Fabien Galthié : « Notre ambition est réelle : franchir cette dernière marche qui va nous amener à la victoire »

  • Fabien Galthié  : « Nous voulons gagner »
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Mercredi en fin de matinée, place du capitole à Toulouse. Fabien Galthié reçoit dans une brasserie historique de la ville rose. verrière au plafond, banquettes sombres, tables « bistrot » et percolateur qui siffle aux oreilles : c’est là, en transit entre Paris et Aix-en-Provence, que le sélectionneur enchaîne les rendez-vous et répond au téléphone. Juste avant de déjeuner avec sa fille, l’homme à la parole rare -mais qui compte- s’est confié à Midi Olympique pendant une heure. Le groupe des 42, ses choix et ses raisons, le capitaine, l’ambition pour le Tournoi ou le fonctionnement de la sélection, tout y passe. Avant de finir par lever le voile sur lui. Et son avenir.

L’information a marqué la semaine, révélée par notre site rugbyrama.fr : le président de la FFR, Bernard Laporte, devrait être jugé en septembre par le tribunal correctionnel dans l’affaire qui le lie à Mohed Altrad. Cela peut-il polluer votre préparation ?

Bernard est notre président et le président de notre institution. C’est un grand président. Où en sont l’équipe de France féminine, l’équipe de France masculine, l’équipe de France à 7 féminine ? C’est parce que Bernard a mis en place une politique compétitive pour le rugby français au niveau mondial. Si le Stade de France est plein pour ce Tournoi qui arrive, c’est le résultat de ses choix. Notre staff, c’est Bernard. Les ressources avec lesquelles je l’ai construit, tout a été validé par lui.

Mais on ne peut pas occulter cette actualité judiciaire…

Notre président est un grand président, c’est la réponse que j’apporte. Mon sentiment personnel, c’est que lorsqu’on touche à Bernard, on attaque l’institution.

Et l’équipe de France ?

Dans l’institution, il y a le rugby français et l’équipe de France.

Ça reste une affaire de justice qui peut troubler votre environnement…

Je parlerai juste de notre président qui est un grand président. Les résultats sont là. À l’heure où le Covid a fait perdre à beaucoup de fédérations énormément de licenciés, nous sommes en hausse.

Avec le baby rugby ou les féminines…

Nous sommes en hausse, ce sont des chiffres, quand d’autres fédérations ont perdu 15 ou 20 % de licenciés. L’équipe de France est performante et Bernard est au centre du projet. Des licenciés en hausse dans un contexte morose, des équipes de France au sommet, un Stade de France qui se remplit et des décisions fortes pour le rugby amateur, notamment la création de la Nationale1 et bientôt de la Nationale2. Ce sont de grands choix pour le rugby français. Point final.

Passons au sportif, alors. Qu’a changé la victoire contre les All Blacks, en novembre, dans votre liste des 42 joueurs retenus pour préparer le Tournoi ?

La liste fait fondamentalement partie du projet, cette possibilité de passer trois jours et trois nuits à 42 joueurs, jusqu’au mercredi. Elle nous permet de construire notre méthode, qui est au cœur du résultat des Blacks. C’est la conséquence.

Cette victoire a bien changé des choses…

C’est la méthode qui nous amène, après vingt matchs joués, à ce résultat. Ça n’a pas changé. C’est une cohérence et une continuité.

Mais il y a peu de changements, moins que les fois précédentes. Aurait-ce été le cas sans ce succès face à la Nouvelle-Zélande ?

Les changements sont parfois liés à des blessures ou des méformes. La première chose qui arrive avant une compétition, c’est cette liste des 42. Tout le monde l’attend. Mais, avant de la publier, on a eu 80 joueurs au téléphone environ. Dont 35 qui n’y figurent pas. On les a appelés pour leur dire qu’ils n’y étaient pas, mais qu’ils sont dans le projet et doivent se tenir prêts. La question que nous leur posons, c’est : est-ce que vous l’êtes ?

Et alors ?

