L'odyssée de la tunique bleue

  • Cameron Woku (XV de France) cotnre l'Australie.
    Cameron Woku (XV de France) cotnre l'Australie. Icon Sport
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L’équipe de France a très tôt adopté le maillot bleu frappé du coq. Elle fut même pionnière en la matière. Depuis trente ans, la tunique est devenue un enjeu économique majeur, sa stabilité et sa virginité s’en sont trouvées menacées.

Les joueurs l’enfilent, par centaines. Ils sont à ce jour 1 150 à avoir senti sur leurs corps la sensation du coton ou du polyester, d’Henri Amand en 1906 à Julien Hériteau en 2021. Le maillot national est censé incarner la force de la tradition, la permanence de l’esprit patriotique au-delà des changements de générations. Il porte en lui l’éternité, on l’imagine donc stable, comme un roc dans la tempête.

Pourtant, ce maillot du XV de France n’a pas conservé le même visage contre vents et marées. À la différence de ceux qui l’ont porté, il a essayé d’user de son privilège, celui de rajeunir.

Il était blanc lors du tout premier match face aux All Blacks en 1906. Sur le cœur, les joueurs ne portaient pas le coq, mais les deux anneaux de l’USFSA, l’Union des Sociétés Françaises de Sport Athlétique. Le bleu a semble-t-il démarré comme une couleur de rechange, utilisé notamment contre l’Angleterre. Mais les choses ont rapidement changé, la tunique de base a rapidement viré au bleu plutôt « ciel » ou « azur ». Les photos du premier tournoi joué par la France, en 1910, semblent le démontrer. En 1911, tournant décisif. Après la première victoire de l’équipe, Marcel Communeau, le colosse du pack demanda qu’un coq figure sur la poitrine des joueurs. Le gallinacé s’est peu à peu imposé comme un emblème national, symbole d’orgueil, notamment face à l’aigle de la Prusse et de l’Allemagne réunifiée. Il semble bien que le rugby ait été le premier sport à utiliser cet animal. Le football ne l’a adopté qu’en 1919. Il est donc apparu selon nos sources et nos archives photos, à partir du Tournoi 1912. Il ne l’a plus quitté, même si sa silhouette et son cadre ont évolué.

Le Bleu s’est imposé assez naturellement, comme une composante du drapeau national, comme la couleur dominante des uniformes des soldats (en tout cas en haut du corps), c’était la couleur de la république aussi. Révolutionnaire dans les années 1790 avant de se recentrer peu à peu jusqu’à flirter avec le conservatisme. Si l’on en croit l’Historien Michel Pastoureau, spécialiste des couleurs et des symboles, le bleu est aussi la couleur du consensus. Depuis plus d’un siècle, le bleu arrive toujours en tête des sondages, au moins en occident : « En matière de couleurs, les choses changent lentement. Je suis persuadé que, dans trente ans, le bleu sera toujours la couleur préférée. Tout simplement parce que c’est une couleur consensuelle. » Dans le cas de la France, ça tombe bien, la tunique semble parfaite pour jouer la carte du rassemblement, au-delà de toutes les origines.

Depuis plus d’un siècle, le bleu des Français a eu plutôt tendance à foncer, mais le maillot est resté relativement stable jusqu’aux années 80. Tunique bleue unie, flottants blancs et bas rouges. Tunique blanche de rechange pour éviter les confusions. À noter deux exceptions : deux matchs contre l’Australie et l’Ecosse en 58 et 59, disputés en rouge sang, pour des raisons assez obscures.

Avec la professionnalisation rampante, le maillot a changé de dimension, il n’est désormais plus seulement un uniforme ou un signe de ralliement, mais un atout économique, une source de revenus. On s’est même mis à le trouver dans le commerce, chose inimaginable pour les jeunes des années 50 ou 60. La fédération a fini par comprendre qu’elle avait une nouvelle source de revenus. Ce qui se faisait à la bonne franquette auparavant, est entré dans l’univers du business.

 

2018 : la publicité arrive

Depuis 1975, trois équipementiers se disputent la tunique : Adidas, Nike et le Coq Sportif. C’est ce dernier qui tient la corde en ce moment. La firme a déboursé environ 1,9 million d’euros par saison pour aider le rugby amateur.

Trois géants du secteur qui pour se démarquer les uns des autres ont introduit des variations dans le schéma tricolore de base. Il faut créer l’envie chez les supporteurs d’acheter les derniers modèles. On a vu fleurir divers ornements, rayures, chevrons, bandes diagonales, horizontales, épaulettes. Dans cette frénésie d’originalité pour solliciter les portefeuilles du bon peuple, on a parfois vu des assemblages assez malheureux. Qui se souvient du patchwork de 2016 (premier Tournoi de Guy Novès) ? Mauvais côté du sport moderne, on sent les équipementiers prêts à toutes les audaces pour créer des impulsions d’achat y compris le sacrilège de proposer une tunique… Rouge vif. Adidas s’y est risqué en 2015, mais le public a su faire part de son désaccord face à cette entorse à la tradition (c’est le bon côté des réseaux sociaux).

Mais en 2018, un dernier tabou est tombé. Celui de la publicité. Cocorico, la France est le dernier pays à avoir maintenu son maillot national vierge. Mais Bernard Laporte a fini par accepter qu’un partenaire s’affiche sur la poitrine des sélectionnés, pour une valeur de 35 millions d’euros sur cinq ans. C’est le prix du dernier soupir de l’ancien monde.

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