René Bouscatel, président de la LNR : « Aujourd’hui, il y a moins de solidarité »

  • Le président de la Ligue Nationale de Rugby René Bouscatel. Photo LNR Le président de la Ligue Nationale de Rugby René Bouscatel. Photo LNR
    Le président de la Ligue Nationale de Rugby René Bouscatel. Photo LNR PRESSE SPORTS - PAPON BERNARD
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Dehors, il gèle en ce matin de début janvier. La ville rose tout entière est figée dans un silence inhabituel et même la Garonne est muette, malgré les impressionnants troncs d’arbres qu’elle charrie. La Prairie des Filtres, berceau historique du rugby toulousain, est littéralement noyée sous les eaux et, vu d’en face, le tableau a quelque chose de surréaliste. René Bouscatel n’a guère le temps d’en profiter : quand il n’est pas à Paris, le président de la LNR multiplie les appels et réunions en visioconférence. Les sujets brûlants ne manquent pas, forcément liés au Covid. L’urgence devient la norme, les situations sportives ou économiques se crispent et les nerfs sont mis à rude épreuve. Assez pour que le patron du rugby pro sorte du silence, recadre son monde et rétablisse quelques vérités.

Comment va le président de la LNR en cette période d’incertitudes liées à la pandémie, où la Ligue a parfois semblé agitée…
La situation me paraît à la fois moins grave, moins nette et à la fois plus dure que lors du premier confinement en 2020. À l’époque, on ne pouvait pas faire autrement et la solidarité s’était imposée. Aujourd’hui, il y a moins d’impératifs et de fatalisme. Donc moins de solidarité.

La période est-elle facile à gérer ?
Elle serait plus simple s’il y avait davantage de solidarité dans les décisions prises. D’autant que ces fameuses décisions sont prises dans un processus que j’ai voulu très participatif. Je ne suis pas là pour imposer les choses, ce n’est pas dans ma personne. Ma méthode est claire : je trace une ligne dont je suis le garant et je fais participer tout le monde. Chacun peut s’exprimer et s’engager personnellement au moment de la prise de décision mais, en contrepartie, j’attends la solidarité de tous envers les choix qui ont été faits. Je ne dérogerai pas à ces principes.

Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui au sein des clubs professionnels, avec des prises de position parfois surprenantes de présidents, ces dernières semaines…
Revenons au contexte, qui paraît plus simple à gérer : il y a moins d’impératifs, moins de menaces. Chacun a l’impression de pouvoir s’en sortir et d’avoir la solution. D’où ce qui peut ressembler à une certaine cacophonie. Mais ce n’est pas propre au rugby, on retrouve cela dans la société.

Vous êtes resté silencieux jusqu’ici malgré certaines déclarations. Vous ont-elles gênées ou les avez-vous comprises ?
Je sais parfaitement qu’un président de club voit d’abord l’intérêt des siens, à un moment donné. Ça, je peux le comprendre. Mais je ne l’admets pas, parce que l’intérêt général doit toujours primer. Chacun, des présidents aux entraîneurs, doit prendre un peu de recul et accepter que l’intérêt général puisse être différent de celui de son propre club.

Vous visez Bernard Lemaître, le président de Toulon, qui avait décidé que son équipe ne jouerait pas contre La Rochelle pour des raisons de Covid, sans attendre la décision de la Commission des Compétitions.
Pour lui, je ne place pas le problème sur le terrain de la solidarité. Il s’agit d’une grande maladresse de sa part. Sa tentative pour mettre la pression n’était franchement pas correcte. Et je vous prie de croire qu’elle n’a eu aucun effet sur la Commission.

Vous l’avez pris contre vous ? Contre la Ligue ?
Pas du tout. Je l’ai pris comme une maladresse d’un président en difficulté, qui a réagi de façon inopportune. Nous nous sommes téléphoné deux fois. Pour moi, l’incident est clos. Il aurait dû attendre la décision avant d’avoir, éventuellement, à la critiquer. Il faut arrêter de croire que ces décisions sont le fait du roi. L’année dernière, sous la présidence Paul Goze et déjà face à la pandémie, il avait été décidé de s’adapter en créant la Commission des Compétitions qui ne compte aucun président, pour éviter les conflits d’intérêts. C’est elle qui, dans l’urgence, doit prendre les décisions.