Les 35 ont dit oui, de manière intense. Ils sont prêts à « entrer dans le match ». Ils ont la possibilité de dire non. Certains l’ont déjà fait par le passé.

Qui ?

Vous les connaissez.

Jefferson Poirot et Sébastien Vahaamahina. Comptez-vous Wenceslas Lauret ?

Il y a eu une discussion là-dessus mais la question ne s’est pas posée parce qu’il n’était pas retenu. Rémi Lamerat l’a aussi déclaré publiquement : « Je resigne et je dis non à l’équipe de France. » On écoute et on entend.

Cela a-t-il été un coup dur de voir Matthieu Jalibert sortir sur blessure dimanche ?

Oui. Nous avons déjà vécu un coup dur quand Romain Buros s’est jeté sur un geste défensif magnifique pour sauver un bonus. Je le lui ai dit. Il a mis son corps sur la ligne et en a pris pour quatre mois. C’est injuste. Il était dans notre liste des 42. Idem pour Killian Geraci qui s’est blessé aux croisés. Il était dans notre liste des 42, des 28, des 23 et même, à ce moment-là, titulaire à gauche de la deuxième ligne.

Ah bon ?

Tous les lundis, on fait notre groupe. On commence par les finisseurs, puis les « starters », puis les cinq joueurs supplémentaires et enfin les quatorze autres. J’ai dit à Killian Geraci : « Ce lundi, tu étais titulaire à gauche. »

Cameron Woki n’est donc pas considéré deuxième ligne ?

Cameron Woki a été un choix fort de notre tournée de novembre. D’abord en troisième ligne aile, puis en capitaine de touche et au poste de deuxième ligne, à gauche. Il y reste potentiellement une option en deuxième ligne, mais il est encore en numéro 7.

Entre Geraci, Flament ou Woki, il y a cette volonté d’amener du déplacement en deuxième ligne...

Bernard Le Roux aussi, qui va à 31 km/h. Ou Florian Verhaeghe. Rien n’est arrêté. L’idéal est d’avoir un « 4 » et « 5 » sauteurs, comme les Irlandais.

Alors, Matthieu Jalibert ?

Je l’ai eu aussi. Il était clairement dans le groupe des 23. Il est arrêté pour quinze jours. Son retour avec nous est prévu pour la deuxième semaine de notre camp d’entraînement à Carpiagne.

Il peut donc postuler pour l’Italie ?

Oui, il le peut.

Jouera-t-il contre Castres avec l’UBB, avant de rejoindre le groupe France la semaine avant l’Italie ?

Je ne sais pas. C’est son club qui décidera.

Votre décision était-elle déjà prise concernant l’ouvreur pour le début du Tournoi ?

À l’heure actuelle, le numéro 10 est Romain Ntamack.

C’est une conséquence du match face aux All Blacks…

Et une conséquence des dix-neuf matchs précédents, des vingt semaines de préparation. Les All Blacks, ce fut une expérience collective et individuelle, un voyage aussi. Durant ce genre de semaine, nous sommes tellement dans le sublime. Clairement, ce jour-là, Romain a été à la hauteur.

Quels enseignements tirez-vous de la concurrence entre Ntamack et Jalibert ?

L’émulation. Ce sont deux très bons joueurs de rugby qui sont jeunes et que l’on a envie de continuer à faire grandir. Romain veut porter le numéro 10, aller le chercher dans le vestiaire. Matthieu aussi. On les a associés tous les deux en novembre, avec une idée du cinq-huitième qui existe dans le rugby et dans notre jeu.

Comment ça ?

On en a besoin. Quand on ne l’a pas en n°12, on le prend en n°15. On leur a proposé une combinaison qui a fonctionné face à l’Argentine et la Géorgie durant 50 minutes. On l’a aussi mis en place à l’entraînement et on continuera à le travailler quand les joueurs seront disponibles.

Vous dites que l’association a fonctionné. Est-ce à dire que vous n’en tirez aucun constat d’échec ?

