1981 : la tournée infernale

  • Cette tournée des Springboks en Nouvelle-Zélande de 1981 donna lieu à des débordements inédits. Ce fut même une éruption de violence par moments effrayante. On vit la police intervenir vigoureusement pour maîtriser des manifestants. Le sommet, ce fut cette affaire de l’avion qui survola le troisième test et qui bombarda la pelouse avec des sacs de farine, jusqu’à blesser un joueur.
    Cette tournée des Springboks en Nouvelle-Zélande de 1981 donna lieu à des débordements inédits. Ce fut même une éruption de violence par moments effrayante. On vit la police intervenir vigoureusement pour maîtriser des manifestants. Le sommet, ce fut cette affaire de l’avion qui survola le troisième test et qui bombarda la pelouse avec des sacs de farine, jusqu’à blesser un joueur. Photos DR - Photos DR
Publié le

Jamais le rugby n’avait été autant entouré de violences que durant cette tournée des Sud-Africains en nouvelle-zélande. Jusqu’à voir un pilier assommé par un sac de farine en plein match.

Des policiers casqués, matraques au poing. Des manifestants souvent très jeunes, cheveux au vent prêts à tout pour interrompre les matchs. C’était il y a quarante ans, une tournée d’enfer qui mit le feu à tout un pays. Jamais encore le rugby n’avait été le théâtre d’une telle série de débordements. En 56 jours, la Nouvelle-Zélande fut secouée par 200 manifestations, impliquant 150 000 personnes à 28 endroits. 1 500 d’entre elles furent l’objet de poursuites judiciaires pour divers excès. Le pays n’avait pas connu une telle agitation depuis trente ans, depuis les grands conflits des dockers de 1951 qui avaient perturbé le pays pendant cinq mois.

La cause de ce charivari ? La venue des Springboks, événement inédit depuis seize ans. Il faut bien se replacer dans le contexte. Il n’y avait pas encore de Coupe du monde, ni de Rugby Championship. Une tournée sud-africaine en Nouvelle-Zélande (ou vice versa), c’était un peu le Mondial avant le Mondial. Seules les tournées des Lions avaient un impact comparable.
 

Mourie refuse de jouer

En 1973, la précédente tournée avait été annulée purement et simplement. L’Afrique du Sud vivait sous le régime de l’apartheid. Et les rendez-vous sportifs étaient la caisse de résonance la plus appropriée aux mesures de Boycott. En 1962, l’Afrique du Sud avait été exclue des Jeux olympiques. Les contacts entre cette nation africaine dominée par une minorité blanche et le reste du monde s’étaient considérablement rétrécis. Mais en 1976, les All Blacks avaient accepté de faire une tournée là-bas, elle fut concomitante aux émeutes de Soweto. Par mesure de rétorsion, vingt-deux nations africaines avaient boycotté les Jeux olympiques de Montréal, contre la présence de la Nouvelle-Zélande. Tout ça pour un sport qui n’était même pas au programme des JO. Inutile de dire que le contexte était plus que brûlant.

Robert Muldoon, Premier ministre néo-zélandais n’avait pas voulu s’opposer à cette tournée. Alors qu’il était dans l’opposition, il s’était opposé à l’annulation de 1973, expliquant que cette question était de nature à faire changer un vote. Et son parti avait gagné les élections suivantes. Il défendait l’idée que le sport et la politique ne devaient pas être mêlés. Il estimait que la majorité silencieuse de son pays le suivait sur ce point.

Le 22 juillet, les Springboks jouent leur premier match à Gisborne face à Poverty Bay. Ils sont commandés par le numéro 8 Wynand Claassen (le père d’Antonie futur international… français). Même si la tournée fait débat, peu imaginent qu’elle va prendre une tournure de… guerre civile. Un gros indice avait mis la puce à l’oreille des observateurs, Graham Mourie, capitaine des All Blacks avait décidé de décliner la sélection pour les trois tests… « Bien sûr l’apartheid m’insupportait mais je savais que cette tournée ne serait bonne ni pour le rugby, ni pour la population. Capitaine des Blacks, j’étais le représentant de mon pays, conscient que lors des tournées de 1949 et 1970 chez les Boks, les Sud-Africains avaient interdit la présence des Maoris au sein de notre équipe sous prétexte que les spectateurs les agresseraient  », confia-t-il à Libération en 2011.
 

Face à face yeux dans les yeux entre « pros » et « antis »

Ce 22 juillet, pour la première fois, opposants et partisans de la tournée se font face, yeux dans les yeux. Murray Ball dessinateur de presse très connu, fils d’un All Black, ancien très bon joueur lui-même, expliqua plus tard qu’il n’avait jamais ressenti autant d’agressivité entre deux factions du même peuple. La ligne de fracture traverse sa propre famille comme l’affaire Dreyfus. L’opinion publique découvre des rues sillonnées par des manifestations, des activistes balancent des bris de glace sur la pelouse la veille du match. Ils seront arrêtés. Mais le match se joue : victoire des Boks 24 à 6.

