Patrick Arlettaz : « Soit on me prend comme je suis, soit on me laisse »

  • "Soit on me prend comme je suis, soit on me laisse"
    "Soit on me prend comme je suis, soit on me laisse"
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Patrick Arlettaz (entraîneur principal de l’Usap) Le technicien catalan nous parle du défi du maintien, de l’évolution de son groupe, de sa vision du rugby et du métier d’entraîneur. Sans concession et avec fraîcheur.

La parenthèse européenne, avec 105 points encaissés en deux matchs, peut-elle laisser des traces ?

Non car il n’y avait pas d’exigence de résultats. Cette compétition est un laboratoire pour gérer notre effectif. Les objectifs étaient plus individuels. C’est dur pour un club qui monte de jouer la Coupe d’Europe. Notre seul but, c’est le championnat.

Justement, revenons sur le succès à Biarritz il y a trois semaines. Que signifie-t-il ?

Nous ne sommes pas en mesure de prévoir des victoires. Mais cette fois-là, on voulait gagner à tout prix. Le championnat n’allait pas s’arrêter à Aguilera mais il y avait cette volonté forte de s’y imposer. On n’en avait pas la certitude mais on savait que c’était à notre portée. On a failli ne pas le faire mais nous y sommes arrivés. Ça nous a donné de la confiance mais on ne se leurre pas. Il faudra d’autres performances pour se maintenir.

Ce soir-là, vous avez su forcer la décision…

C’est une leçon à retenir : on le voulait tellement fort qu’on y a cru jusqu’au bout. Peut-être que cette conviction nous manque parfois. Cela avait été présenté comme une espèce de petite finale. Si ce groupe n’a pas l’expérience du Top 14, il a l’habitude des matchs couperet avec deux demies et deux finales de Pro D2. Ce genre de matchs, c’est tu passes ou tu crèves.

Avec cinq succès, l’Usap a prouvé qu’elle était à sa place en Top 14. Est-ce un premier accomplissement ?

Nous ne sommes pas des doux rêveurs. Tout le monde savait que l’on ne faisait pas partie du Top 14, nous n’étions qu’invités. Là, on a l’impression d’en faire partie. C’est une première marche. Il reste la plus difficile : parvenir à y rester, le mériter.

Quelle importance revêt l’enchaînement des deux matchs à domicile contre Lyon et Toulouse ?

Vous savez, on se concentre sur nous-mêmes. L’approche est simple : il nous faut être à notre meilleur niveau et voir à la fin ce que ça donne. Nos adversaires ont tous plus d’expérience, d’effectif, de moyens, de confort pour s’entraîner… Si l’on met tous ces plus les uns à côté des autres, c’est démoralisant. Notre seule ligne est d’être irréprochable dans l’engagement et notre jeu. Si Lyon, avec ses cadors, produit son meilleur jeu, évidemment que ce sera très dur. Mais si le Lou est un peu moins bon, il faudra saisir l’occasion d’avoir une agréable surprise.

L’apport du recrutement a été questionné sur le début de saison. Finalement, on en ressent les effets depuis quelques semaines. Comment l’analysez-vous ?

Il faut rappeler que l’on a dû attendre la finale de Pro D2 pour être fixé sur notre destin. À ce moment-là, tout le monde avait fait son marché. Et comme en plus nous avons moins de pognons que les autres, il était délicat de réaliser un recrutement cohérent à 100 %. Avec les Chouly, Fa’asalele, Lam, Taumoepeau ou De La Fuente, ce groupe avait été bâti en Pro D2 pour batailler en Top 14… À l’arrivée, on a cinq, six recrues qui jouent de manière régulière et amènent un plus. Les Chiocci, Mahu, Ugena, Tedder, Delguy, Joly amènent leur pierre à l’édifice. De toute manière, l’Usap n’a pas le potentiel pour recruter quinze internationaux sur une intersaison. Vu notre budget, si l’on prend vingt mecs, ce seront des nuls. Autant en recruter cinq bons. Après, il faut faire confiance à nos jeunes, comme Sacha Lotrian, Freddie Duguivalu… Ils font partie de nos meilleurs renforts.

Comment jugez-vous la saison de Melvyn Jaminet ?

C’est difficile. Melvyn est en train de digérer tout ce qui lui est arrivé. Il est passé du statut de jeune insouciant hypra-doué à joueur reconnu. Et comme c’est un super garçon et qu’il veut tellement bien faire, ça lui amène trop de pression parfois. Avec nous… En équipe de France, il est encore dans le registre du nouveau plein de fraîcheur. À l’Usap, il s’est transformé un peu, en ayant des responsabilités. Mais il ne faut pas (rire).

Comment faire, alors, pour y remédier ?