Oui mais…
(Il coupe) Je peux vous dire que cette Commission n’a jamais été influencée. Et je termine en précisant les principes qui encadrent ses décisions. Face aux nouvelles menaces liées à « Omicron », nous avions demandé aux clubs ce qu’ils souhaitaient en matière d’organisation et de conditions de reports des matchs. La grande majorité s’est prononcée favorablement pour le maintien de la Commission -même si certains avaient déjà oublié son existence et sur les principes suivants : il y a renvoi si un club ne peut pas aligner vingt-trois joueurs sur une feuille de match, dont quinze professionnels et six première ligne avec en complément la règle de Word Rugby précisant que le 23e joueur permette de couvrir tous les postes de la première ligne. Nous n’avons jamais fait qu’appliquer ces règlements pour Montpellier et Toulon, en vérifiant si les joueurs disponibles avaient été alignés aux postes de la première ligne ces cinq dernières années. Dans un cas, il est apparu qu’il n’y avait pas de pilier droit spécifique ; dans l’autre, il n’y avait pas six première ligne disponibles médicalement. Je précise enfin qu’une fois le report acté par ladite Commission, il appartient au club concerné d’avoir à décider s’il veut jouer, ou pas.

Est-il facile de faire appliquer ces décisions quand on a été président de club, plus encore quand cela concerne votre ancien club ?
Cela n’a aucune influence. Malheureusement pour le Stade toulousain, les décisions prises ne lui ont pas été favorables et c’est bien la preuve que je suis « imperméable ». Toulouse est traité comme tous les clubs. La règle est claire et nous l’appliquons de façon strictement objective sur la base de dossiers, même si je pense forcément aux conséquences pour les uns et les autres.

Quelle est votre doctrine ? Jouer à tout prix ?
Amener le championnat jusqu’au bout, et jouer. On ne reporte que s’il est impossible de jouer, selon les conditions validées par les clubs eux-mêmes dont je vous parlais juste avant. Alors, arrêtons les débats et respectons nos engagements.

Les Anglais ont choisi de donner match perdu à l’équipe frappée par la Covid. Pourquoi ne pas avoir adopté un tel principe pour le Top 14 ?
D’abord, le contexte est différent chez eux avec une ligue quasi fermée. Chez nous, la concertation a mené au refus des matchs perdus sur tapis vert, quitte à jouer en doublon avec l’équipe de France ou avec la Coupe d’Europe. On jouera en rattrapage dès que ce sera possible, si besoin en semaine dans des conditions précises (un match par mois maximum par équipe). In fine, si certains n’ont pas pu tout jouer, on procédera aux péréquations.

D’avantage de doublons, c’est aussi plus d’iniquité sportive, non ?
Bien sûr que certains, parmi les gros fournisseurs d’internationaux, pourront être désavantagés avec les doublons mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vaut-il mieux tout arrêter ? Ce n’est pas possible, même si c’est dur. Pensons d’ailleurs à Bordeaux qui, il y a deux ans, était premier du championnat avant l’arrêt des compétitions.

Avez-vous des craintes pour la fin de saison ?
Je suis d’un naturel positif et optimiste : je pense que nous y arriverons grâce à toutes les mesures que nous avons prises. Mais certains, qui ont subi des reports à cause de la Covid chez leurs adversaires, risquent d’être frappés à leur tour dans les semaines qui viennent. Personne n’est à l’abri.

Êtes-vous favorable à un « pass vaccinal » ?
Nous devons tous suivre les consignes gouvernementales. On fera évidemment respecter les règles au niveau des joueurs.

Le retour des jauges met à nouveau en difficulté l’économie des clubs. Avez-vous chiffré le manque à gagner et avez-vous entamé des discussions avec l’État pour obtenir de nouvelles aides ?
Il est trop tôt pour mesurer les pertes mais la menace est réelle et nous sommes effectivement en discussions quasi quotidiennes avec les services de l’État. À ce jour, permettez-moi de ne pas vous en dire plus, si ce n’est que je suis de très près le dossier. Mais oui, c’est terrible pour les clubs qui avaient déjà été fragilisés par la première vague, avec des pertes à hauteur de 130 millions d’euros rien que pour les clubs de TOP 14, compensées par les efforts de tous : dirigeants, joueurs, partenaires, abonnés… Sans oublier les aides de l’État. Pour certains, l’addition est déjà « salée ».

Vous parlez de Toulouse ?
Pour le Stade toulousain, c’est presque caricatural parce qu’il est frappé en tous points avec trois matchs à guichets fermés annulés. Mais ce n’est pas le seul à être touché, avec des préjudices importants…

Comprenez-vous la mise en place des jauges strictes à 5 000 personnes pour les stades ouverts et 2 000 à l’intérieur ?
En toute modestie, ces principes ne me paraissent pas être les bons. Quel risque y a-t-il à rassembler plus de 5 000 personnes dans un stade de 80 000 places ? À mon sens, la jauge devrait être proportionnelle.

