Imanol Harinordoquy dresse le bilan des Bleus : « À un moment, j'ai craint que le staff se mette le bordel tout seul »

  • L'ancien troisième ligne international Imanol Harinordoquy insiste sur l’importance pour le XV de France de remporter le prochain Tournoi.
    L'ancien troisième ligne international Imanol Harinordoquy insiste sur l’importance pour le XV de France de remporter le prochain Tournoi. Icon Sport - Icon Sport
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S’il se réjouit sans réserve de la profondeur d’effectif, du talent et de l’image véhiculée en 2021 par le XV de France, le triple chelemard (2002, 2004, 2010) Imanol Harinordoquy insiste sur l’importance de remporter le prochain Tournoi, qu’il considère comme un jalon indispensable dans l’optique du gain de la prochaine coupe du monde.

Quel est le premier mot qui vous vient à l’esprit pour synthétiser l’année du XV de France ?

Magnifique, c’est vraiment le premier mot qui me vient à l’esprit. C’est une équipe qui fait plaisir à tous ses supporters, d’abord parce qu’on sent que c’est une équipe, tout simplement. On ressent un vrai groupe qui s’est forgé, qui veut se dépasser. Il est pétri de talent, bien sûr, mais ça ne fait pas tout si les joueurs ne sont pas capables de se battre les uns pour les autres. Ce qui est surtout intéressant, c’est que l’état d’esprit qui a été insufflé se propage à tous les joueurs qui entrent dans le groupe. On l’avait déjà un peu aperçu pendant la Coupe d’automne en 2020, on en a eu la confirmation lors de la tournée en Australie. Quel beau visage nos Bleus ont montré là-bas, avec des présumés numéros 2, voire numéros 3 ! C’est pour cela qu’à mes yeux, oui, magnifique est le bon mot pour définir l’année des Bleus, couronnée par ce dernier succès face aux Blacks. Même si au final, cette équipe n’a encore rien gagné…

Le début de l’année a été marqué par une victoire historique en Irlande, qui fut aussi le point de départ d’une remise en question au sujet du jeu de « dépossession » de la première année de l’ère Galthié…

Depuis le début du mandat, on sent que les joueurs ont confiance en ce que le staff leur propose. Je ne sais pas s’il faut parler de remise en question après ce match parce qu’il s’agissait tout de même d’une victoire en Irlande… Après la victoire au pays de Galles la saison précédente, on a une nouvelle fois démontré que nous étions capables de battre de grandes nations chez elles et dans la construction de ce groupe, c’est très important. L’expérience collective chère à Fabien Galthié, ça passe d’abord par ça, et j’adhère à 100 %. Le revers de la médaille après ce succès, c’est qu’on a, à mon sens, parlé trop vite de grand chelem. On peut parler de gagner le Tournoi, mais je n’ai jamais entendu une équipe parler de grand chelem, c’est vraiment quelque chose qui doit se construire match après match. On a un peu mis la charrue avant les bœufs et ça a mis une pression supplémentaire à l’équipe. Mais c’est peut-être un mal pour un bien, pour le futur.

Ce qui a surtout ajouté une pression aux Bleus fut l’affaire du cluster de Marcoussis et de la fameuse « affaire des gaufres » qui aurait pu fragiliser Fabien Galthié…

Cette nouvelle génération est très détachée et semble ne pas subir la pression, mais il ne faut pas oublier pour autant qu’elle doit apprendre à gérer un nouveau statut. Ce n’est pas si anodin, d’autant que l’équipe est composée de beaucoup de joueurs qui n’ont pas beaucoup gagné avec leur club. Savoir gérer les attentes, notamment vis-à-vis de la presse, ce n’est pas évident. Cette affaire des gaufres a au moins permis aux joueurs de voir que tout peut aller très vite, dans un sens comme dans l’autre. Cela aurait pu jeter le trouble sur l’équipe encore davantage, même si cela s’est plutôt bien terminé. Mais oui, c’est le genre d’affaire qu’il faut apprendre à gérer car on a déjà vu des équipes avoir des affaires à gérer au beau milieu d’une Coupe du monde.