Il a eu des performances inégales mais c’est le 15 de l’équipe de France et c’est le meilleur que l’on ait à Perpignan, il n’y a aucun doute là-dessus. Il faut simplement qu’il retrouve un peu de fraîcheur et qu’il comprenne que le maintien de l’Usap ne repose pas que sur ses épaules. Il doit nous aider à accomplir notre mission, comme les autres. Ce qu’il traverse est normal. Ce serait un connard, il aurait peut-être sauté cette étape en se disant : "Je m’en branle, je ne pense qu’au Tournoi, je m’en fous de l’Usap." Mais c’est un bon mec et ça lui tient à cœur de réussir avec l’Usap, d’aider le club qui l’a fait émerger. C’est tout à son honneur mais ça joue sur ses performances par moments.

En tant que manager d’un promu à la bataille pour le maintien, comment vivez-vous cette saison ?

C’est difficile (rire). Déjà, être entraîneur en chef de l’Usap, c’est difficile. Car on est tout le temps sous pression. L’humeur des gens dépend de nos résultats. C’est comme ça, ici… Après, avec le maintien, le Covid, nos moyens, ça demande une adaptation en permanence, souvent dans l’urgence. Mais j’ai la chance de connaître l’environnement local. Et puis ce qui me facilite la tâche, c’est que je suis ambitieux pour mon club mais pas pour moi. Donc j’arrive à prendre du recul sur tout ça.

Vous paraissez pourtant passionné, entier…

Car c’est un club qui me tient à cœur. Cela a des avantages comme le fait que ça donne toujours l’énergie d’avancer, quoi qu’il se passe. Il y a aussi des inconvénients : la situation peut devenir anxiogène quand on vit les choses très fort.

Le plaisir prend-il le pas sur tous les maux ?

Oui, je prends du plaisir car j’aime ce sport, les gens, les joueurs, le travail en collaboration… J’ai la chance d’avoir un staff d’anciens joueurs qui connaissent ce club et ses codes. Et puis, il y a cette sorte de magie propre au rugby et au sport en général : trois secondes de bonheur intense font supporter six mois de galère. La joie est tellement forte que tout s’oublie.

Le fait d’avoir pris de la hauteur dans l’organigramme a-t-il influé sur votre approche du métier ?

Non, ça n’a rien changé. Et ce n’est pas un poids supplémentaire sur mes épaules. J’ai juste quelques réunions au plus dans mon agenda avec le directeur général et le président. Quand Christian (Lanta) était manager, il s’occupait du relationnel, de la politique, des premiers contacts de recrutement mais il me laissait complètement le terrain. Quand l’on perdait, c’était beaucoup de ma faute. Je suis passé d’entraîneur en chef à manager, mais c’est surtout sur l’étiquette.

Vous qui êtes un affectif, comment gérez-vous le relationnel avec quarante-cinq joueurs ?

Ce n’est pas simple mais il faut faire la part des choses. Il y a des mecs que j’aime beaucoup et qui ne jouent jamais. Et d’autres que je n’aime pas du tout et qui jouent beaucoup. J’essaye juste d’être nature et honnête. 95 % du temps, les joueurs comprennent le message : "Il ne me fait pas jouer mais ce n’est pas parce qu’il ne m’aime pas, c’est parce qu’il ne me trouve pas bon." Ils ne sont pas forcément d’accord sur ce point mais ils savent que ça n’est pas un préjugé. Parfois, ça ne se passe pas bien et il arrive de se fâcher, même avec des mecs que l’on aime beaucoup. Ça ne doit pas être un souci. Le plus difficile, ce sont les premières années. On a toujours besoin d’être aimé. Et, au début, on a l’impression que l’on va être aimé par tout le monde. Une fois que vous avez intégré le fait que ça n’arrivera jamais, ça va mieux. Quand vous avez 45 joueurs et 15 mecs du staff, fatalement, il y en a toujours au moins un qui se sent moins bien.

Le risque d’usure vous inquiète-t-il ?

Bien sûr, que ce soit l’usure vis-à-vis des joueurs ou de moi-même. J’adore ce que je fais mais ça nécessite beaucoup d’énergie. Tant que le président, le directeur général et les joueurs estiment que je suis le mieux placé pour faire progresser le club, je suis là. Mais contrat ou pas contrat, si on me dit un jour qu’il y a de l’usure ou que je ne suis pas suffisamment compétent, je m’en irai sans rien demander. Je n’ai pas de souci avec ça.

Cette liberté, vous la revendiquez haut et fort…

Je ne m’épanouis qu’en étant libre. J’ai toujours été comme ça. Après, on n’est jamais complètement libre car on est forcément attaché à un projet, à des gens, à un territoire. Mais sans plus pour moi… (Il coupe) Je manque un peu d’ambition personnelle. C’est un atout de temps en temps, ça peut être un mal aussi.

Le concept de plan de carrière vous est-il étranger ?

Je ne veux pas être esclave d’une ambition. Je ne reste pas pour rester, je ne m’attache pas à un contrat et je ne suis pas capable de faire pour viser autre chose. Je fais pour faire, en donnant le meilleur de moi. C’est une façon de faire, c’est la mienne. Je ne juge personne, je n’ai aucun problème avec les autres. Moi, je ne m’épanouis que lorsque je sais que je peux m’en aller du jour au lendemain. Et quand je fais à ma manière, aussi. Sinon, il faut prendre quelqu’un d’autre.

