Angleterre - Le fascinant Mister Smith (Harlequins)

  • Marcus Smith avait démarré sa carrière dans la précipitation : une grave blessure du titulaire des Harlequins l’avait propulsé en équipe première alors que personne n’était certain qu’il en avait l’étoffe. Il a tout de suite montré qu’il était de la race des seigneurs. Photo Icon Sport Marcus Smith avait démarré sa carrière dans la précipitation : une grave blessure du titulaire des Harlequins l’avait propulsé en équipe première alors que personne n’était certain qu’il en avait l’étoffe. Il a tout de suite montré qu’il était de la race des seigneurs. Photo Icon Sport
    Marcus Smith avait démarré sa carrière dans la précipitation : une grave blessure du titulaire des Harlequins l’avait propulsé en équipe première alors que personne n’était certain qu’il en avait l’étoffe. Il a tout de suite montré qu’il était de la race des seigneurs. Photo Icon Sport Icon Sport - PA Images
Publié le , mis à jour

On ne parle désormais que de lui en Angleterre. Marcus Smith, le demi d’ouverture des Harlequins vient de signer une entrée magistrale sur la scène internationale. Itinéraire d’un homme venu des Philippines, via Singapour et le système classique des collèges privés. Voici le Ntamack… Ou le Jalibert d’outre-manche.

La banalité de son nom de famille est la seule chose qui le rattache au commun des mortels, à la différence de sa coupe de cheveux façon "palmier". Alors qu’en France, on débat sur le duo Ntamack-Jalibert, l’Angleterre du rugby se concentre sur une seule nouvelle pépite : Marcus Smith, 22 ans, l’ouvreur des Harlequins, celui qui a marqué la pénalité de la victoire anglaise face aux champions du monde sud-africains samedi à Twickenham, après avoir d’un coup de pied vicieux provoqué l’expulsion de Siya Kolisi.

Des débuts précipités à 18 ans

Côté anglais, les débats n’ont pas porté sur une concurrence entre deux talents comparables, mais plutôt sur le conservatisme du sélectionneur. Eddie Jones aime bien se faire prier. Il aura mis finalement quatre ans à offrir une cape officielle à ce talent éclatant. Il avait pourtant convoqué Marcus Smith dès l’automne 2017, dans un groupe élargi avec un statut d’apprenti. Le joueur avait été lancé à 18 ans par les Harlequins, une ascension hâtée par un événement imprévisible : la grave blessure du Sud-Africain Demetri Catrakilis (ex-Montpelliérain), terrassé par un plaquage à la gorge et hospitalisé dans la foulée. Les Harlequins se retrouvèrent soudain sans ouvreur d’expérience, la solution Marcus Smith s’imposait, faute de mieux. L’ancien All Black Nick Evans se retrouva en position de mentor, sans droit à l’erreur : "Il n’avait derrière lui que la présaison de l’été 2017. Nous avions de l’appréhension. Il fallait lui inculquer rapidement ces notions telles que les annonces, la culture tactique, l’art de faire reposer ses avants, bref tout ce à quoi on ne fait pas attention dans les catégories de jeunes. Par une soirée humide face à Sale ou aux Saracens, vous ne pouvez pas vous amuser à tenter de percer la défense au milieu de terrain sans réfléchir. Après deux matchs pour s’ajuster, on l’a vu tout contrôler. Jamais pris en défaut pour diriger le jeu, plus jamais il n’a fait un pas en arrière…"

Quatre ans d’attente avant la cape

Voilà comment Marcus Smith se retrouva propulsé sur le devant de la scène, sans doublure pour le faire souffler. Il lui fallut donc attendre quatre ans et cet été 2021 face aux États-Unis pour enfin revêtir le maillot blanc, et encore, ce fut dans un XV de la Rose "dévalué" par l’absence des Lions en tournée en Afrique du Sud. Il avait déjà joué un match ceci dit, en juin 2019 contre les Barbarians, mais il ne comptait pas pour un test. Depuis 2017, les supporters des Harlequins avaient l’impression qu’Eddie Jones jouait avec leurs nerfs, au sujet de Smith comme au sujet du numéro 8 Alex Dombandt. La classe de leur poulain crevait les yeux, sa non-sélection relevait à leurs yeux d’une forme de provocation. On leur rétorquait que la doublette George Ford-Owen Farrell avait quand même fait ses preuves, et que ce serait toujours plus dur de percer en sélection anglaise que sous les maillots italien ou uruguayen.

Mais au printemps dernier, Eddie Jones dut bien se rendre à l’évidence, Marcus Smith conduisit les Harlequins au titre de champion le plus extravagant de l’Histoire : renversement en demie contre Bristol et en finale contre Exeter. Il devenait tout simplement impossible de l’ignorer davantage, sous peine de risquer le licenciement pour faute grave, ou pour un soupçon de démence. D’ailleurs à peine international anglais, Marcus reçut un coup de téléphone de Warren Gatland pour rallier illico le groupe des Lions à la place de Finn Russell ; le vent de l’Histoire s’accélérait, Eddie Jones ne pouvait plus lui résister.