Pas à mes yeux. C’est comme lorsqu’on prend une équipe de 24 ans de moyenne d’âge. Elle sera plus forte quand elle aura 28 ans et 50 sélections ; c’est comme ça au niveau international. Cette association a débuté, a fonctionné et n’a pas apporté les garanties… (Il coupe) Quand il a fallu faire un choix sur le cinq-huitième en n°12 ou en n°15, nous avons décidé d’en mettre un en n°15. Cette association nous semblait moins forte aujourd’hui que l’autre option.

Peut-on la revoir ?

On va continuer à la travailler. Ce n’est pas un échec. C’est une création, une fondation. On peut dire ce que l’on veut mais cette association a gagné deux fois. Elle menait au score quand on l’a modifiée. Elle nous a donné des idées, une expérience pour la suite. On peut débuter un match avec un cinq-huitième en n°15 et le terminer avec un autre en n°12. On ne jette rien.

Matthieu Jalibert peut-il également migrer vers le poste d’arrière, comme ce fut le cas face à la Géorgie en fin de match ?

Anthony Bouthier a joué cinq-huitième, Thomas Ramos l’a fait, Brice Dulin et Melvyn Jaminet aussi. Pour Matthieu Jalibert, on y a toujours pensé. Oui, c’est un système qu’on peut revoir.

On parle de deux joueurs aux fortes personnalités, qui assument leurs ambitions. Comment ont-ils vécu la situation ?

On aime les fortes personnalités et les joueurs ambitieux. On veut les développer. Je pense qu’ils le vivent comme une expérience, un moment de densification rugbystique et psychologique. Le projet est plus fort. C’est là où on travaille beaucoup le cadre de vie. Le maillot, c’est plus fort que tout, et ça enlève beaucoup de pression personnelle.

Tirez-vous cela de votre propre expérience ?

Bien sûr. J’ai fait la différence entre les moments où ça marchait et ceux où ça ne marchait pas. Quand ça marche, c’est lorsque le projet est plus fort que toi. Tu joues, tu es là pour ça. Mais la cause pour laquelle tu joues est plus forte que tout. J’allais presque dire que ce n’est pas grave si tu te trompes. Tu n’es pas noté, tu joues ! Tu as fait une faute, tu l’oublies et tu passes à autre chose.

Pourquoi donner sa chance à Jules Favre ?

Chez lui, il y a quelque chose de commun avec Léo Berdeu. Ce sont des gamins qui, dans les sélections, n’étaient pas devant à 20 ans. Comme Yoan Tanga, qui était hors radar. Leur détermination et leur volonté les ont amenés là. Léo Berdeu a joué à Agen, en Pro D2, à l’arrière qui n’était pas son poste. On l’avait rencontré là-bas. Jules Favre est passé arrière, ailier, centre. Il n’avait pas un profil déterminé. Aujourd’hui, il est devant. Ces joueurs ont traversé des périodes de doute et il n’y a pas eu de cadeau pour eux. Deux ans plus tard, ils sont là.

Vous vouliez les voir…

C’est l’avantage de la liste à 42. Jusqu’au mercredi, on va toucher du doigt leurs qualités, sans pression. Bibi Biziwu, lui, était devant. On l’a rencontré à Naples quand il était avec les moins de 20 ans de Sébastien Piqueronies à l’époque. Je l’avais aussi vu jouer en minimes à Massy contre Montpellier, en finale du Super Challenge de France-Midi Olympique. En face, il y avait le fils de Robins Tchale-Watchou et les deux ont fait le match.

Léo Berdeu est-il passé devant Louis Carbonel dans votre hiérarchie ?

Oui, alors que Louis a toujours été devant lui, notamment à Toulon où ils ont été champions de France ensemble. Tout est possible. C’est le message que j’envoie à tous les rugbymen en France. Lors de ma récente visite à Tournon, club de Fédérale 2, j’ai vu deux très bons joueurs : le talonneur et un deuxième ligne. On en voit partout où on va. Je leur dit : Battez-vous pour gagner votre place à Tournon, à Cognac, à Agen ou Colomiers en Pro D2, à Lyon ou La Rochelle en Top 14. Rien n’est figé. Regardez Anthony Bouthier ou Melvyn Jaminet. Melvyn a commencé à jouer à Perpignan à cette époque-là l’an dernier car il y avait des blessés.