Le 25 juillet, c’est la première déflagration. Le match de Hamilton contre la province de Waikato est carrément annulé. Juste avant le coup d’envoi, trois cents activistes ont envahi la pelouse et se sont liés pour former une mêlée géante. Les policiers mettent une heure à arrêter cinquante personnes. La majorité des spectateurs insultent les manifestants et leur jettent des bouteilles. Une rumeur traverse la ville, un dénommé Pat Quarrie a loué un avion de tourisme et fonce vers le stade. La confusion est énorme, des bagarres éclatent entre citoyens. La police débordée annule clairement la partie. Les images de violence font le tour du monde. La légende ambivalente et réfractée de la tournée est lancée. Graham Mourie reprit : « Même si j’étais en phase avec les opposants, je n’ai pas participé aux manifestations, préférant rentrer travailler à la ferme. Je pressentais que des voyous souffleraient sur les braises. Effectivement, des Hells Angels en ont profité pour se battre avec les flics. » Il constate consterné que pour la première fois le rugby divise son pays. « Par mon refus, j’ai l’impression d’avoir apporté une pièce au puzzle, Je sais qu’à Robben Island, l’île prison où fût détenu Mandela, on parle de cette prise de position aux touristes. »

Toute une nation comprend que les flammèches ont pris le vent, ce sont désormais des torches. L’incendie se propage jusqu’à Wellington le 29 juillet. Les Boks jouent à New Plymouth contre Taranaki mais pendant ce temps, une énorme manifestation marche vers le parlement et le consulat d’Afrique du Sud. Pour la première fois de l’Histoire la police fait usage de matraques contre des manifestants. On apprit que le gouvernement avait commandé en urgence un arsenal antiémeute à l’étranger (boucliers, casques, bâtons).
 

« La plus grande éruption de violence de l’histoire »

Des mots du Premier ministre de 1973, Norman Kirk ressurgissent : « Autoriser une tournée de l’Afrique du Sud conduirait à la pire éruption de violence de l’histoire de notre pays. » On a dit que ce jour-là, la police avait voulu restaurer son autorité, balayée à Hamilton. « Nous n’avons utilisé nos armes qu’en dernier ressort. Les agents ont eu peur pour leur propre sécurité », ont répondu les gradés.

Le 15 août à Christchurch, les All Blacks commandés par And Dalton gagnent le premier test 14 à 6. Autour du stade, la tension est telle qu’un policier dira que ce fut un miracle que personne ne trouva la mort. Les « pro tour » balancent des blocs de béton et des bouteilles sur les antis. La police a le sentiment d’avoir cette fois protégé les manifestants. Le second test est du même acabit à Wellington sauf que les Springboks gagnent 24 à 12. 7 000 « antis » ont bloqué les issues qui mènent au stade. Les policiers ont ménagé des corridors pour « infiltrer » ceux qui voulaient voir le match.

Le troisième test à Auckland, le 12 septembre, est une apothéose, plutôt un nadir. Le match est superbe ; 25 à 22 pour les All Blacks. Mais les manifestants redoublent de violence dans les rues adjacentes. Pour la première fois, les médias évoquent la présence de voyous venus spécialement pour se bastonner avec les forces de l’ordre. Autre promesse historique. Pendant le match, c’est le pompon. Un avion Cessna piloté par Marx Jones et Grant Cole survole la pelouse à… 64 reprises et balance des prospectus et des sacs de farine. L’inévitable se produit le pilier Gary Knight prend une de ces bombes improvisées sur la tête et s’écroule. Le capitaine des Boks demande si « la Nouvelle-Zélande à une armée de l’air ou pas ? » Knight se redresse. Au milieu des fumerolles blanchâtres, le match va jusqu’à son terme. L’arrière Alan Hewson passe la pénalité de la gagne.
« Nous avons manqué notre coup puisque le match a continué. Mais nous avons gagné car plus personne n’a joué contre les Springboks jusqu’en 92 et la fin de l’apartheid », expliqua Cole. Les deux furent condamnés à six mois de prison. Ils recroisèrent Knight au procès : « Un gars supergentil. Il a fait comme si de rien n’était. »
 

Une fracture générationelle

Il est évident que si la tournée avait continué deux ou trois semaines de plus, il y aurait eu des morts. Mais ces 56 jours ont marqué un tournant dans l’Histoire de la Nouvelle-Zélande, bien au-delà du sport. Ils illustrent une ligne de fracture entre deux mondes. Les protestataires étaient des « baby boomers », enfants de la prospérité des trente glorieuses, formés politiquement pendant la guerre du Vietnam, la contestation des essais nucléaires français. Des gens prêts à remettre en cause l’ordre ancien. Robert Muldoon incarnait la génération de la crise du 29, de la guerre. Lui et sept de ses ministres avaient combattu. Pour lui, le rugby était une préparation et une métaphore de la guerre. Cette tournée, ce fut aussi la tradition britannique contre la conscience d’une nation pacifique indépendante. Ce fut aussi la remise en cause de l’idée que le pays était celui de la plus harmonieuse cohabitation des races du monde. Les Maoris avaient soutenu les « antis », les 56 jours relancèrent le débat sur leur place. dans la société. Les débordements de cette tournée infernale eurent un impact certain sur les élections suivantes de novembre. Une page avait été peut-être tournée, mais la vieille école tenait encore le manche. Muldoon les remporta, un peu comme de Gaulle en 68.

Cet article est réservé aux abonnés
Abonnez-vous pour en profiter
à partir de 0,99€/mois, sans engagement
  • Tous les articles en illimité sur le site et l'application
  • Le journal en version numérique dès 20h30 la veille
  • Les newsletters exclusives
Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?