Le roman des Sales Gosses (1/4) : dix ans après, la bringue pirate d'Auckland

  • C’est une petite phrase lâchée en conférence de presse par Marc Liévremont qui va tout déclencher. Une phrase qui va finir de l’éloigner de son groupe, et notamment de ses leaders malgré une finale de Coupe du monde disputée et perdue de peu. On pense là à Imanol Harinordoquy (au centre) ou encore à Pascal Papé , lassés de devoir répondre à la presse au sujet de leurs relations avec le sélectionneur. Cédric Heymans fait partie des cinq fêtards dans l’œil du cyclone, à l’origine de la colère de Lièvremont ; une colère qui lui fera dire aussi des choses malencontreuses envers François Trinh-Duc, qui a pourtant été pendant longtemps un de ses "protégés".
    C’est une petite phrase lâchée en conférence de presse par Marc Liévremont qui va tout déclencher. Une phrase qui va finir de l’éloigner de son groupe, et notamment de ses leaders malgré une finale de Coupe du monde disputée et perdue de peu. On pense là à Imanol Harinordoquy (au centre) ou encore à Pascal Papé , lassés de devoir répondre à la presse au sujet de leurs relations avec le sélectionneur. Cédric Heymans fait partie des cinq fêtards dans l’œil du cyclone, à l’origine de la colère de Lièvremont ; une colère qui lui fera dire aussi des choses malencontreuses envers François Trinh-Duc, qui a pourtant été pendant longtemps un de ses "protégés". Amandine Noel / Icon Sport - Amandine Noel / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Premier épisode du « roman des sales gosses », récit d’une Coupe du monde 2011 d’abord désastreuse, et qui laissa finalement le XV de France à portée du Graal, à 1 point d’un titre de champion du monde. Quel fut le fondement de cette hallucinante polémique, survenue à peine quelques jours avant une finale mondiale ? Et de fait, Marc Lièvremont a-t-il ce jour-là commis la faute de trop ? La parole aux acteurs…

Au lendemain de la victoire en demi-finale de la Coupe du monde 2011 face au pays de Galles (9-8), Marc Lièvremont a le regard noir lorsqu’il se présente face à la presse. Plus qu’à l’habitude, semble-t-il. Au vrai, lui qui aurait tout pour être un sélectionneur comblé n’a que très peu goûté au fait que certains de ses joueurs aient fait la bringue après la rencontre contre les Gallois, soit six jours avant de disputer le match le plus important de leur vie, à l’Eden Park et face aux All Blacks. N’avait-il pas convenu, en accord avec Thierry Dusautoir, que les Bleus resteraient sagement dans leurs piaules après la demie ? « Au soir de ce match, écrit "Marco" dans ses mémoires*, les garçons sont heureux : Fabrice Estebanez prend le volant du bus, tout le monde chante. Je demande à Lionel Rossigneux (l’intendant, N.D.L.R.) d’inscrire au programme de la soirée notre regroupement dans la salle de vie. Plus tard, une petite troupe vient pourtant à moi et me lance : « Marc, ça ne dit pas trop aux joueurs de se retrouver dans la salle de vie. » — Ah bon ? C’est quoi le souci ? Notre match contre Galles n’a pas été bon et vous savez la gueule qu’aura notre adversaire en finale… Vous voulez être champions du monde ou pas ? »

Lièvremont : « À la façon d’un père voulant pour eux le meilleur »

Entre les deux parties, le ton monte. Les joueurs soufflent à leur coach qu’ils ne sont pas des mômes. De son côté, Lièvremont s’emporte, menace de devoir "faire la police" et, sur ce quiproquo, le groupe éclate et se disperse dans les rues d’Auckland, qui en famille, qui en solo. Dans son livre, Lièvremont poursuit : « Le lendemain matin, à l’heure de prendre mon petit-déjeuner, je croise l’un des joueurs (probablement Cédric Heymans) ayant fait le mur la veille au soir. Il n’appartenait pas au groupe des titulaires et s’approche de moi : — Tu comprends, Marc, fallait que je sorte, que j’expulse. Il y a quinze jours que je suis sous cloche. Je ne me cache pas, je tenais à te le dire. » Interloqué, Lièvremont répond du tac au tac : « Alors, chacun sa règle, c’est ça ? Je sors, je me barre devant tout le monde et je me fous du reste ? »

