Alain Estève ou la fureur de vivre

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    Alain Estève ou la fureur de vivre
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Alain Estève fut durant les années 70 l’un des joueurs les plus craints de la planète rugby. À 75 ans, dans une autobiographie émouvante, il lève le voile sur une jeunesse désastreuse qui en fit un révolté de la vie.

Chaque homme à une enfance. Celle d’Alain Estève ne fut jamais un sujet. Faite de misère, d’alcool et de mauvais traitements, elle resta longtemps la part d’ombre du géant de Béziers. Grâce, ou à cause, d’un double cancer qui lui rappela que la vie pouvait avoir une fin, il a osé lever le voile sur cette partie essentielle de son existence. Elle aurait tourné à la catastrophe si le bonhomme n’avait pas eu la rage de quitter une condition d’enfant pauvre, livré à lui-même dans une famille défaillante. Cette fureur de vivre le sauva et fit de lui un homme d’exception. Une force plus nature que la nature, plus rude que la rudesse, plus sensible qu’un premier communiant, lit-on dans sa biographie qui vient de paraître.

Pour se mettre à poil, une fois pour toutes, pour afficher ses cicatrices, les visibles et les invisibles, Alain Estève a accepté les sollicitations de Jean-Luc Fabre. Assureur à la ville, ancien président de Agde, amoureux de l’AS Béziers depuis l’adolescence. S’il n’avait pas été l’ami des bons et des mauvais moments, jamais "le Grand" ne se serait engagé dans une telle confession. Une affaire de confiance et d’amour. Alors, en ouvrant tous les tiroirs, en épluchant tous les dossiers, en écoutant la famille, notamment ses filles et les amis d’Alain, Jean-Luc Fabre a mis en lumière des secrets de famille que "le Grand" taisait.

Pour ceux qui n’étaient pas nés au temps où le Grand Béziers (dix titres de 1971 à 1984) faisait régner une forme de terreur sur le rugby français, Alain Estève en était le dragon, un immense barbu doté d’attributs peu communs. Une gueule abonnée aux provocations et aux invectives, un front capable de filer d’énormes coups de boule sans jamais se lasser, des jambes pour rattraper des trois-quarts à la course et des mains faites pour jouer autant que pour punir. Il pratiquait une justice de l’instant, déformant les nez, redressant les mêlées.

Huit titres de champions de France (de 1971 à 1981) et seulement vingt sélections en équipe de France (de 1971 à 1975). S’il était né un demi-siècle plus tard, Alain aurait atteint la centaine. Mais Estève a toujours eu l’insulte et la provocation faciles, ce qu’il paya jusqu’à tard. Te traitant "d’enculé" à peine qu’il te traitait. Adversaires, arbitres, président de la FFR, entraîneurs, huissiers, journalistes, procureur de la république, copains de virée, partenaires : ils y sont tous passés. Beaucoup ont pris ça comme une marque d’affection, voire de respect.

Derrière le méchant de service (ce livre le raconte) s’est toujours caché un bonhomme au grand cœur que ses premiers pas dans la vie auraient pu briser. Enfant, il fut une victime. La maison de correction où il passa dix années de jeunesse en fit un coupable, un révolté, un affamé de la vie. Pour en avoir manqué longtemps, Alain Estève aima l’argent. Et aussi les femmes, la célébrité et son métier de patron de boîtes de nuit. Les témoignages de joueurs illustres, recueillis dans cet ouvrage disent combien il était "hors normes". C’est aujourd’hui une légende.

Quant à l’affaire de la finale 71, Alain Estève, le seul qui fut en mesure de blesser André Herrero, n’a pas avoué. "Je mourrai avec mon secret. Personne ne me fera parler." C’est dit.

* Alain Estève, le géant de Béziers de Jean-Luc Fabre, préface de Richard Astre. 26,90 euros. Pour toute commande contacter l’auteur au 06.07.59.78.82.

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Jean-Luc GONZALEZ
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