Portrait de Jules Favre, l’escargot de course rochelais

  • Jules Favre, l’escargot de course
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Publié le , mis à jour

Joueur le plus utilisé de la saison et incontestablement le plus performant depuis les dernières phases finales du Top14, le fils spirituel de Pierre Aguillon ne cesse de voir sa cote grimper. Mais jusqu’où peut donc aller le jeune trois-quarts biberonné au ballon ovale près de la frontière suisse, judoka confirmé à l’adolescence ? Allez savoir.

"Jules tape à la porte de l’équipe de France." Début novembre, à l’issue de l’autoritaire succès maritime face à l’UBB, Ronan O’Gara a dit tout haut ce que beaucoup de monde pense tout bas, à La Rochelle, depuis une poignée de semaines. Si le club à la caravelle court toujours après son stratosphérique niveau de la saison passée, Jules Favre, lui, n’est pas descendu de son piédestal pré-estival, sur lequel il s’est hissé à la surprise quasi générale. Homme de la demi-finale du Top 14 face au Racing, Rochelais de la finale contre Toulouse, le centre de formation reste l’atout majeur dans la manche du manager irlandais. 710 minutes de jeu depuis la reprise du championnat, neuf parties disputées, 100 % de titularisations, cinq essais au compteur - d’ores et déjà son record personnel sur une saison - ou encore une seule faute concédée… Aucun autre Rochelais ne peut s’inviter à la table de Jules Favre en ce moment. Celle du restaurant Top 14 où siègent les joueurs les plus étoilés Midi Olympique du premier bloc de la saison. "Et ce n’est que le début", prédit "ROG".

Jules Favre, 22 ans, épate son monde, sortie après sortie. Fiable, régulier, appliqué, réfléchi, propre, le co-meilleur franchisseur du championnat (10) s’avère aussi redoutable défenseur. Allez donc demander à la paire de centres Vakatawa-Fickou, tombée sur un os au printemps dernier. Comme un certain Julian Savea quelques années plus tôt. Mais qui est vraiment ce trois-quarts estampillé "assurance tout risque", peu habitué à prendre la lumière avant cette année 2021 tremplin mais "capable, dit de lui son entraîneur Sébastien Boboul, d’élever son niveau au contact des meilleurs joueurs de la planète" ? Natif du Var, Jules Favre s’est forgé rugbyman dans le Doubs. Direction la frontière franco-suisse et la commune de Morteau, si réputée pour sa saucisse éponyme. Moins, certes, pour son terroir ovale. Mais comme gastronomie et rugby font toujours bon ménage… C’est ici, dans ce "club de Quatrième Série", prend soin de rappeler son secrétaire François Feuvrier, que le jeune Jules conserve sa licence jusqu’en 2017 et sa signature au Stade rochelais.

Recruté à La Rochelle comme "sparring-partner"

L’anecdote remonte à 2004. Son papa s’en souvient comme si c’était hier. Au moment d’ouvrir la boîte à souvenirs, Jean-Philippe Favre éclate de rire. "À la fin de son premier entraînement, Jules me dit, à mon grand désespoir : "Ils ne m’ont pas donné le ballon, je ne veux plus jamais y retourner !" Mon fils qui ne joue pas au rugby, ce n’était pas possible pour moi (rires). Bon, on a un peu insisté et c’est devenu très rapidement une passion." N’y voyez pas quelconque injonction, à l’époque, de la part de cet ancien pilier, d’une gentillesse infinie. D’ailleurs, une fois Jules adolescent, ses parents iront même jusqu’à l’orienter vers un autre sport de combat, le judo. Il faut dire que le Mortuacien se débrouille plutôt pas mal avec l’art martial. Jusqu’à décrocher une 9e place, au championnat de France Cadets. "Un niveau de fou, se rappelle Jean-Philippe. Le comité de Franche-Comté lui avait proposé le Pôle espoirs judo. Jules ne voulait pas y aller. En fait, gamin, il nous disait qu’il voulait être rugbyman, sans autre choix. Mais le rugby ne lui proposait rien. Très intelligemment, il a accepté le Pôle judo et il s’est préparé physiquement pour refaire les tests rugby." Passerelle payante. À force d’efforts, Jules décroche une place au CREF de Dijon puis, parvient à intégrer l’académie et son équipe ABCD XV. Là même où il tapera dans l’œil d’un recruteur rochelais missionné par… Sébastien Boboul !

