Top 14 - Jean-Baptiste Aldigé, président de Biarritz : « Et ce sont nous, les méchants ? »

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    "Et ce sont nous, les méchants ?" Icon Sport - Pierre Costabadie
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Alors que le projet Aguilera est toujours en stand-by, le président du Biarritz olympique Jean-Baptiste Aldigé explique son positionnement, raconte la formidable histoire de Johnny Dyer, règle ses comptes et demande même à David Couzinet, le patron du secteur amateur du BOPB, de quitter son poste...

Malgré quelques bons résultats, le Biarritz olympique est actuellement lanterne rouge du championnat. Est-ce inquiétant ?

Remettons les choses dans leur contexte : le BO arrive de Pro D2 ; avec 12,5 millions d’euros, on a aujourd’hui le plus petit budget de l’histoire de la première division ; et il y a trois ans, notre club était relégué administrativement en Fédérale 1. À tous ces égards, nous savions que nous jouerions le championnat du maintien.

Êtes-vous néanmoins satisfait de la feuille de route ?

Oui. Nous avons perdu contre deux gros à Aguilera (Lyon et Toulouse) mais sommes aussi parvenus à vaincre le Racing 92 et Bordeaux, deux autres cadors du championnat. On nous promettait l’enfer. On nous promettait même une saison à zéro victoire. On a pourtant prouvé que nous avions notre place en élite.

Votre arrière, Joe Jonas, impressionne depuis quelques semaines. Où l’avez-vous déniché, au juste ?

Il est arrivé chez nous il y a un an et demi. Des gens que j’avais connus à Hong Kong, et qui aujourd’hui enseignent en Afrique du Sud, m’avaient parlé de son talent. Pour lui, le chemin est encore long mais il a montré ces dernières semaines l’étendue de son potentiel.

On a été nombreux à s’étonner de la résurrection de Johnny Dyer au plus haut niveau : il sortait en effet d’une saison blanche au Racing 92 avant de vous rejoindre. Quels mots avez-vous trouvé pour relancer ce garçon ?

On ne l’a pas relancé. On l’a lancé tout court. Johnny Dyer, j’étais en contacts avec lui bien avant qu’il n’arrive au Racing pour remplacer Leone Nakarawa (en décembre 2019, N.D.L.R.). […] Johnny vivait aux Fidji, il n’avait connu que le rugby amateur avec le club de son village… Il m’avait alors été conseillé par Gareth Baber, mon ancien coach à Hong Kong, qui entraînait à l’époque l’équipe des Fidji à VII.

Alors ?

Entre Johnny et nous, les contacts ont duré très longtemps. Vous savez, j’adore utiliser Facebook pour recruter… Bref ! À la suite de la Coupe du monde au Japon, il a été sélectionné pour un match de gala entre les Fidji et les Barbarians britanniques à Twickenham. Là, j’ai pris une douche froide : son talent a éclaté aux yeux du monde, il a été élu homme du match et je n’étais plus seul sur le coup ! Derrière ça, la ronde des agents a commencé et il a remplacé Nakarawa. (il marque une pause, reprend) Enfin, il s’est plutôt contenté de porter les boucliers à l’entraînement. Il n’a pas joué une seule minute au Racing. […] Il faut enfin savoir que Johnny Dyer a fait d’immenses sacrifices pour réaliser ce parcours professionnel.

Comment ça ?

Il y a deux semaines, nous sommes enfin parvenus à faire venir à Biarritz sa femme et ses deux filles. En raison du Covid et de la fermeture de l’officine fidjienne octroyant les visas, il ne les avait pas vues depuis deux ans. Vous vous rendez compte ? Deux ans sans voir sa femme et ses enfants ? Nous sommes donc heureux d’avoir pu contribuer, avec nos moyens, au rapatriement de sa famille.

Imaginons que le BOPB descende : ne risquez-vous pas de perdre Francis Saili, Johnny Dyer ou Brett Heron, trois de vos meilleurs joueurs ?

Non, aucune chance : chez nous, il n’y a pas de clause de descente dans les contrats des joueurs. Au BO, soit tu es dedans, soit tu es dehors ; tu ne peux pas être entre les deux. Et puis, Johnny Dyer et Francis Saili ont des contrats de longue durée. Joe Jonas aussi, puisqu’il est encore engagé chez nous pour trois saisons.