Jaminet est-il le taulier au poste d’arrière ?

Il est le numéro un. Brice Dulin est numéro deux.

Un garçon comme Dulin a été renvoyé plusieurs fois chez lui en novembre. Est-ce dur à gérer ?

Pour moi, il le vit très bien même s’il a envie d’être titulaire. Nous sommes transparents avec les joueurs. Être dans les quatorze qui partent le mercredi, ce n’est pas négatif.

Quand même ?

Je vais vous dire pourquoi : contre les All Blacks, huit joueurs sur les vingt-trois avaient déjà été dans les quatorze lors des dix-neuf matchs précédents. Un tiers de la feuille de match : Cameron Woki, Anthony Jelonch, Maxime Lucu, Gabin Villière, Jonathan Danty, etc. Être dans ces quatorze n’est peut-être pas satisfaisant pour le compétiteur car il veut être numéro un. Mais, par rapport au projet et à l’équipe, ce n’est pas inintéressant.

N’est-ce pas plus simple de gérer cette situation avec des jeunes joueurs ?

Un joueur d’un certain âge, comme Bernard LeRoux qui a 32ans ou Brice Dulin qui a 31 ans, peut le vivre avec l’espoir et la vision. C’est mieux d’être dans les quatorze que de ne pas y être du tout. Après, c’est mieux d’être titulaire mais il n’y a que quinze places. Les joueurs ont la liberté d’être retenu ou pas, de nous dire non. Mais c’est un choix qu’il faut assumer. Dès le lundi matin, ils savent s’ils sont titulaires, finisseurs ou s’ils sont dans les quatorze et je leur demande de verbaliser leur émotion. J’ai un psychologue avec moi.

Et vous restez présent dans ce moment d’échange avec le psy ?

Je suis là, je le lance et je me retire. L’équipe de France, c’est une relation collective, donc on partage tout. L’objectif est qu’à la fin de la matinée, les joueurs aient récupéré physiquement et psychologiquement. Il faut avoir libéré les six émotions désagréables : frustration, déception, colère, culpabilité, peur et tristesse. À midi, tout doit être évacué. Sinon, il faut parler.

Est-ce déjà arrivé ?

(Il réfléchit) Oui. Les joueurs sont libérés le mercredi et on ne les rappelle pas. Même si on reste en contact avec eux. Le temps non joué est un moment pour progresser sur la partie émotionnelle.

Vous avez cité Bernard Le Roux, un taulier du début de mandat, comme Virimi Vakatawa. Leur état de forme vous inquiète-t-il ?

Bernard et Virimi entendent ce que vous dites sur le sujet. Je sais qu’ils sont intelligents, qu’ils ont conscience. Ils travaillent avec nous depuis le début et ces deux gars vont revenir à leur meilleur niveau.

L’âge est-il un marqueur important les concernant ?

J’ai fait ma dernière Coupe du monde (2003) et j’étais capitaine à 34 ans et demi. J’ai été élu joueur IRB de l’année à 32 ans. Je ne crois pas que l’âge soit un marqueur. La performance en est un.

Vous avez pourtant beaucoup rajeuni le groupe il y a deux ans, à votre entrée en fonction…

Parce que la moyenne de l’équipe est un marqueur en revanche et on a une vision à 28 ans de moyenne d’âge.

On revient à Vakatawa. Avez-vous des craintes ?

Non. Virimi est comme tous les individus. Il a beaucoup donné. On l’a rappelé pendant la préparation à la Coupe de monde, à Nice, après les forfaits de Fofana et Doumayrou. Il était alors à Saint-Lary en stage avec le Racing. à partir de là, il a démarré deux années extraordinaires. La Coupe du monde, le Tournoi 2020, l’Automn Cup… Puis, il a été touché au genou, s’est blessé à plusieurs reprises. Il a marqué le pas. Un peu comme Bernard.