Jules Favre, l’escargot de course
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Chez les Favre, le rugby est une affaire de famille depuis que le paternel a attrapé le virus ovale - en "cachette, dans le dos des parents". Président du Rugby Club Morteau de 2007 à 2013, Jean Philippe a aussi converti sa fille, Camille, aujourd’hui talonneuse du LMRCV (Villeneuve-d’Ascq). "C’était rugby en permanence à la maison, poursuit-il. Jules et Camille adoraient regarder des matchs des années 70 et 80, de notre collection des rencontres d’anthologie du XV de France. Jules, je l’emmenais le dimanche, il a même fait des déplacements en bus. Je peux vous dire qu’il a vu le cul de tous les gars de Morteau (rires). Quand tu refais le film, il est né dans le rugby. Il avait six mois lors de la demi-finale de la Coupe du monde 1999 face aux Blacks. Sa maman lui avait cousu un petit maillot des Bleus. Je m’en souviendrai toujours. Nous, on hurlait. Lui, il pleurait dans mes bras. Du délire."

"Assez habile, à Morteau", de l’aveu de son père, Jules Favre va pourtant très vite se heurter à certaines limites, dans la cour des grands. "C’est moi qui l’ai fait venir à La Rochelle, comme partenaire d’entraînement, rembobine coach Boboul, par rapport à son tempérament de combattant, pas ses qualités rugbystiques. Jules n’est pas le plus talentueux de sa génération, sa passe, ce n’était pas ça. Mais il a gommé ses imperfections en travaillant énormément. Je ne pensais pas qu’il irait aussi vite que ça, il a joué très tôt." En coulisses, Favre impressionne lors des tests VMA de la préparation d’intersaison. "C’est un faux lent, il se fait rarement prendre de vitesse", atténue d’ailleurs le technicien en écho au surnom dont l’affublent affectueusement les joueurs étrangers de l’effectif maritime : "Snail". Traduisez "Escargot". Après une saison en espoirs, Jules Favre débarque à l’étage supérieur, propulsé dans le grand bain par Xavier Garbajosa. Une révélation. À la clé, sa première - et unique - sélection avec les Bleuets, avant d’intégrer le vestiaire professionnel.

L’appel du 18 juin 2021

Dès 2018, un homme le prend particulièrement sous son aile. Son modèle, Pierre Aguillon. "C’est un minot que j’apprécie beaucoup, il me fait penser à moi, glisse aujourd’hui l’ancien centre rochelais, très attentif à l’évolution de son protégé. Tout le monde disait que c’était un peu mon fils. On a laissé pousser les cheveux en même temps, ça les faisait rire. Je le revois arriver avec nous sans faire de bruit mais sans hésiter à secouer les mecs installés. Jules est un besogneux, un lâche rien. Je serais entraîneur demain, c’est le genre de mecs que j’aimerai avoir dans mon équipe. Il fait rarement des matchs à 19 ou 20/20 mais il n’est jamais en dessous de 14." Et encore. Depuis ce 18 juin 2021 où Favre a tutoyé les sommets, il se rapproche de plus en plus régulièrement de la note maximale.