Toutes ces difficultés ne vont-elles pas faire resurgir la question des calendriers et certains fantasmes liés au Top 12, notamment ?
Je vous répète mes engagements : il n’y aura pas de changement avant la Coupe du monde 2023. Sortons de la crise et nous discuterons de l’avenir au moment opportun. Du Top 12 et des autres options, tout est ouvert. J’espère que nous aurons alors sauvé les Coupes d’Europe, que nous aurons pu embrayer sur une Coupe du monde des clubs et qu’avec les nouveaux calendriers internationaux, nous pourrons réfléchir aux évolutions à apporter le cas échéant à nos compétitions domestiques.

Parlons justement de la Coupe d’Europe, qui est également menacée avec des difficultés de circulation entre les pays et des problèmes de dates…
Je suis un fervent partisan des compétitions européennes, pour avoir été à la base de leur création et des discussions avec les clubs anglais. Il faut les revoir, les fortifier et assurer leur avenir.

Ceci dit, comprenez-vous la décision des résultats nuls (0-0) pour les matchs qui n’ont pas été joués en décembre ?
Je rappelle les faits : les clubs français ont demandé le report de sept matchs et l’ont obtenu de la part du Board, qui a ensuite tranché pour ces matchs nuls. Ils lèsent encore plus les Anglais puisqu’ils recevaient en majorité (cinq sur sept) Eux sont encore plus remontés que nous pouvons l’être, avec un sentiment d’injustice très fort. Ce qui me paraît anormal, ce n’est pas la décision prise mais davantage de ne pas avoir anticipé les conséquences, mesuré les impacts et présenté les différents scenarii avant même la prise de décision. La solution de jouer pendant le Tournoi ne satisfaisait personne. Les Français voulaient, eux, supprimer un match de phase finale afin de jouer les reports, ce à quoi les Celtes étaient totalement opposés. Nous étions donc dans l’impasse et le Board de l’EPCR a constaté qu’il n’y avait pas de possibilité de reports, après les avoir pourtant actés en décembre ! Voilà ce que je critique. Et voilà pourquoi je suis contre cette demi-mesure. Il fallait ouvrir les yeux avant.

Pourquoi alors en être arrivé là ?
Objectivement, il y a une part de responsabilité des Français, qui ont demandé le report principalement par crainte de devoir laisser outre-Manche des joueurs positifs juste avant les fêtes de Noël. Nous étions tous solidaires et certains plus encore, puisqu’ils ne jouaient pas à l’extérieur mais à domicile. Ceux-là se sont assis sur des recettes parfois substantielles (18 000 personnes étaient attendues pour Toulouse-Wasps). En outre, le Board n’aurait jamais dû accepter ces reports sans prendre le temps d’étudier la situation. Et de présenter des solutions.

Revenons à la décision de partager les points entre les équipes. C’est une parodie de jugement, non ?
Sans unanimité des trois actionnaires de la Coupe d’Europe, l’impasse était évidente. La décision qui a été prise ne me satisfait pas mais c’est la moins insatisfaisante : les clubs français risquaient tout simplement d’avoir match perdu, avec zéro point pour eux et cinq pour leurs adversaires ! Si ce principe avait été établi d’entrée, je ne suis pas sûr que nos clubs aient autant milité pour les reports…

Cela va bientôt faire un an que vous êtes à la tête de la LNR. Quel bilan tirez-vous de ces premiers mois de présidence ?
Positif malgré le contexte. Je le répète, la crise est moins forte qu’en 2020 mais les incertitudes plus importantes. De fait, il y a davantage de discussions mais nous gardons le cap. J’y veille. Nous créons les conditions qui œuvrent pour le présent et l’avenir. Je pense notamment à la commission « innovation » dont la mission est tournée vers l’acquisition de nouveaux publics et le développement de nouvelles ressources. Elle travaille d’arrache-pied et s’est ouverte à des personnes extérieures au rugby, pour élargir notre horizon. Ce n’est qu’un exemple : tout le monde s’engage et travaille dur pour le collectif, malgré la charge importante qu’il y a déjà dans les clubs. Et malgré le contexte « Covid ».

Êtes-vous satisfait de l’engagement des présidents, autour de vous ?
Oui, sans problème. Tout le monde travaille énormément. Dans l’implication, il n’y a rien à dire. Après, je peux avoir quelques variantes dans la solidarité dès lors qu’il s’agit d’un intérêt particulier pour telle ou telle situation. Mais je préviens quand même : je ne dérogerai pas à mes principes.

Que voulez-vous dire ?
Il faut savoir raison garder. Je demande à chacun de dépasser les intérêts premiers et immédiats de son club, même si c’est difficile. Et même si je n’ai pas toujours su le faire, quand j’étais président du Stade toulousain.

