Il y a dix ans, les « sales gosses » (2/4) : guerre froide et chaudes soirées avec les médias

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    Il y a dix ans, les « sales gosses » (2/4) : guerre froide et chaudes soirées avec les médias - Amandine Noel / Icon Sport
Publié le , mis à jour

Dans notre saga consacrée à la Coupe du monde 2011, nous revenons aujourd’hui sur les drôles de rapports entretenus durant toute la compétition par le XV de France avec les journalistes, de la promiscuité aux fâcheries. Jusqu’à une brouille quasi-généralisée qui contribua à souder les Bleus contre l’extérieur, à l’instant d’entamer d’improbables phases finales. Un contexte qui les a aussi nourris...

C’est une des parties immergées de l’iceberg, qui entourent chaque grande compétition internationale. On veut parler, ici, des rapports entretenus par ceux qui vivent les événements et ceux qui les racontent, ceux qui génèrent des émotions et ceux qui les transmettent. Des joueurs et des journalistes, en somme, dont le lecteur lambda pourrait naïvement penser que les intérêts convergent, en théorie. Ce qui n’est évidemment jamais le cas, et le fut probablement jamais moins que lors de cette extraordinaire Coupe du monde 2011, terminée par les Bleus sur les airs du «seuls contre tous. »

Les conférences de presse de Marc Lièvremont sont entrées dans l’histoire personnelle de tous ceux qui les ont vécues en direct comme des moments lunaires, hors du temps et dont vous retrouverez d’ailleurs amplement trace dans ces colonnes, tout au long de notre saga dédiée à ce Mondial déjà vieux de 10 piges. Cette drôle d’épopée regorge de mille anecdotes et, malgré la mise à distance propre à l’ère professionnelle, joueurs et plumitifs de tous ordres formaient un microcosme beaucoup plus homogène qu’on pouvait l’attendre, à l’autre bout du monde. Du moins, au début…

« Il leur a poussé des c…, à vos patrons ? »

Qu’on nous permette, à ce stade du récit, de basculer dans le registre des anecdotes un peu plus personnelles. Car si l’on eut le privilège, durant toute cette épopée, d’être des témoins privilégiés de la guéguerre que se livrèrent journalistes et membres du XV de France pendant de longues semaines, c’est précisément parce qu’on se retrouva régulièrement entre le marteau et l’enclume. Entendez par là : dans le camp des journalistes, mais assez bien considérés de quelques Bleus pour nouer des complicités bien utiles pendant un Mondial.

À cet instant du récit, on se souvient que les premières tensions entre les Bleus et la presse furent étroitement liées à un dossier de Midi Olympique, lors de l’exclusion de Yoann Huget pour un 3e no-show, qui avait vu Midol oser une titraille «Huget : le grand sot ». Pas franchement goûté par ses coéquipiers… «Il leur a poussé des couilles à vos patrons, ou quoi? » nous avait lancé, sur la terrasse du bar la Gargouille au Chambon-sur-Lignon lors du stage préparatoire, un des leaders de la ligne d’attaque tricolore qui avait pris pour habitude de stopper à mi-chemin ses efforts, pendant la remontée du stade en VTT, pour se faire offrir un Perrier-menthe aux frais du journal. Rien que du chambrage bon enfant, bien sûr, et qui était déjà oublié quelques semaines plus tard du côté de Dublin, où se déroulait la dernière soirée avant le départ pour la Nouvelle-Zélande. Une improbable troisième mi-temps à laquelle s’étaient joints Édouard Baer et Vincent Lacoste, alors en plein tournage d’Asterix et Obélix au service de sa Majesté. Une soirée qui avait aussi permis aux envoyés spéciaux du Midol de ramener le scoop de l’éviction de Sylvain Marconnet du groupe France, et celui du refus de Guy Novès de prendre, dès 2012, les rênes du XV de France pour succéder à Marc Lièvremont. Belle soirée pour le Jaune, donc, et on ne parle pas que du journal…

« Tu veux vraiment qu’on parle de ballons ? »

Le problème ? Il est que les relations entre journalistes et joueurs sont sempiternellement vouées à se distendre en fonction des contre-performances d’une équipe et qu’à ce titre, le début de campagne des Bleus n’avait rien fait pour la paix des ménages. C’est ainsi qu’à Takapuna, faubourg isolé au nord de la baie d’Auckland où logeaient les Bleus, les relations commencèrent à s’effriter. À l’image d’un embryon de querelle de comptoir qui opposa un journaliste de télévision à un cadre du XV de France, au bout des prolongations de la troisième mi-temps du France-Japon inaugural.