Où en est-on du projet Aguilera, qui prévoit la rénovation du stade et la création d’un centre de formation ?

C’est un long serpent de mer… Le projet Aguilera, la France entière en a un jour entendu parler… Pour tout vous dire, j’aurais préféré que personne n’en entende parler et que cela se fasse de façon naturelle. […] En février dernier, la mairie de Biarritz nous avait signifiés un "non" ferme. On avait alors évoqué des pistes de délocalisation, depuis abandonnées. À la suite de cette crise, nous avons accédé au Top 14, réactivant dans cette ville un engouement qui avait disparu depuis sept ou huit ans. Les matchs ont permis de remplir Aguilera, il y a eu des répercussions positives sur l’économie de la ville et dans la foulée, des liens ont logiquement été renoués avec la mairie de Biarritz. Ces deux derniers mois, et grâce à l’intervention de René Bouscatel, qui a joué un rôle de médiateur, Louis-Vincent Gave a alors voulu envoyer un signe fort.

Lequel ?

Si le projet se fait, il donnera 15 millions d’euros, soit la moitié du coût du projet. Je ne crois pas qu’on ait connu pareil geste dans l’histoire du rugby professionnel français. Vous rendez-vous compte ? Louis-Vincent Gave est prêt à verser 15 millions dans un stade appartenant à la municipalité. N’est-ce pas un signe fort, ça ?

Mais pourquoi ça coince, alors ?

On a un accord de principe sur les sommes. Mais Louis-Vincent Gave, qui place là son argent propre, a évoqué une condition : il veut bien investir 15 ou 20 millions dans un stade pour faire un grand club mais il veut pouvoir contrôler sa politique sportive, aujourd’hui dirigée par le président de l’association (David Couzinet). Il conditionne son investissement à un secteur amateur qui se veut constructif, pas indépendant. Et de ce fait, il souhaite travailler avec un président ayant la volonté de bosser avec la SASP, pas celle de monter un contre-projet…

Imaginons que David Couzinet refuse de partir. Que se passerait-il ?

Je ne vois pas Louis-Vincent Gave, après avoir dit qu’il était prêt à donner 20 millions à la ville, revenir sur cette décision. Mais il faut savoir que M. Couzinet a eu des propos fort maladroits à l’encontre de M. Gave il y a quelque temps. Je peux donc comprendre que Louis-Vincent n’ait pas envie de sponsoriser un individu qui l’a insulté.

Nos confrères de Sud Ouest rapportent que dans la guerre larvée qui vous oppose au secteur amateur, vous avez demandé aux Espoirs de ne pas disputer leur dernier match. Est-ce vrai ?

Oui. Il faut comprendre que la filière de formation est censée être dirigée par un seul directeur sportif, qui est Matthew Clarkin. Cette méthode a fait ses preuves. Je peux d’ailleurs vous donner la longue liste des joueurs que Matthew a intégrés à l’équipe Première, ces trois dernières années. Mais aujourd’hui, le secteur amateur est coupé de la SASP. Nous n’avons plus aucune visibilité sur notre filière de formation ; celle-ci est en grandes difficultés.

Mais les Espoirs, alors ? Leur avez-vous vraiment demandé de ne pas jouer ?

Les Espoirs sont des salariés de la SASP qui sont mis à disposition de l’association tous les week-ends. Ces jeunes, nous les nourrissons, nous les logeons et payons leurs études. La mairie de Biarritz, après avoir salué la présidence de M. Couzinet, n’a rien trouvé de mieux que d’enlever la subvention de la formation à la SASP pour la reverser directement au secteur amateur. Or, ces 300 000 euros me servaient à payer la formation des jeunes dont on vient de parler.

En clair ?

Puisque l’association a reçu la subvention municipale, elle doit à mon sens rémunérer elle-même les Espoirs. Voilà ce que je veux vous dire. Le club est coupé en deux et à cause de cette situation, aucun jeune ne sortira de nos filières de formation ces trois prochaines années. La transversalité a disparu…

Cette mesure de rétorsion vis-à-vis des Espoirs est très impopulaire. Vous en rendez-vous compte ?

En effet. Mais j’espère que les gens prendront le temps de réfléchir au "pourquoi", maintenant qu’ils ont les raisons du litige… On demande une seule chose : que les 28 joueurs du centre de formation soient "drivés" par le directeur sportif du club (Matthew Clarkin) et non pas par une association faisant cavalier seul, financièrement comme sportivement.