Est-ce une coïncidence ? N’ont-ils pas tous les deux besoin d’une très grosse préparation physique pour être à leur meilleur niveau ?

Ils ont beaucoup donné sur notre première partie de mandat. Ils ont fait dix très gros premiers matchs avec nous. L’année 2021 a été plus dure pour eux mais seulement celle-là. On a le droit à ce niveau-là car on touche à nos fragilités. C’est normal de temps en temps. Je dis souvent aux joueurs : «Pensez à vos points forts.»

Font-ils toujours partie des premiers choix ?

Ils sont dans le groupe. J’attends beaucoup de notre camp d’entraînement à Carpiagne. La première des choses est d’y faire une préparation de grande qualité. On a besoin de nos meilleurs joueurs.

L’absence d’Antoine Dupont pendant trois semaines vous a-t-elle inquiété ?

J’étais en contact avec lui depuis le début. Sa douleur est née d’une fièvre forte. Il a eu un virus, mais ce n’était pas un traumatisme. C’était une infection, qui a créé une fièvre puis l’a impacté sur le genou qui a été opéré, où il a un ménisque qui a été suturé. Cela lui a déclenché une douleur violente. Il a passé des examens. Rien.

Et donc ?

Il a été arrêté, soigné et il est à l’entraînement cette semaine. Il avait même repris la semaine dernière. D’après ce que je sais, Ugo Mola a préféré le protéger sur le déplacement européen du week-end dernier.

Auriez-vous préféré qu’il joue ?

Je n’ai pas de souhait. Je pense qu’Ugo Mola a pris la meilleure décision concernant son équipe et son joueur.

Ugo Mola, qui vous a invité à communiquer sur la blessure d’Antoine Dupont justement…

Ugo est libre de s’exprimer.

Dupont est votre capitaine actuellement. Sa blessure aurait pu grandement impacter votre groupe.

Il faut se préparer à tout. À la blessure, aux absences... Sur cinq compétitions au total, il y a en a deux, la fin de l’Automn Cup et la tournée en Australie, qu’on a dû disputer avec des joueurs qui étaient numéro trois, quatre, voire cinq dans notre « ranking ». On a toujours choisi de prendre le problème comme une opportunité et de s’adapter. On continuera à le faire. S’il arrive un souci à un joueur leader, comme Charles Ollivon, on ne l’oublie pas, on l’accompagne mais on continue.

Si Ollivon et Dupont ne sont pas là, qui est le capitaine?

On a des leaders parfaitement identifiés, avec cinq capitaines potentiels. Lorsque Charles a été forfait, il y avait Julien Marchand, Grégory Alldritt, Anthony Jelonch, Gaël Fickou et Antoine Dupont.

Y a-t-il un ordre préférentiel ?

Non. Lorsqu’Antoine est sorti face aux All Blacks, qui était le capitaine ?

Gaël Fickou.

Oui. On a toujours aussi un capitaine finisseur, prévu avant le match. Il était le joueur qui, dans la préparation, nous avait semblé le mieux dans sa peau à ce moment-là. On commence notre composition par l’équipe qui va jouer le dernier quart d’heure. Ce que l’on ne faisait pas avant la tournée en Australie. Chaque compétition et chaque défaite nous amènent à progresser.

Charles Ollivon est-il toujours le capitaine du XV de France ?

Aujourd’hui, non. Il est blessé et ne joue pas.

Le sera-t-il quand il va revenir ?

Laissons-le revenir tranquillement et accompagnons Charles Ollivon dans sa reprise. Charles, avant qu’il soit capitaine de l’équipe de France, a connu l’arrêt total pendant quasiment deux saisons. Il a touché du doigt la possibilité de ne plus jamais jouer au rugby. Je ne crois pas qu’une rupture des ligaments croisés du genou va arrêter un gars comme lui sur son chemin.

Le fait, et vous en étiez conscient, de nommer en son absence Antoine Dupont, soit le meilleur joueur du monde, triple Oscar Midol, qui prend beaucoup de place, n’était-il pas un piège ?