Ensuite, malgré un succès à l’arraché face aux Gallois, la fin du Tournoi ne fut, quoi qu’on en dise, pas à la hauteur des attentes, avec notamment cette fin de match manquée à Twickenham…

Ce match contre les Anglais, il n’est tout de même pas anodin. Ils ont beau être au fond du seau et ne pas réussir à aligner deux temps de jeu, quand ils jouent contre nous, ils arrivent toujours à se transcender s’il s’agit de gâcher la fête. Ce jour-là, même si l’essai d’Itoje peut paraître contestable, nous avons été battus par une équipe meilleure que nous alors que rien ne le laissait présager avant le coup d’envoi. C’est aussi le genre de leçon dont il faudra se souvenir à l’avenir.

Vous parliez tout à l’heure d’avoir mis la charrue avant les bœufs. N’est-ce pas justement le procès qui peut être fait aux Bleus, au sujet du match de clôture face à l’Ecosse, quils ont laissé bêtement échapper après avoir entendu parler de bonus offensif toute la semaine ?

Ça non plus, ce n’était pas anodin. Pour en avoir parlé avec certains joueurs, ils avaient conscience qu’il était important de construire le match, de le gagner avant d’envisager le bonus ou quoi que ce soit. Le fait est que dans le money-time, comme c’était déjà arrivé par le passé et comme c’est encore arrivé après, l’équipe a paniqué et a rendu un ballon à cette équipe écossaise, qui a été capable de faire la séquence qu’il fallait dans les arrêts de jeu alors qu’ils n’y étaient pas parvenus pendant 80 minutes… Cela a permis de montrer aux joueurs le chemin qu’il reste à parcourir, notamment dans la gestion des temps faibles et des fins de match.

La vraie bascule de la saison est probablement à rechercher cet été en Australie. Vous attendiez-vous à pareils résultats de la part du XV de France ?

Je ne vais pas mentir : pour avoir connu des tournées comme ça, quand les présumés meilleurs restent à la maison alors qu’il faut disputer trois tests en Australie, je n’y croyais pas vraiment. Généralement, dans ce cas de figure, on n’a envie que d’une chose : faire un gros match si possible, boire quelques verres, et attendre que ça se passe. Mais là, au contraire, le staff a fait appel à des joueurs qui avaient de l’appétit, qui connaissaient déjà, pour la plupart, le système et avaient envie de faire leurs preuves. Anthony Jelonch a bien pris le brassard et su fédérer un groupe autour de lui.

Toutefois, les Bleus n’ont pas su remporter la série de tests, incapables de gérer la dernière action du match lors du premier test, pas plus que 75 minutes de supériorité numérique lors du 3e ?

C’est dur de raisonner comme ça. Il y a toujours des rapports de cause à effet entre les matchs qui servent de levier de motivation. Si nous avions remporté le premier test, qu’est-ce qui dit que nous n’aurions pas pris 30 points lors du deuxième ? On n’en sait rien. Moi, je n’ai jamais gagné en Australie. ça me suffit pour dire que les garçons ont réalisé un exploit là-bas. Et même s’il y avait peut-être moyen de faire mieux, l’essentiel à mes yeux était que l’équipe a démontré une superbe régularité sur ces trois tests. Ce n’est jamais facile, dans ce contexte de fin de saison.

Et prouvé que le réservoir du rugby français était peut-être d’une profondeur incomparable à l’heure actuelle…

Avoir une bonne équipe, c’est bien. Mais les meilleures nations n’en ont pas qu’une, elles en ont trois… Une qui commence les matchs, une qui les termine, et une autre en cas de blessure des uns et des autres. On est en train d’arriver à cette densité, avec un réservoir formidable. Cela engendre une saine concurrence et permet de redistribuer les cartes. Tous les joueurs savent qu’ils doivent faire attention, car s’ils ne sont pas performants, un autre arrivera à qui il faudra prendre le maillot. Qui aurait dit, voilà un an, que Thibaut Flament allait démarrer les derniers tests de novembre et que Bernard Le Roux ne ferait même pas partie du groupe ? Personne et c’est très bien…

« Je trouve qu’on a vu au mois de novembre dernier des choix qui commençaient à être par défaut. [...] Cela peut fonctionner sur un match mais sur le long terme, il faudra faire attention. »

On a même connu des problèmes de riche, notamment lorsque le serpent de mer de l’association entre Matthieu Jalibert et Romain Ntamack est revenu sur le tapis, en novembre…

À ce sujet-là, je ne parlerais pas de problème de riche. D’autant qu’on ne peut pas dire que cela a été une réussite. Mon opinion est que si Virimi Vakatawa avait été à 100 % de ses moyens à ce moment de la saison, c’est lui qui aurait joué aux côtés de Gaël Fickou, et qu’il n’y aurait jamais eu de débat au sujet d’une association Jalibert-Natamack. L’absence de Vakatawa a rebattu les cartes et j’avoue qu’à ce moment-là, j’ai craint que le staff ne se mette le bordel tout seul.

