Tendance - Papy fait de la résilience

  • Le Rochelais Jeremy Sinzelle tente d'échapper à la vigilance d'Oli Kebble (Glasgow Warriors)
    Le Rochelais Jeremy Sinzelle tente d'échapper à la vigilance d'Oli Kebble (Glasgow Warriors) Icon Sport - Sandra Ruhaut
Publié le

Ces derniers mois, elle s'est bravement fait une place parmi les clichés qui gangrénaient déjà nos après-match. Elle s'est hardiment invitée à la table du « match référence », des « scories à gommer » et des « groupes qui vivent bien ». Elle ? C'est la « résilience », nom d'une canne ; échappée d'une novlangue qui inonde les discussions convenues du monde du sport ou de l'entreprise ; qui prend la main du « vivre-ensemble » et de la « bienveillance », les grosses ficelles des communicants et des marchands de soupe, pour empaqueter la breloque. Au rugby, est donc considéré comme « résilient » tout sujet que l'on aurait jadis défini comme « courageux », « déterminé » ou « téméraire ». Tendez l'oreille, braves gens : « Il a plaqué Uini Atonio lancé comme un obus ! Quelle résilience ! » « Ils ont mis fin à une série de quatre défaites consécutives ! Quelle résilience ! » « La glacière a survécu au coup de pompe de Collazo ! Quelle résilience ! »

Pour tout dire, cette surdose de « résilience » nous fout gravement la nausée. Elle nous retourne d'autant plus les tripes qu'elle semble à bien des égards dévoyée de son sens premier. Remise au goût du jour il y a une dizaine d'années par le psychanaliste et rugbyphile Boris Cyrulnik, la résilience désigne originellement une renaissance après un choc traumatique. Pour Cyrulnik, le trauma fit par exemple suite à la déportation et à l'assassinat de ses parents, Aaron et Estera, puis à sa propre incarcération, survenue peu après ses 6 ans. Par atavisme, elle s'applique à un individu qui surmonte un deuil, une communauté qui traverse un génocide, une forêt qui renaît d'un incendie. On n'est pas pareillement « résilient » suivant que l'on est un survivant d'Auschwitz ou une équipe de rugby. Et à force de mettre la « résilience » à toutes les sauces comme des perroquets bavards, nous l'avons aujourd'hui vidée de son sens, confondant les petits tracas de la vie avec les heures tragiques de l'Histoire, méprenant in fine sport et guerre. Quelle folie...

Voir les commentaires
Réagir
Vous avez droit à 3 commentaires par jour. Pour contribuer en illimité, abonnez vous. S'abonner

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?