Vous avez dit tournant ? Il est clair que la carrière de "Snail" a pris un sacré coup d’accélérateur, sur la pelouse de Pierre-Mauroy, théâtre du dernier carré du Top 14. Rapide rappel du contexte. Décimé au centre, le staff rochelais associe Favre à Rhule. Nombre d’observateurs, sans même se pencher sur son cas, lui promettent sitôt l’enfer face aux Galactiques du Racing. À en faire presque douter le peuple mortuacien, réuni pour l’occasion. "Avec tous les copains, on a marqué le slip, image François Feuvrier. S’il se faisait traverser deux fois et prenait le crochet de l’année, ça pouvait lui flinguer sa carrière. Les gens auraient dit : "La Rochelle a perdu parce que Jules Favre, 22 ans, a fait dans son froc". Ça a été l’inverse, il a été monstrueux. En fait, on est bêtes… Jules est largement au niveau et repousse sans cesse ses limites." Pour sa 52e en jaune et noir, une semaine plus tard au Stade de France, le trois-quarts sera même à deux doigts de marquer l’essai de l’espoir face au bourreau toulousain. Son rêve de Brennus à peine envolé, Jules Favre vient glisser un mot à sa famille, écharpe du RC Morteau brandie face tribune. Son père, sur le coup, est scotché : "Il me regarde dans les yeux et me dit : "Je reviendrai ici !". Il avait déjà basculé ! Je ne pensais pas qu’il était aussi fort mentalement."

"Jules est un garçon que personne n’attend, peut-être sous côté mais dont on est très satisfait. J’espère que, grâce à ses performances, d’autres le verront autrement…", appelait très récemment de ses vœux Sébastien Boboul. Le staff du XV de France, au hasard ? "En toute objectivité parentale, et surtout avec mes potes du rugby, je ne vous cache pas que quand Fabien Galthié nous parle d’un ovni, on se met tous à rêver que l’ovni puisse être Jules, plaisante à moitié Jean-Philippe Favre. Il a été formé dans un club de Quatrième Série et joue aujourd’hui en Top 14. Il est l’archétype de l’ovni." "En résumé, c’est un gueux, se marre le secrétaire de son club de cœur. Jules sort de nulle part. C’est un exploit qu’il en soit là aujourd’hui. On espère le voir un jour en Bleu." Associé à Fickou ou Vakatawa, avouez que le clin d’œil serait croustillant.


Né le : 22 mars 1999 à La Seyne-sur-Mer (Var)

Mensurations : 1,81 m, 88 kg

Surnom : Snail

Poste : centre/Ailier

Clubs successifs : Rugby Club Morteau (2004-2017), Stade Rochelais (depuis 2017)

Sélection nationale (U20) : 1

1er sélection (U20) : à Pau, le 22 février 2019, France-Ecosse (42-27)

Points en sélection (U20) : 5 points (1 essai)

Palmarès : vice-champion de France (2021), vice-champion d’Europe (2021), vice-champion de France espoirs (2019).

Son complice Jules Plisson l’assure, "Jules Favre en a encore sous le pied". Dans tous les sens du terme, figurez-vous. Depuis quelque temps, le jeune rochelais conclut ses entraînements par une séance face aux perches. "Il s’est découvert un petit talent de buteur, reconnaît même Sébastien Boboul en ancien spécialiste de l’exercice. Bon, les buteurs le chambrent car ils lui disent que ça n’a rien à voir avec un match." Pour le coup, son père pense "qu’il pourrait réussir à prendre la pression d’un stade rempli. Il faut qu’il essaye, on verra bien." Chiche ? "J’espère que l’on n’aura pas l’occasion sinon ça voudra dire que… Ou alors qu’il est très performant", se reprend son coach, conscient des progrès techniques de Jules Favre, ne serait-ce qu’au niveau de son jeu au pied. Ça n’a pas échappé, non plus, au chambreur Pierre Aguillon : "J’ai remarqué que Jules joue de plus en plus par-dessus, en bout de ligne et qu’il arrive à les mettre sur le terrain. C’est un signe de progression énorme car, fut un temps, soit il ratait le ballon soit il l’envoyait dans la tribune."

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Romain ASSELIN
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