Bringue pirate à Auckland
Bringue pirate à Auckland Amandine Noel / Icon Sport - Amandine Noel / Icon Sport

Trop honnête, trop entier et probablement bien trop maladroit, Marc Lièvremont videra son sac quelques minutes plus tard face aux journalistes, tous sciés par la nouvelle phrase choc du sélectionneur national : « J’ai dit aux joueurs ce que je pensais d’eux, à savoir que c’était une bande de sales gosses individualistes, désobéissants, égoïstes et toujours à se plaindre ou toujours à râler. Je leur ai dit qu’ils me les cassaient depuis quatre ans… » Plus tard, il écrit dans son autobiographie : « Sur le moment, tout ça m’amuse car si ma sortie a été spontanée, je ne la considère en rien dégradante ou injurieuse. Les joueurs sont, quelque part, un peu mes gosses et je leur parle comme aux trois miens ; je leur parle à la façon d’un père voulant pour eux le meilleur. » 

Bringue pirate à Auckland
Bringue pirate à Auckland Amandine Noel / Icon Sport - Amandine Noel / Icon Sport

Comme attendu et pour le plus grand malheur du groupe France, ladite sortie de Marc Lièvremont sur les "sales gosses" fait rapidement le tour du monde et les joueurs accusent le coup. Imanol Harinordoquy, dix ans plus tard, n’en revient toujours pas**: « Pendant ce Mondial, aller en conférence de presse était pour moi devenu une corvée. C’était toujours pour parler de choses extra-sportives ou nous faire rebondir sur les déclarations des uns et des autres. C’était pesant. Marc Lièvremont donnait aux médias le bâton pour nous battre. » À ce point ? « Tu prépares une finale de Coupe du monde, tu t’apprêtes à vivre le summum d’une carrière et tout ce qu’on te demande avant ce match, c’est de réagir au fait que ton coach t’a traité de sale gosse. Hein ? Je répondais que je m’en foutais, que je n’avais pas envie de parler de ça, que nous avions autre chose en tête ! »

Papé : « Nous l’avons tous chopé dans la foulée »

Afin de désamorcer la bombe qu’il venait lui-même de poser, le sélectionneur regroupait aussitôt ses joueurs dans le hall de cet hôtel du centre-ville d’Auckland et prit la parole. « Là, je reconnais devant eux qu’ils n’avaient pas besoin de ça, écrit-il dans son livre. Je leur dis que je ne pensais pas que ces mots, que j’emploie généralement envers mes propres enfants, allaient provoquer un tel ramdam et qu’il n’y avait pas non plus mort d’homme. Mais j’ai beau expliquer aux joueurs ce que je ressens, ça ne passe pas. »Au point final de sa causerie, Lièvremont se tourne alors vers Thierry Dusautoir, son capitaine et homme de confiance : "Je lui dis : « Titi, on arrête de se faire la gueule ?" Thierry me sourit : « Mais je ne te fais pas la gueule, Marc… » D’accord, on ne se fait pas la gueule. Mais j’ai la nette impression qu’avant la finale, le seul contre tous (à l’époque, les médias du monde entier annoncent une large défaite française en finale, un argumentaire qui eut pour effet de resserrer les Tricolores) a fait un petit : il s’appelle le tous contre moi. »

Bringue pirate à Auckland
Bringue pirate à Auckland Spi / Icon Sport - Spi / Icon Sport

Dans les colonnes du Midol, Imanol Harinordoquy, considéré comme l’un des cadres de l’aventure néo-zélandaise avec Dimitri Yachvili, Julien Bonnaire, William Servat ou Aurélien Rougerie, ne dit pas autre chose : « À partir de ce moment-là, je n’ai plus attaché d’importance à ce que disait Marc Lièvremont. Il fallait qu’on s’affranchisse de lui parce qu’en Nouvelle-Zélande, il s’est permis de jeter des choses sur la place publique qui concernaient notre vie de groupe. »