Ne croyez-vous pas en la version « officielle » du staff, qui a indiqué vouloir associer Jalibert et Ntamack pour mieux duper les Blacks lors du 3e test ?

Je ne pense pas, parce qu’ils ont tout de même admis à demi-mot qu’ils se sont trompés à ce sujet-là. Lors du premier match contre l’Argentine, le staff s’est d’autant plus trompé en demandant à Romain d’aller au défi pour prendre le milieu du terrain, ce qui n’est pas du tout son jeu… Ils ont rectifié un peu le tir face à la Géorgie, en inversant les rôles avec Gaël Fickou, mais on ne pouvait pas non plus parler de franc succès. Les cinq-huitièmes, il y a des pays qui ont cette culture, mais pas nous… Quand j’entends Fabien Galthié dire qu’il faut arrêter de copier les autres et être fier de notre rugby, je suis mille fois d’accord. C’est pourquoi je ne comprends pas qu’on ait pu se laisser tenter par cette association, qui n’est pas dans notre ADN. D’ailleurs, lors du troisième test face aux Blacks, Romain Ntamack a remis l’église au centre du village, comme je le lui ai dit après le match.

C’est d’ailleurs drôle comme cette seule victoire face aux Blacks change singulièrement le bilan qu’on peut faire de toute l’année 2021…

Sur le plan chiffré, le bilan est bon mais pas exceptionnel non plus. C’est vrai que ce dernier match face aux Blacks change un peu la perception qu’on peut avoir du mois de novembre, même si dans la construction de cette échéance, on ne peut pas non plus en vouloir aux joueurs de ne pas avoir été au maximum de leur concentration contre la Géorgie, une semaine avant de jouer les Blacks. On s’est surtout servi de ce match comme d’une préparation, et on a plutôt bien fait.

En conclusion ?

En termes d’évolution, de développement, d’expérience collective, on ne peut tirer qu’un bilan positif de cette année 2021. L’équipe de France a démontré qu’elle pouvait battre chez elles des grosses nations du Nord ou du Sud, qu’elle avait de la profondeur d’effectif, qu’elle était de nouveau capable de battre la Nouvelle-Zélande. Maintenant, j’insiste un peu là-dessus, mais le placard à trophées demeure pour le moment toujours vide. C’est pourquoi, à mes yeux, on ne pourra tirer un vrai bilan au sujet de cette équipe qu’après le prochain Tournoi. Toutes les conditions semblent réunies et si l’objectif final est bien de remporter la Coupe du monde 2023, il faut absolument gagner le prochain Tournoi. Tu ne seras pas champion du monde sans avoir été capable de remporter le Tournoi auparavant, ce n’est pas possible.

À ce sujet Fabien Galthié a été conforté dans ses méthodes d’entraînement, puisque les rassemblements à 42 joueurs vont être maintenus durant le Tournoi. Est-ce une bonne chose, selon vous ?

Pour les joueurs, c’est très bien. Pour les entraîneurs de club, un peu moins (rires). Mais en tant que joueur, ce fonctionnement ne me semble pas gênant, au contraire. Le discours est clair, les joueurs savent assez tôt dans la semaine s’ils vont jouer ou pas. Même ceux qui effectuent des allers-retours pour porter les boucliers ne sont pas trop frustrés, puisqu’ils ont vu que ceux qui sont passés par là ont tous eu leur carte à jouer à un moment ou un autre.

Il est vrai qu’en matière de hiérarchie interne, un des succès de Fabien Galthié est de continuer à se montrer lisible et cohérent vis à-vis de ses joueurs.

À ce sujet, il faut justement rester vigilant. La hiérarchie était en effet très claire et respectée depuis le début de son mandat mais je trouve qu’on a vu au mois de novembre dernier des choix qui commençaient à être par défaut. On a parlé tout à l’heure de l’absence de Vakatawa qui a incité le staff à bricoler cette association Jalibert-Ntamack. Mais on pourrait aussi parler de Cameron Woki en deuxième ligne, qu’on a fait monter d’un cran parce qu’il fallait un capitaine de touche sur le terrain sans toucher à la troisième ligne Cros-Alldritt-Jelonch… Cela peut fonctionner sur un match mais sur le long terme, il faudra faire attention.

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