Les projets de délocalisation sont-ils abandonnés ?

Oui. L’actionnaire a montré de façon forte qu’il souhaite faire du rugby à Biarritz. Si nous mettons 15 ou 20 millions dans cette structure, ce n’est pas pour déménager le lendemain…

Ne trouvez-vous pas dommage que le projet Aguilera, plutôt séduisant sur le papier, soit conditionné au seul statut de David Couzinet ? N’est-il pas possible de trouver un point de médiation ?

C’est très embêtant d’avoir travaillé trois ans pour en arriver là… On est tous frustré… On a tous peur… M. Couzinet est venu en disant qu’il aimait le club, en disant vouloir rendre ce qu’il avait reçu… Ce que je sais, moi, c’est que Louis-Vincent Gave a mis 12 millions d’euros dans le BOPB ces trois dernières années pour faire survivre le club. Si M. Couzinet veut le club, aucun problème : il pose 15 millions sur la table pour faire un stade et 12 autres millions pour récupérer nos parts.

Que souhaite David Couzinet pour le club ? Lui avez-vous posé la question ?

Je ne sais pas. La dernière fois que je lui ai parlé, c’était le mercredi avant le Stade français. Je lui ai dit : "Tu veux quoi, David ? Tu veux la SASP ? Donne moi un prix, alors !" Il m’a répondu qu’on avait une équipe de Pro D2 et un club de merde, que tout ça ne valait rien. (il marque une pause) Il a peut-être raison… On descendra peut-être… Mais je ne suis pas sûr que notre équipe soit merdique ; je ne suis pas sûr que Francis Saili et Steffon Armitage soient moins respectables que David Couzinet.

De votre côté, n’avez-vous vraiment pas envie d’apaiser les choses ?

Oui. Mais comprenez-moi : nous nous sommes battus depuis trois ans pour prouver aux gens que nous n’étions pas que des "Hongkongais ignorants". Et maintenant que ça marche, on vient nous mettre des bâtons dans les roues. Et ce sont nous, les méchants ?

Vous êtes néanmoins très clivant… Vous ne faites rien pour apaiser ce climat…

Si pour être tranquille, je dois embaucher tous les anciens joueurs du BOPB pour leur offrir un job d’entraîneur ou de jardinier, le club n’y survivra pas. Depuis notre arrivée au club, on n‘a pas fait de sentiment mais toutes nos décisions ont été prises dans l’intérêt du club. C’est la seule chose qui nous anime.

Avez-vous des amis sur la Côte basque ?

En tant que président, j’ai la chance extraordinaire d’avoir pu signer quelques joueurs que je connaissais directement ou indirectement. Au fil des ans, tout ça a créé une grande famille un peu atypique. On vit un peu entre nous, oui. Mais on est heureux. On ne veut pas vieillir.

Vous avez été régulièrement ciblé par la commission de discipline de la LNR. Pourquoi franchissez-vous si souvent la ligne rouge ?

Je n’ai pas eu cet honneur depuis notre accession en Top 14… Mais l’an passé, c’est vrai que l’on m’a reproché d’avoir crié "en-avant" ou "hors jeu" dans des stades à huis clos. Ai-je été le seul dans ce cas ? J’en doute… Dernièrement, je n’ai en tout cas pas accepté qu’à la suite de la grave blessure de Romain Ruffenach, lequel ne fera malheureusement plus jamais une minute en Top 14, le joueur qui a blessé (Joe Tekori) notre talonneur prenne seulement trois matchs de suspension. En montant au créneau, je voulais simplement défendre mon joueur. Si Romain Ruffenach avait été Matthieu Jalibert ou Romain Ntamack, cela ne se serait pas passé de la même façon… Enfin, je crois…

* Joint par nos soins mercredi et jeudi matin, David Couzinet nous a indiqué ne pas vouloir réagir aux propos tenus dans cet entretien par Jean-Baptiste Aldigé.

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Les commentaires (1)
jmbegue Il y a 11 mois Le 10/12/2021 à 22:56

Si je me souviens bien, Tekori a pris un carton rouge pour un placage haut.
Et si je me souviens bien toujours Ruffenach a été victime d'une rupture du ligament croisé. Donc, à moins qu'il ait les ligaments vachement haut placés, Tekori n'est pas pour grand chose dans sa blessure....