Tant mieux si cela en est un à vos yeux. Pour nous, Antoine Dupont a été élu meilleur joueur du monde en jouant avec l’équipe de France, dans un sport collectif. On existe parce qu’il y a les autres autour, et je peux en témoigner. On souhaite que cette distinction donne envie aux autres et qu’ils se disent: « Nous aussi, on peut être élu meilleur joueur du monde ». Notamment Charles Ollivon. Antoine a connu aussi, avant 2019, une période difficile liée à sa blessure à un genou.

Vous auriez pu dire à Antoine Dupont que Charles Ollivon reste le capitaine…

On n’a pas évoqué ce genre de choses. Si la sémantique est importante, en l’absence de Charles on a réfléchi à un nouveau capitaine avec les leaders et le staff. On a fait des interviews croisées de chacun des leaders, on a tout partagé, notamment la décision de nommer Antoine à la place de Charles pour la compétition qui était la tournée d’automne 2021, puis pour le Tournoi maintenant. À ce niveau, le confort n’existe pas. La transparence, le débat ou le challenge. Mais pas le confort.

Gaël Fickou sera-t-il le vice-capitaine pour le Tournoi 2022 ?

Cela peut changer, selon la forme de chacun. Gaël me semble en grande forme et enchaîne les matchs avec le Racing, tout comme Damian Penaud à Clermont.

Penaud au centre ou à l’aile ?

Aujourd’hui, à l’aile. Mais on voit qu’il est performant au centre. Si on veut le déplacer dans notre projet de jeu au milieu du terrain, ça nous donne une option. Le fait de jouer n°13 en club lui permet de se resituer dans notre animation offensive sur des mouvements.

Dans notre équipe mondiale Midi Olympique de l’année 2021, pour laquelle chaque rédacteur a voté, il y avait cinq joueurs français. Qu’en pensez-vous ?

C’est votre vote. J’ai vu aussi celui de World Rugby, qui est neutre et qui n’est pas d’accord avec vous.

Combien en auriez-vous mis personnellement ?

Je n’ai pas d’avis là-dessus. Je regarde, je lis et j’ai vu World Rugby qui n’a élu qu’Antoine Dupont dans l’équipe de l’année.

La France est-elle dans les trois meilleures nations du monde ?

Nous sommes cinquièmes au classement World Rugby.

Mais sur l’année 2021 ?

Nous avons quatre défaites. Deux en Australie avec une équipe remaniée, et deux dans le Tournoi contre l’Écosse et en Angleterre. Les Irlandais n’en ont que deux. Une au pays de Galles à quatorze et une contre nous. Depuis, ils ont tout gagné. Les Anglais n’ont que deux défaites aussi. En Irlande et chez eux face à l’Écosse. Ils ont remporté tous leurs matchs de l’automne. Les Néo-Zélandais ont trois défaites, et les Sud-Africains deux.

Vous avez beaucoup insisté sur le besoin de gagner. Remporter un titre est-il d’autant plus impérieux ?

J’ai insisté sur le besoin de gagner des matchs. Nous avons 70 % de victoires. Cela m’intéresserait de comparer avec le rugby professionnel français depuis le début (voir infographie en page 4).

Vous jugez-vous par rapport au passé ?

Je ne me juge pas, les chiffres sont têtus. Si on parle du présent, c’est la préparation. J’entends cette injonction « il faut gagner.» Nous l’entendons, les joueurs l’entendent. Cette injonction remonte, c’est un bruit de fond. C’est parfois ambivalent. 70 % de victoires… Puis il y a les titres.

C’est ce qu’il manque ?

Premier ex-æquo avec les Anglais sur le Tournoi 2020. Ça se joue au goal-average. Deuxième de l’Automn Cup avec une équipe novice. Finale perdue au but en or dans les prolongations. Puis deuxième encore sur le Tournoi 2021. Notre ambition est réelle : franchir cette dernière marche qui va nous amener à la victoire.