Pascal Papé, l’un des barbons de la deuxième ligne tricolore, renchérit : « Le jour où le coach a fait cette sortie, nous l’avons tous chopé dans la foulée. On ne comprenait pas ses propos. Seuls cinq joueurs avaient fait la bringue après la rencontre. Les cinq mecs qui ne jouaient jamais (Louis Picamoles, Romain Millo-Chlusky, Fulgence Ouedraogo, Cédric Heymans, Raphaël Lakafia) et qui avaient juste besoin d’une soupape de sécurité pour ne pas devenir fous ! à ce moment-là, nous avons juste demandé à l’entraîneur pourquoi avait-il besoin de remettre le bordel sans arrêt, comme ça, gratuitement. Il a répondu qu’il dirait toujours ce qu’il pense. Ce à quoi Julien Bonnaire a dit : « Tu veux qu’on dise aux journalistes ce que nous pensons de toi ? » Surpris, Marc Lièvremont a juste dit que nous nous étions mal compris. C’est alors que Jo Maso, qui déteste le conflit, est intervenu. Voilà tout… »

La brouille avec Trinh-Duc en toile de fond

De ces quelques semaines passées au bout du monde, Marc Lièvremont conservera malgré les divers séismes traversés par sa délégation des liens très forts avec la plupart des Tricolores, même si ses rapports avec Imanol Harinordoquy ou Dimitri Yachvili n’ont jamais plus dépassé le stade du "cordial". En revanche, la connexion quasi filiale que "Marco" entretenait jusqu’en 2011 avec François Trinh-Duc ne survit pas au Mondial néo-zélandais. Question : Trinh-Duc, aussi génial que capricieux, était-il vraiment si difficile à gérer au quotidien ? Méritait-il d’être remplacé à l’ouverture, en plein Mondial, par un Morgan Parra pourtant considéré comme un demi de mêlée ? Pascal Papé, témoin privilégié des heurts répétés entre le sélectionneur et le joueur, analyse à présent : « François Trinh-Duc n’était pas difficile à gérer. Dire ça est une connerie. Le problème, c’est qu’après la finale de Top 14 disputée par Montpellier (le 4 juin 2011, contre Toulouse), il a un peu fait la bringue et est arrivé en équipe de France en surpoids. Je ne l’avais jamais vu comme ça, d’ailleurs ! Même s’il a retrouvé la ligne assez vite, il s’est pris le bec avec Marc Lièvremont au début du Mondial : cela a duré pendant toute la compétition. »

Bringue pirate à Auckland
Bringue pirate à Auckland Amandine Noel / Icon Sport - Amandine Noel / Icon Sport

De retour de Nouvelle-Zélande, François Trinh-Duc croyait certainement en avoir fini avec le cauchemar d’une Coupe du monde passée, pour l’essentiel, sur le banc de touche. Mais dans ses mémoires, publiées quelques mois plus tard, Marc Lièvremont voulut éclaircir sa position vis-à-vis du joueur, comparant "FTD" à « un mou qui grommelle et baisse la tête quand ça ne va pas ». En clair ? « François n’assumait pas cette absence de perfectionnisme qui doit habiter tout professionnel du plus haut niveau. L’inspiration, c’est bien, mais la transpiration ça compte aussi. » Longtemps mutique, François Trinh-Duc répondrait finalement à son ancien mentor en ces termes : « Je ne peux accepter de la part d’un homme qui prône des valeurs de respect et de solidarité une telle attitude. Ses vérités ne correspondent en aucun cas à ce que j’ai pu vivre avec mes coéquipiers durant cette fantastique aventure. »Eux qui s’étaient tant aimés ne se sont depuis jamais plus reparlés…

Notes

* Cadrages et débordements ; éditions "La Martinière"

** France/All Blacks : la légende continue ; éditions "Au Vent des Îles"

"On ne comprenait pas ses propos. Seuls cinq joueurs avaient fait la bringue après la rencontre. Les cinq mecs qui ne jouaient jamais."

Pascal Papé

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