Il faut comprendre que dans ce minuscule quartier, séparé du centre d’Auckland par la Shoal Bay et l’immense pont Harbour Bridge, les interactions entre les Bleus et la presse s’avéraient inévitables, ne serait-ce qu’à l’instant de boire un café en terrasse. De quoi aiguiser les rancœurs des uns et des autres, les plumes s’acérant à mesure que les Bleus jouaient la provocation. On se souvient ainsi, à titre d’exemple, qu’un confrère avait eu maille à partir avec la police locale, gaulé par les caméras de surveillance de l’aéroport de Napier en train de récupérer un sac de ballons officiels de la Coupe du monde. Ce qui lui avait valu de passer par un interrogatoire musclé.

Quelques jours plus tard, alors que celui-ci se hasardait à des questions un brin critiques sur le jeu des Bleus, il se voyait rétorquer par Aurélien Rougerie un très caustique: « Tu veux vraiment qu’on parle de ballons, toi? » De quoi plomber une ambiance déjà bien délétère.

À ce moment, il était aussi de notoriété que le petit jeu des joueurs du XV de France invités à s’exprimer derrière le pupitre consistait à éteindre les dictaphones posés par les journalistes devant eux, ou à glisser en douce quelques amabilités. Ainsi, après cette même conférence de presse à laquelle participaient également Imanol Harinordoquy, Pascal Papé et Morgan Parra, certains des plumitifs furent choqués de constater que les Tricolores leur avaient délivré, en chuchotant, quelques messages inaudibles sur le moment, mais bel et bien présents sur les enregistrements. Un extrait ? «Fais gaffe, Pascal : Patapouf va nous poser une question intelligente… » Des années plus tard, quelques-unes de ces amabilités continuent d’ailleurs d’alimenter les discussions des journalistes présents en Nouvelle-Zélande…

« On va manger au Pastis, tu viens ? »

Ce que ces derniers ne savent pas forcément? C’est que, quelques secondes à peine après cette même conférence, un texto nous était parvenu, signé par un des joueurs présents ce jour-là à la conférence de presse. «On va manger au Pastis, tu viens? » Évidemment, oui… C’est ainsi que, quelques minutes après leur forfait, j’eus l’honneur de me retrouver à la table des malfaiteurs, hilares comme des gosses à l’idée du mauvais coup qu’ils venaient de jouer. Visiblement, ils souhaitaient aussi qu’un membre de la corporation des «journaleux » obtienne quelques justifications. «Tu comprends, on a l’impression que votre seul plaisir, c’est de nous tailler, nous avait ainsi reproché l’un d’eux. Les journalistes anglais ou néo-zélandais, ils défendent leur sélection nationale dans leurs journaux, toujours. Avec vous, c’est le contraire. » Il ne faut pas confondre le journalisme et la partisanerie : je me souviens avoir essayé d’expliquer ce jour-là que si les journalistes français avaient très certainement des défauts, celui-ci n’était pas recevable. Et qu’eux, les Bleus, pouvaient même s’estimer heureux d’avoir affaire à des personnes qui les « couvraient » hors terrain, beaucoup plus que leurs confrères étrangers. Exemples à l’appui…

