Geoffrey Doumayrou : « On m’a collé une étiquette dans le dos »

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    Geoffrey Doumayrou : « On m’a collé une étiquette dans le dos » Icon Sport
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Le centre international de Montpellier compte parmi ces joueurs de caractère. Sans filtre. Ce qui lui a valu quelques mésaventures. À l’heure de son retour dans son club formateur, à bientôt 32 ans, il évoque avec lucidité ce trait de sa personnalité. Et jette un coup d’œil dans le rétroviseur d’une carrière très riche.

Aviez-vous l’envie depuis longtemps de terminer votre carrière dans votre club formateur, à Montpellier ?

C’est une idée que j’avais dans un coin de la tête depuis quelques années. Mais ce n’était pas forcément un objectif. Les différents confinements des derniers mois ont pesé dans ma décision. Avec ma compagne qui est originaire du sud-est, nous étions très éloignés de nos familles respectives. La question d’un rapprochement géographique s’est donc posée afin de pouvoir profiter des nôtres. Et quand l’opportunité de signer à Montpellier s’est présentée, l’occasion était belle de revenir dans cette région. Surtout, le projet du club m’a séduit.

Ce club de Montpellier, vous l’aviez quitté en 2012. A-t-il beaucoup changé depuis votre départ ?

De ce que j’ai connu, il ne reste plus grand-chose. Tout a changé. Durant cette période, le parcours du MHR a peut-être été un peu tumultueux à certains égards, mais ce club a toujours continué d’écrire son histoire. C’est quand même un club qui est assez jeune, où il y avait tout à construire. Certaines orientations ont été abandonnées, l’équipe a été un peu plus francisée, avec un noyau de joueurs très attaché au club. Des joueurs assez jeunes comme Arthur Vincent et d’autres. Et aujourd’hui, ce groupe a beaucoup d’ambition. Franchement, à mon arrivée, j’ai été agréablement surpris par l’ambiance dans le groupe. Car, parfois, de l’extérieur, on n’a pas cette image-là de Montpellier.

Justement, comment expliquez-vous l’image parfois un peu froide renvoyée par le MHR ?

C’est vrai qu’elle peut apparaître un peu froide. C’est aussi l’idée que je m’en faisais parfois. Or, j’ai découvert une vie de groupe très sympa, avec beaucoup de convivialité, beaucoup de chaleur. Nous avons la chance de vivre dans une ville très dynamique, où il fait bon vivre et je peux vous assurer qu’il y a un côté famille très fort. Entre joueurs, on se retrouve régulièrement en dehors des entraînements pour partager de bons moments.

Mais comment expliquez-vous alors cette image parfois véhiculée ?

Il n’y a aucune critique dans mon propos, mais peut-être que les différents staffs techniques étrangers qui ont officié au MHR ont permis justement que s’installe une telle image. J’avais déjà quitté le Stade français (N.D.L.R.), mais quand un staff sud-africain a été mis en place, c’est aussi ce type d’image qui s’est développé. Je me souviens avoir entendu à l’époque : « Ouais, dans cette équipe, il n’y a rien, il n’y a pas d’âme, il ne se passe rien. » Malheureusement, souvent, les gens parlent sans savoir ce qu’il se passe réellement. Et j’ai le sentiment que c’est le cas pour Montpellier. C’est regrettable.

Le fait que ce club n’ait rien gagné malgré des moyens économiques importants a-t-il contribué à cette image ?

Le sport, c’est d’abord une histoire d’hommes. Une aventure humaine au cours de laquelle chacun doit adhérer au projet proposé. En rugby, il faut quarante mecs tournés vers le mec objectif, sans qu’aucune ne décroche en cours de saison. Sinon, ça ne peut pas fonctionner, quand bien même les moyens économiques sont importants. Évidemment, l’aspect financier est important pour rivaliser tout en haut. Mais pour gagner, ce qui fait la différence, c’est l’adhésion au projet, la cohésion de groupe. Et ça, ça n’a pas de prix.

Le management a-t-il pris, ces dernières années, une part prépondérante dans cette quête de la performance ?

Le rugby a considérablement évolué ces dix ou quinze dernières années. Il y a dix ans, une équipe bien en place rugbystiquement se dégageait parmi les toutes meilleures équipes. Aujourd’hui, c’est le management qui fait la différence. Regardez en Top 14, toutes les équipes, à peu près, sont armées de la même façon. Toutes jouent quasiment de la même façon. Mais toutes n’ont pas le même management. Or, la gestion des ressources humaines est capitale. C’est vraiment ce qui fait la différence.

Justement, un manager vous a-t-il particulièrement marqué au cours de votre carrière ?