Comment ?

En construisant cette dernière marche pour avoir la capacité de la franchir, pour concrétiser par une victoire dans la compétition. C’est notre volonté depuis le début. Elle reste la même. Mais on entend l’injection « il faut que »...

Les joueurs eux-mêmes la disent…

Nous voulons gagner! On a toujours eu cette ambition, sur les vingt matchs joués. Il y a eu 70 % de victoires et cinq matchs perdus sur la dernière action. Chaque défaite a été une leçon et une opportunité de progresser. Maintenant, il nous faut cette dernière marche.

Vous dites « il nous faut »

Nous voulons (il appuie) construire cette dernière marche. Les joueurs sont ambitieux. Aujourd’hui, il leur appartient de la franchir. C’est clair, c’est identifié. Voilà pourquoi il est important de réussir cette préparation. C’est la clé. Elle est millimétrée. C’est notre version 6. Nous, le staff, sommes meilleurs, c’est sûr. Meilleurs que la version 1, parce qu’on a appris. Et que toutes les autres versions, parce qu’on a encore appris. Après, il y a des facteurs que nous ne maîtrisons pas, comme la blessure ou la maladie. Puis, il y a les aléas d’un match.

Mais dans votre construction, avez-vous besoin d’un titre cette année ?

On en parlera après la victoire. En sport, ce qui est fait n’est plus à faire. Chaque fois que l’équipe entre sur le terrain, elle veut gagner. Elle est habitée par cette conviction. Je répète que nous entendons l’injonction, c’est quelque part intéressant.

En quoi ?

On a cette conviction depuis le début, même quand on nous tapait sur l’épaule il y a deux ans en nous disant : « Bon courage, l’équipe est jeune et inexpérimentée. » Reprenez vos analyses.

On écrivait aussi et surtout que vous arriviez sous un beau soleil…

Ah non ! Nous sommes très heureux d’avoir suscité des attentes, de jouer dans un Stade de France qui se remplit. Quand nous avons pris l’équipe de France, le staff s’est réuni pendant deux mois avant d’écrire le rugby. La première chose, c’était fédérer. Pour nous, le rugby français ne l’était pas. On voulait le rassembler, et partager. Aujourd’hui, on ne va pas se plaindre de cette attente.

Celle du public est grande…

Nous sommes heureux de savoir qu’on va jouer dans un Stade de France complet (si les jauges sont levées, N.D.L.R.). Quand on se dirigeait vers le Tournoi 2020, il y avait 15 000 places vendues pour l’Italie et 50 000 pour l’Irlande. Un seul match plein, c’était celui de l’Angleterre. Là, malgré les conditions, c’est plein pour l’Irlande et l’Angleterre. Et c’est déjà quasiment guichets fermés pour l’Italie. Que voulez-vous que je vous dise? Nous sommes conscients des attentes que nous avons créées. Et très heureux.

Le XV de France est-il favori de ce Tournoi ?

Alors là… Les Irlandais invaincus depuis la défaite contre nous, qui ont gagné tous leurs matchs de novembre, dont celui face aux All Blacks. Des Anglais invaincus en novembre aussi, en ayant vaincu toutes les nations du Sud. Les Écossais, les Gallois… Je pense que, hormis l’Italie, toutes les équipes peuvent envisager de gagner le Tournoi.

Le calendrier vous est favorable…

Je ne crois pas au calendrier. Cinq nations peuvent remporter le Tournoi des 6 Nations, d’où la beauté de cette compétition.

Seriez-vous déçu de ne pas franchir cette dernière marche ?

On en reparlera après la compétition.

Si on arrive à se parler...

Je partagerai les conclusions de la compétition.

D’ailleurs, pourquoi n’avez-vous pas pris la parole après la victoire contre la Nouvelle-Zélande, un temps fort de votre mandat ?