Qui visez-vous ?
Personne en particulier mais tout le monde en général. Je sais bien qu’il peut y avoir la tentation du repli sur soi, de l’interprétation permanente des décisions et de la suspicion avec un manque de solidarité. Sauf que les règles sont respectées, alors arrêtons là ! Nous ne sommes pas en crise, il y a juste des « bulles ». Finissons correctement le championnat et la Coupe d’Europe, trouvons des solutions économiques compensatoires pour ne laisser personne sur le bord de la route.

Paul Goze, votre successeur, était un président qui s’imposait alors que vous êtes davantage dans le consensus. Pensez-vous avoir imposé votre style ?
Je suis dans la discussion. Je pense que c’est accepté. Les décisions ne m’appartiennent pas, elles sont celles du comité directeur. J’ai donné les grandes lignes, fixé un cap qui a recueilli une adhésion au travers de l’élection. Pour le moment, les choses sont respectées. Il n’y a pas de prise de décision arbitraire. Si certains pensent que c’est le cas, je leur démontrerai que ce n’est pas vrai. En revenant à la Coupe d’Europe, je répète juste que la dernière décision prise (match nul sur tapis vert) n’est pas celle de la Ligue mais celle de l’EPCR. Elle l’a accepté à la demande des clubs français, pas à celle de René Bouscatel. Vous savez, je ne suis pas un dictateur impérial. Au contraire, je suis un farouche démocrate. Mais je ne pense pas que l’on me fera faire ce que je ne veux pas faire…


Les élections avaient fait naître deux clans au sein de la Ligue. La famille est-elle réconciliée ?
Je ne fais pas de différences et j’ai voulu des équilibres dans la composition du comité directeur. De même, dans la création des commissions où j’ai souhaité et obtenu que tous les clubs puissent participer. Chacun peut donner son avis, défendre ses idées. Pour l’instant, il n’y a pas de problème à mes yeux.

Quels sont les problèmes que vous n’auriez pas anticipés ?
Je ne vais pas faire d’autosatisfaction mais, franchement, en dehors du contexte actuel qui brouille les choses, je suis largement satisfait de ces premiers mois. Quand les choses sont faites collectivement, elles évoluent normalement.

Même avec la Fédération ?
Oui, sans problème. Nous avançons très largement pour préparer les conditions sportives de la Coupe du monde et notamment de la mise à disposition des internationaux français. Nous discutons de manière loyale, au sein des deux commissions créées et auxquelles les deux présidents (Laporte et Bouscatel, N.D.L.R.) ne participent pas. Il faudra trouver des équilibres, mais je suis sûr que nous y parviendrons.
L’un des gros sujets portera sur le retour économique de la Coupe du Monde 2023 pour l’ensemble des clubs. J’attends de voir les règles précises, fixées par France 2023 dans le cadre du programme « Héritage » et nous verrons projets méritent d’être portés. Je tiens d’ailleurs à dire que tout se passe très bien avec le comité d’organisation et son président, Claude Atcher.

Pour terminer, quelles sont vos ambitions pour les saisons à venir ?
Malgré les difficultés, la formation, les clubs professionnels et l’équipe de France se portent bien sportivement, le public est revenu dans les stades, les audiences « télé » sont bonnes avec un +9 % par rapport à la saison dernière… Le bilan est donc bon. Nous devons nous inscrire dans cette continuité et poursuivre les travaux des commissions pour créer le contexte favorable des années à venir. Nous sommes en plein dans l’action.

Un sujet revient régulièrement dans les discussions actuellement. Il concerne le format d’accession de Pro D2 en Top 14. Certains clubs souhaiteraient que le premier de la saison régulière monte directement. Qu’en dites-vous ?
Autrement dit, on voudrait revenir sur ce que l’on avait décidé. C’est bien ça… Le sujet est porté par ceux qui veulent monter et ceux qui ne veulent pas descendre. Je peux comprendre le problème sportif qui est important mais je vois aussi l’apport en termes d’intensité et de visibilité pour le Pro D2, sans parler des droits télévisuels. Le système actuel a participé à l’évolution notable de la compétition, n’en doutons pas. À titre personnel, je vois les avantages supérieurs aux inconvénients mais si l’ensemble des présidents pensent le contraire, et dans l’intérêt de tous, je peux tout entendre. Parce que nous sommes là aussi solidaires, avec un principe de répartition financière qui m’est cher : le fameux 60/40. Nous portons l’ambition d’un intérêt sportif qui reste premier, avec une dimension économique qui ne soit qu’un outil au service de la performance sportive.

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