Gonzalo (Quesada) a une force incroyable pour tirer la quintessence d’un groupe. C’est ce qui nous a permis en 2015 d’être champions de France avec le Stade français. Nous n’étions peut-être pas la meilleure équipe, mais nous étions sûrement le meilleur groupe cette année-là. Son management très positif avec les joueurs génère de la confiance. Après, j’ai eu la chance de connaître des expériences très différentes, dans lesquelles j’ai trouvé des choses intéressantes. Même avec des managements un peu plus durs. J’ai aussi beaucoup apprécié la façon de coacher de Jono (Gibbes).

Était-ce très différent de ce que vous aviez connu avec Gonzalo Quesada ?

Pas tant que ça. Jono jouait moins sur la proximité avec les joueurs mais était également très positif. Les joueurs sortants du groupe avaient toujours une explication argumentée avec des axes de travail. C’est important car cela permet de garder tous les joueurs concernés. L’an passé, sur une saison très dense, nous n’avons perdu aucun joueur en cours de saison. Même ceux qui jouaient un peu moins sont restés concernés par le collectif. Et puis, il avait ce souci du détail pour laisser très peu de place au hasard.

Puisque vous parlez de Jono Gibbes, ce dernier va retrouver samedi lors de Clermont – La Rochelle son ancien adjoint Ronan O’Gara, devenu manager. Sont-ils très différents ?

Ça reste des Anglo-saxons et Ronan est passé par le rugby néo-zélandais, ils ne sont donc pas si éloignés que ça dans leur management. Je dirais que Ronan a un peu plus tendance à élever le ton, à gueuler un peu plus, quand quelque chose ne lui plaît pas. En fin de saison dernière, lorsqu’il a commencé à prendre un peu plus de pouvoir, il s’est affirmé un peu plus.

Vous attendiez-vous à voir ces deux managers face à face ce week-end avec zéro victoire au compteur après deux journées de championnat ?

Non, je ne m’y attendais pas du tout, mais les deux situations sont très différentes. Jono vient d’arriver à Clermont, il faut lui laisser un peu de temps pour mettre les choses en place. On ne dégage pas un coach au bout de cinq matchs parce que ça ne semble pas fonctionner, il faut arrêter avec ça. C’est totalement incohérent. Sa chance, c’est que Clermont est un club très stable qui a bien conscience qu’une nouvelle méthode de travail, un nouveau système, ça prend un peu de temps à mettre en place. Quant à Ronan, La Rochelle a débuté par deux gros morceaux (Toulouse et le Racing 92, N.D.L.R.), ce qui ne lui a pas simplifié la tâche. L’équipe sort d’une grosse et longue saison. Certains joueurs ont eu beaucoup de vacances et sont encore en phase de rodage. Franchement, il n’y a pas le feu à la maison. Certes, ils ont perdu les deux premiers matchs mais je ne suis pas inquiet pour cette équipe.

Avec Montpellier, vous affrontez ce week-end le Stade toulousain qui fait encore figure de favori à la victoire finale. Existe-t-il une approche particulière quand on affronte une telle équipe ?

Avec La Rochelle, je les ai affrontés quatre fois l’an dernier pour quatre défaites. Je crois surtout qu’il va falloir qu’on se concentre sur notre jeu, sur nos forces. Tout le monde connaît la façon de jouer du Stade toulousain, ils n’ont pas révolutionné leur jeu par rapport à l’an dernier. C’est un peu toujours la même chose et c’est ce qui fait la force du Stade toulousain. Chaque joueur est imprégné par le projet, quel qu’il soit, jeune ou moins jeune. Il y a beaucoup de cohérence dans leur jeu.

Avez-vous le sentiment qu’on attend beaucoup de votre retour au club ?

J’ai quitté Montpellier il y a presque dix ans pour me construire une carrière et une expérience. J’ai eu la chance de gagner des titres (Top 14 2015 et Challenge cup 2017, N.D.L.R.), de disputer des finales), je sais donc qu’il y a des attentes autour de mon retour. Mais je ne mets aucune pression par rapport à ça. J’essaie de me mettre au service du collectif, d’aider les jeunes. À mon âge, je me dois d’être dans le partage, pour le bien du collectif.

Est-ce quelque chose que vous faites naturellement ?

Je me souviens surtout que lorsque je suis arrivé chez les pros à Montpellier, Federico Todeschini ou François Trinh-Duc m’avaient accompagné. Aujourd’hui, c’est un juste retour des choses.

Justement, quand vous regardez derrière vous, quel regard portez-vous sur votre carrière ?

(il souffle longuement) Vous savez, ce n’est pas facile de parler de soi. J’ai le sentiment d’avoir une carrière honorable, j’aurais pu sans doute faire mieux. Les choses auraient pu mieux se goupiller à certains moments, je pense à certaines blessures qui m’ont privé d’évènements importants.

C’est-à-dire ?