Vous aviez déjà cette réputation en tant que joueur…

C’est un trait de caractère que j’ai depuis toujours. En Catalogne, on est têtu (rire). On s’écarte peu de notre ligne de conduite.

Vous n’avez donc pas changé depuis votre arrivée à l’Usap, en 2012 ?

Ah si, bien sûr. J’ai énormément changé mais il y a des choses qui sont immuables. C’est comme les voitures : avec le temps, elles ont beaucoup évolué mais il reste le volant et les pédales. On peut se développer, se construire mais ce qui vous caractérise, ce que vous êtes, ça, ça reste. Donc soit on me prend comme je suis, soit on me laisse. Pour le reste, sur le rugby, la philosophie, le rapport aux médias, le relationnel avec les joueurs et l’autorité, j’ai changé. Mais le cœur du réacteur est le même (rire).

Sur le rugby, en quoi votre vision a-t-elle évolué ?

J’étais un entraîneur utopique au début. J’étais un centre qui souffrait de ne pas voir suffisamment le ballon. J’ai abordé le rugby avec mon trait de caractère : je n’aime pas qu’on me dicte ce que je dois faire. En rugby, la meilleure façon pour que ça n’arrive pas est d’avoir le ballon. Mon plan de jeu idéal, c’était réception du coup d’envoi et vous ne le revoyez plus jusqu’à la mi-temps. C’est resté mais il ne faut pas être plus con que les autres. C’est très énergivore et l’on n’a pas toujours les qualités pour tenir le ballon longtemps. J’ai mis de l’eau dans mon vin aussi dans le rapport avec les joueurs. Je les aime beaucoup mais je ne sors jamais avec eux. Le rugby a changé, alors si l’on ne veut pas être largué, il faut bien se réactualiser.

Vous retrouvez-vous dans le rugby d’aujourd’hui ?

Je m’adapte. Je sais très bien que ça a un peu changé (il coupe). Vous savez, il y avait des connards il y a 35 ans, des égoïstes aussi… Quand j’ai démarré, il y en avait plein. Il ne faut pas croire que le rugby était une espèce de milieu "tous solidaires", pseudo-communiste, où tout le monde partageait tout, où l’on se foutait de qui était le plus médiatisé… La résonance n’était pas la même mais c’était pareil dans le fond : il y avait les jalousies, les "qui touche le plus, qui touche le moins". Les réseaux sociaux et la communication ont grossi le trait, fatalement. Mais comme je ne suis jamais sorti de ce milieu, je m’en suis accoutumé. C’est toujours la même chose, pour ainsi dire : la plupart des valeurs sont respectées mais il y en a qui sont bafouées par certains. J’aime encore ce sport. Son essence est intacte : il faut encore se faire mal, corporellement parlant, pour le copain d’a côté, pour avoir le ballon. C’est beau de mettre son corps en danger pour un camarade, un projet… C’est une belle preuve de courage.

D’où vous vient votre attachement viscéral pour l’Usap ?

Je "badais" beaucoup mon grand-père. J’étais tout le temps avec lui. C’est un supporter inconditionnel de l’Usap. On allait au stade ensemble, c’était notre messe du dimanche après-midi. Il était viticulteur, c’était le seul jour où je le voyais avec un pantalon en flanelle et en chemise. Rien que par le choix des habits, j’ai très vite compris à quel point c’était important. J’ai grandi dans les travées d’Aimé-Giral. Mon grand-père avait cette espèce de vision… Il avait les yeux qui brillaient sur ceux qui jouaient en première. Dans un coin de ma tête, je me disais que s’il pouvait avoir les yeux qui brillent en me voyant sur le terrain, la boucle serait bouclée. C’est né comme ça. Mon père a joué à l’Usap, aussi. Et puis, j’aime ce club, l’engouement qu’il y a autour, le fait que des mecs parcourent 1 h 20 à travers la neige depuis la montagne pour venir, que les mecs jouent en bleu mais qu’il n’y ait que des drapeaux sang et or car cela dépasse le club… J’aime aussi son fonctionnement atypique, avec une exigence forte et un mode de vie campagnard, que ce soit mythique en gardant l’esprit de village…

On a du mal à vous imaginer ailleurs à vous entendre parler ainsi…

J’ai entraîné à Montpellier et Narbonne, tout de même.

Mais depuis 10 ans, vous n’avez officié qu’à l’Usap…

Ça ne me dérange pas qu’on ne m’imagine pas ailleurs. Si je partais, ce serait différent, ça, c’est sûr. Car je ne me battrai pas pour les mêmes choses. Mais comme je ne suis pas trop carriériste, si ça s’arrête là et que je dois aller entraîner à Canet ou à Argeles, ça ne me dérangerait pas du tout. Je n’ai pas d’agent, vous savez. Et aucun club ne peut prétendre qu’il a reçu mon CV.

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