les supporters avaient mis mon effigie sur des potences. Ils les ont brûlées aux quatre coins du terrain. On leur a mis 35 points. Le public voulait me tuer. Heureusement, les flics m’ont éjecté du stade dans le « panier à salade ». Des années après, le plus jeune frère Herrero, Bernard, est venu boire un verre dans ma boîte. J’ai voulu évoquer cette histoire avec lui. Il m’a répondu : « Ne touchons pas à un mythe. » Cela voulait dire qu’il ne fallait pas en parler.

Si votre vie de rugbyman était à refaire ?

À l’heure où je vous parle, je serais à Las Vegas, peinard. Quand je pense que les joueurs d’aujourd’hui gagnent 500 000 € par an et que je m’emmerde en les regardant…

Il y a quelques années, vous avez écopé de quatre mois de prison pour proxénétisme. Comment s’est passé ce séjour derrière les barreaux ?

Très bien, comme à la maison. Là-bas, du moment que tu as de l’argent, tu es tranquille.

Il se dit que si vous n’aviez pas insulté le procureur de la République, vous auriez évité la prison.

Que voulez-vous, il me cherchait. Pour quatre mois, on vous met un bracelet, c’est tout. Moi, j’ai été enfermé. Mon séjour a été plutôt tranquille… Un des gardiens était un copain. La sœur d’un autre avait travaillé pour moi… Je me suis reposé. Privé de courrier, je n’ai pas pu donner de nouvelles à ma famille pendant un mois. Sincèrement, après trente-cinq ans de travail la nuit, je serais tombé dans le proxénétisme six mois avant la retraite ? Pendant toutes ces années, je n’ai connu aucune sanction, aucune fermeture administrative. Ce qui m’a sauvé, psychologiquement, avec tout ce qui se dit en prison, c’est de ne pas avoir été marié. Mes filles ont été protégées pendant mon absence. Elles ont continué à gérer mes affaires. Le soir de ma sortie, j’ai repris le travail.

Et avec les impôts, vous avez eu maille à partir ?

J’ai eu onze contrôles fiscaux. À la fin, j’y ai laissé 200000€.

Aujourd’hui, à 75 ans, retraité depuis plusieurs années, comment allez-vous ?

Financièrement pas trop mal. J’ai des biens, je ne suis pas ruiné. Je touche 725 € par mois de la mutuelle agricole, 350 en qualité d’ancien commerçant et 400 pour avoir travaillé à la mairie d’Agde.

Et la santé ?

On m’a diagnostiqué un cancer à la gorge, des examens sont en cours. Il y a cinq ans, j’ai eu autre chose, je ne tenais plus debout. J’avais perdu dix kilos. Là, ça va mieux. Ma survie n’est plus engagée.

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Les commentaires (1)
Michel09160 Il y a 3 jours Le 14/09/2021 à 22:59

Toujours un papa !