Nous avons pris l’habitude de fonctionner comme ça. Il est important de laisser vivre le calendrier du rugby. Après les All Blacks, qui était un moment sublime, c’était le temps des clubs. Il fallait laisser la place à ceux qui jouent. On ne jouait plus. Le championnat devait reprendre ses droits. Pour nous, c’était le temps de l’analyse, de l’introspection, de la récupération. Pendant quinze jours, c’est un temps de dépression et de décompression parce qu’on monte tellement haut dans l’intensité du travail, de la passion et de l’émotion pendant quatre semaines.

N’aviez-vous pas un message à faire passer après ce match ?

Le message, c’est le match. C’est dix millions de téléspectateurs. C’est enfin le Stade de France qui ne se vide pas (après le coup de sifflet final, N.D.L.R.).

Mais ce match était exceptionnel, un des plus grands que nous avons vécu en termes d’émotions…

Je suis d’accord avec vous. Je suis en équipe de France depuis l’âge de 20 ans, j’en ai 53. Ça fait 33ans. Pour moi, les grands matchs, ce sont la demi-finale de Twickenham (Coupe du monde 1999 contre la Nouvelle-Zélande, N.D.L.R.), les grands rendez-vous de Marseille et le Grand Chelem 2002.

Mettez-vous la victoire de novembre à ce niveau ?

Oui. C’est mon avis. Mais ça ne m’appartient pas. Je dois m’effacer et laisser la place au Top 14. Tout ce que je fais là me dépasse. C’est ce que je dis aux joueurs : « C’est d’autant plus facile d’agir que ça ne nous appartient pas.» Ce moment appartient au rugby français.

Pourquoi avoir souhaité que le président de la République partage son expérience avec les joueurs àMarcoussis en novembre ?

Il a répondu présent pour faire cette « masterclass». Nous avons eu Guy Savoy, Max Guazzini, Thomas Coville, Jean Dujardin et Emmanuel Macron. Je leur demande de raconter leur vie pour inspirer des joueurs de 24 ou 25 ans, leur permettre de se projeter. Notre président nous a livré un temps inspirant. Il était avec sa femme et j’ai également aimé leur complicité. On était là aussi dans le sublime. Ces moments-là nous aident à arriver sur le terrain avec de la hauteur. On n’arrive pas par en bas. Mais par le haut, habités par tout ce que la France peut nous donner de fort.

Vous êtes sous contrat jusqu’en 2023. Avez-vous parlé de la suite avec Bernard Laporte ?

C’est un sujet sur lequel nous travaillons. Nous communiquerons en temps voulu.

Êtes-vous prêt à prolonger ?

Ce n’est pas un projet de prolongation mais de vision.

Quand même : votre volonté est-elle de poursuivre l’aventure ?

Ma volonté est de travailler main dans la main. Quoi qu’il en soit, il est important de construire une vision, pas à court terme. La Coupe du monde 2023 n’est pas une finalité. Les échéances sont des juges de paix mais le rugby doit continuer.

Aimeriez-vous être fixé sur votre avenir personnel avant 2023 ?

Je partage avec Bernard (Laporte) une vision et un projet. Voilà.

Êtes-vous aujourd’hui le sélectionneur que vous vouliez être ?

Sûrement au-delà. Par rapport au projet du staff, au projet fédéral, aux clubs, à nos supporters… Cela va au-delà de ce que j’aurais pu imaginer en termes d’épanouissement. Je suis dans le merveilleux, ou plutôt dans le sublime.

Êtes-vous plus heureux en tant que sélectionneur qu’entraîneur de club ?

C’est un chemin. J’y crois beaucoup. Je crois aussi en une pensée philosophique : « On part de soi, on va vers soi. » L’âge et le temps nous amènent vers nous, ce que nous sommes. Pour moi, c’est le moment. Je le vis ainsi pleinement depuis deux ans et demi.

Vous avez donc envie de poursuivre dans le sublime, comme vous dites…

Là, ça devient plus personnel. Le projet est collectif et c’est d’autant plus facile de se tromper et de se relever quand on est porté par un projet qui est sublime. Tout ça nous dépasse. Je suis porté.

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Propos recueillis par Jérémy FADAT et Emmanuel MASSICARD
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