La boulangère-chanteuse de Takapuna

C’est en effet durant cette Coupe du monde que les tabloïds anglais s’en donnèrent à cœur joie avec le « scoop » de leurs joueurs s’essayant au lancer de nains dans un bar de Dunedin, ou des agissements pour le moins équivoques de Mike Tindall avec une roturière de l’île du Sud (alors que le centre du XV de la Rose venait d’officialiser sa liaison avec la petite fille de la Reine), sans oublier le plongeon d’un Manu Tuilagi ivre mort dans le port d’Auckland. Pire: le très sérieux NZ Herald avait créé un scandale national en divulguant, sur simple témoignage des clients d’un bar, la sortie nocturne de l’arrière Israel Dagg et de l’ailier Cory Jane, aperçus ivres à moins de 72heures de leur quart de finale contre l’Argentine. Rien n’était moins vrai, bien sûr, puisque nous leur avions personnellement payé un verre ce soir-là, dans un boui-boui fort sympathique, L’Elephant. À leur grande surprise d’ailleurs… « Mais vous, les journalistes français, vous ne dites rien lorsque vous voyez les joueurs boire un coup? » nous avait demandé Dagg. Eh bien non, rien… Pour tout dire, durant cette Coupe du monde, une jolie boulangère du quartier avait tenté de vendre, à tous les journalistes français qu’elle croisait, certains clichés compromettants d’un joueur tricolore en sa charmante compagnie. Personne n’avait marché dans la combine, mais de tout ça, les joueurs n’avaient à l’époque aucune conscience, convaincus que les méchants journalistes n’étaient jamais là que pour leur casser du sucre sur le dos.

Cette forme de parano eut au moins le mérite de fournir une source de motivations indispensables, pour exister au plus haut niveau, dans laquelle les Bleus versèrent définitivement après l’initiative de quelques membres de la corporation de s’affubler d’une fausse moustache. C’était lors d’une conférence de presse avant le quart de finale contre l’Angleterre, et l’idée était d’effectuer un clin d’œil à Marc Lièvremont, qui s’en était laissé pousser une véritable à l’issue d’un pari perdu avec David Ellis… Interviewé par la télévision locale qui ne comprenait goutte à ce qui se tramait sous ses yeux, Jérôme Prévôt joua les porte-paroles pour leur expliquer la situation. Au souvenir des Kiwis interloqués qui l’interrogeaient, on doute encore dix ans après qu’il y soit parvenu… Reste qu’au-delà d’avoir fait marrer la caste journalistique, le trait d’humour pourtant inoffensif n’avait pas franchement plu aux joueurs… «Vous essayez de vous raccrocher aux branches avec vos moustaches, mais c’est trop tard, nous avait glissé un des cadres du groupe. Ce qui a été écrit a été écrit, et maintenant, il faut l’assumer. On sait que c’est nous contre le monde entier. »

Un ressort qui a évidemment joué, dans l’intimité des vestiaires, au moment de faire clore le bec à ces « salauds de journalistes » à partir des quarts de finale. Et après tout, si cela contribua à emmener le XV de France si près du toit du monde, tant mieux. Pour l’anecdote, on se souvient qu’après le dernier bouclage de cette Coupe du monde, quelques journalistes avaient retrouvé les joueurs au bar de leur hôtel, qui rentraient au petit matin d’une interminable et indispensable troisième mi-temps. Quelques heures plus tôt, en goûtant quelques huîtres dans les salons du club France, Morgan Parra et Pascal Papé nous avaient mis au défi, sur l’air du «pas cap », d’offrir une tournée à toute l’équipe. Pari honoré au bar du Crowne Plaza d’Auckland, pour une note de frais mémorable sous l’intitulé «Tournée générale – Invitation XV de France – 700 dollars néo-zélandais ». Ladite note nous avait valu une bonne soufflante de la part du regretté Jacques Verdier mais, au final, pour le plus grand soulagement de nos finances personnelles, le dispendieux frais était passé. Comme tout passe avec le temps, y compris les mésententes entre deux mondes, si proches et si éloignés à la fois…

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Les commentaires (1)
fifilongagien Il y a 18 jours Le 29/09/2021 à 10:27

c'est vrai que les joueurs en général n'aiment pas trop les critiques
et ça peut se comprendre ...
mais les journalistes font leur boulot ...
ils ne peuvent pas toujours les encenser ...