Parce qu’avec Marcus Smith, comme avec Matthieu Jalibert, son correspondant français, les images édifiantes pullulent. Notre préférée remonte au 8 octobre dernier, toujours face à Bristol (52-24) avec un essai démoniaque de sa part : "Arrête, veux-tu ? C’est stupide !" s’égosilla Austin Healey, commentateur en direct quand il vit Marcus Smith se faire plaisir sous la pression. Il venait de recevoir une passe miteuse alors que la défense adverse se refermait sur sa gauche. Un bref laps de temps cerné par la forteresse, on vit Smith repiquer vers l’intérieur pour se libérer de la pression, jeter un œil furtif vers l’arrière-garde dégarnie, changer la position de son corps pour donner un coup de pied à mi-hauteur, même pas en cloche, à l’endroit pile pour pouvoir aplatir lui-même. Un chef-d’œuvre de prise de décision et de vision du jeu.

La présence de Marcus Smith pour les tests de l’automne ne faisait plus aucun doute d’autant plus qu’Owen Farrell eut le bon goût de contracter la Covid-19 puis de se blesser à une cheville. Dès le début, Eddie Jones avait déjà accepté de sacrifier son chouchou George Ford (77 sélections à 28 ans).

Enfance à Singapour

Une page venait de se tourner pour l’ouvreur des Harlequins, un Eurasien né aux Philippines. Émigré à sept ans à Singapour pour suivre son père banquier. C’est dans un club d’expatriés les Centaurs RFC qu’il a découvert le rugby dans la "cité état". Une alternance de football, de rugby et de cricket avec des déplacements à Kuala Lumpur (cinq heures de bus), Hong Kong ou Malbourne (en avion). "On le faisait jouer demi de mêlée, car c’était notre meilleur passeur et il était aussi le plus petit de l’équipe", se souvient Paul Stephens, l’un de ses éducateurs. "Vous ne trouverez personne pour dire du mal de lui. Il était le meilleur de tous, mais ne le faisant jamais sentir aux autres. Il était toujours extrêmement poli avec déjà le goût du travail."

À treize ans, il profita du système scolaire anglais pour obtenir une bourse au Collège de Brighton, un établissement privé très chic de la Côte Sud. À seize ans, il était le benjamin de l’équipe première de l’établissement, l’un de ses "centres de formation" officieux qui nourrissent le rugby anglais depuis près de deux cents ans. C’est sous ce maillot vénérable qu’il commença vraiment à faire parler de lui et notamment via un match face à Henley, collège de pointe. Brighton n’était pas censé tenir la distance face à ce poids lourd, mais on raconte encore dans les couloirs de Brighton qu’il maintint l’équipe à flot par son seul talent. Un seul point de retard, jusqu’à cette dernière pénalité à 45 mètres qu’il expédia sur le poteau gauche, ce qui le rendit inconsolable.

Il entama ainsi son ascension, un titre de meilleur joueur du prestigieux tournoi de Saint-Joseph (après Jonathan Joseph ou Zach Mercer, désormais à Montpellier), son entrée à l’académie des Harlequins, des sélections chez les moins de 20 ans anglais.

L’accélération de la fin 2021

Son arrivée dans l’équipe au maillot bariolé, ne fut pas si facile. Certains entraîneurs se demandaient s’il aurait la technique et l’autorité pour devenir un vrai ouvreur d’élite. Les témoignages signalaient un homme encore timide, Il a peu à peu surmonté cet écueil, jusqu’à se comporter comme un vrai cadre aux côtés des Danny Care, Andre Esterhuizen, Joe Marchant, Tyrone Green et Cadan Murley pour envoyer des messages vidéo sur mesure aux autres joueurs, les encourager, les alerter sur leurs points faibles.

Mais à vrai dire, cette ascension contrariée par le conservatisme d’Eddie Jones ne doit pas être prise comme une injustice absolue. Déjà parce que Ford et Farrell ne décevaient pas tant que ça. Mais parce qu’on avait senti Marcus Smith perturbé par un certain management. Celui de Paul Gustard, coach des Harlequins de 2018 à 2021, l’ouvreur se serait vu brider dans ses initiatives au point de penser à quitter son club de toujours. Et puis Gustard se fit limoger en janvier, remplacé à la va-vite par un quarteron de techniciens apparemment plus souples. Comme délivré d’un poids, Marcus Smith et les Harlequins prirent leur envol, d’une poussive quatrième place au titre de champion, 40-38 en finale face à Exeter après le 43-36 de la demie face à Bristol. Deux morceaux de bravoures à usage interne, comme un dernier marchepied vers la vraie reconnaissance. Un marchepied franchi avec sa vraie spécialité, le "goose step", le pas de l’oie, son atout maître quand il faut affoler les défenses, un truc emprunté à une légende fidjienne du rugby à VII, William Ryder. Les plus vieux penseront à David Campese…

Sa spécialité, le "goose step", le pas de l’oie, son atout maitre quand il faut affoler les défenses.

Né le : 14 février 1999 à Manille.

Mensurations : 1, 75 m ; 82 kilos

Poste : Demi d’ouverture

Clubs successifs : Centaurs RFC, Collège de Brighton, Harlequins.

Sélections nationales : Angleterre moins de 18 ans, moins de 20 ans, Cinq sélections avec le XV de la Rose.

1er match professionnel : 2 septembre 2017 : Harlequins – London Irish.

1er match en sélection : À Twickenham le 4 juillet 2021, contre les États-Unis.

Palmarès : Champion d’Angleterre 2021.

Depuis 2017, les supporters des Harlequins avaient l’impression qu’Eddie Jones jouait avec leurs nerfs.

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