En 2011, j’ai raté la finale du Top 14 avec Montpellier pour une blessure à l’épaule alors que j’avais joué toute la saison. Rater cette aventure m’a fait mal. En 2019, j’ai été obligé de déclarer forfait pendant la préparation du Mondial au Japon. Et puis, j’aurais aimé gagner un peu plus de finales jouées, notamment celle de Champions Cup l’an passé contre Toulouse. Mais bon, c’est aussi ça le sport de haut niveau.

Avoir été contraint au forfait juste avant le début du Mondial 2019 reste-t-il un traumatisme ?

Participer à une Coupe du monde, c’est l’objectif de tous les joueurs. J’allais y goûter après une grosse préparation. J’avais le sentiment d’être bien, que nous allions vivre une belle aventure. Et puis… En fait, cet été-là a été un peu compliqué car ma compagne devait accoucher de notre premier enfant. Tout s’est un peu bousculé. Et voilà, quoi…

À bientôt 32 ans, avez-vous tiré un trait sur l’équipe de France ?

Il faut être réaliste, une nouvelle génération est arrivée, s’est bien installée. Quand je vois Arthur (Vincent), je ne me pose plus la question. Il est performant avec le club, avec l’équipe de France. Et c’est un super mec. Il fait partie de cette génération qu’il faut installer dans la perspective du Mondial en France et même celle d’après. Et même si ces joueurs ont un coup de moins bien, ce qui est possible en raison des saisons à rallonges, il faut les garder dans le groupe. C’est ce qu’avaient fait les Anglais avant d’être champion du monde en 2003. Pourtant, ils avaient pris quelques branlées au début.

Le XV de France a-t-il pâti d’une trop grande instabilité ?

Changer de joueurs dès qu’il y a une contre-performance, ce n’est pas une bonne gestion à mon sens. Malheureusement, je pense que les médias y sont pour beaucoup dans ce genre de situation.

C’est-à-dire ?

Les médias, avec ce système de notes à la fin des matchs, mettent beaucoup de pression sur des staffs peut-être plus enclins à écouter ce qui se dit à l’extérieur.

Vraiment ?

Je crois qu’un entraîneur subit forcément la pression médiatique et populaire. S’il n’est pas fort dans sa tête, sûr de ses convictions, il peut être amené à écouter ce qui se dit. C’est là où Clive Woodward (ancien sélectionneur du XV d’Angleterre) a été très fort. Quand il a pris plus de 70 points en Australie (76-0 en 1998), il est resté droit dans ses bottes. Et à la fin, l’Angleterre a été championne du monde (2003) et tout le monde léchait les bottes de Woodward.

Pensez-vous que Fabien Galthié soit dans le même registre ?

Oui, c’est ce qu’il essaie de faire depuis qu’il est sélectionneur. Et ça commence à fonctionner.

Il y a quelques années, votre ancien entraîneur au Stade français, Greg Cooper, avait déclaré à votre propos, alors que vous n’aviez pas encore été sélectionné en équipe de France : « S’il était Néo-Zélandais, il serait déjà All Black ». Avez-vous souffert de cette déclaration ?

On ne peut pas empêcher les gens de parler et de se moquer. Je n’en ai pas franchement souffert, mais ça m’a parfois gonflé. Cinq ans, dix ans après, les gens en parlent encore. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Au départ, cette déclaration de Greg est plutôt positive. Les médias s’en sont emparés, en ont fait les gros titres. Et malheureusement, les gens s’en tiennent parfois uniquement au titre sans lire l’article. Et voilà comment on en arrive à ce genre de situation. On vit dans une société où tout le monde a un avis sur tout sans vraiment connaître son sujet et l’émergence des réseaux sociaux a amplifié ce phénomène. Sur le long terme, c’est un peu lourd à porter mais ça n’a pas changé ma vie.

Avez-vous le sentiment d’avoir parfois pâti de votre caractère sans filtre ?

C’est une certitude ! Si j’avais plus arrondi les angles dans certaines situations, je n’aurais pas eu cette image-là. Mais bon, c’est comme ça, je n’ai pas envie de changer pour plaire à telle ou telle personne.

Avec le recul, auriez-vous fait certaines choses différemment ?
Non, je n’ai pas envie de me renier. Je suis comme ça : quand j’ai un truc à dire, je le dis. Maintenant, je sais que ça m’a joué des tours. Et je sais aussi que si j’avais été plus consensuel, ma carrière aurait peut-être été différente. J’ai souvent été caricaturé comme un joueur de défense. Or, mon point fort, j’en suis convaincu, c’est l’attaque. Il faudrait interroger mes différents entraîneurs à ce sujet. Or, certains, quand même, ont dit que je ne servais pas à grand-chose en attaque. C’est là où je dis que les médias ont un poids important. On m’a collé une étiquette dans le dos, je n’ai jamais pu m’en défaire. Et ça, ça m’a toujours fait râler.

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Propos recueillis par Arnaud BEURDELEY
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