Guy Laporte, le dernier hommage à un artilleur solitaire

  • Guy Laporte nous a quittés brutalement. Il avait marqué les années 80, plus que son total de seize sélections le laisse entendre. C’était un ouvreur d’exception, capable de s’adapter au jeu de Graulhet comme à celui du XV de France. Une personnalité à part aussi, solitaire au service d’un groupe.
    Guy Laporte nous a quittés brutalement. Il avait marqué les années 80, plus que son total de seize sélections le laisse entendre. C’était un ouvreur d’exception, capable de s’adapter au jeu de Graulhet comme à celui du XV de France. Une personnalité à part aussi, solitaire au service d’un groupe. Midi Olympique - Midi Olympique
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Guy Laporte nous a quittés brutalement. Il avait marqué les années 80, plus que son total de seize sélections le laisse entendre. C’était un ouvreur d’exception, capable de s’adapter au jeu de Graulhet comme à celui du XV de France. Une personnalité à part aussi, solitaire au service d’un groupe.

Les hasards de l’Histoire et de l’homonymie nous l’ont fait appeler un jour : « L’autre Laporte ». Titre forcément cruel car lui avait porté le maillot bleu seize fois. Guy Laporte est mort vendredi dernier, d’un infarctus dans la peau d’un coprésident du SC Graulhet et les images ont ressurgi. Pour la cité du Tarn, une page se tourne, les années d’or s’éloignent d’un seul coup. Le nom de Laporte évoquait un passé glorieux et un présent plus laborieux : « Il mettait beaucoup de cœur à sa fonction actuelle, ça l’a sans doute fatigué. Un président ne peut pas évacuer le stress comme un joueur » explique Éric Montels, ancien coéquipier, actuel coprésident. La voix est triste, même si elle reste claire. Peu de noms propres ont été associé à Graulhet autant que le sien. Son ancien coéquipier Daniel Revallier, deuxième ligne international ne cachait pas son désarroi : « Je suis ému, des souvenirs remontent, laissez-moi respirer. Guy Laporte était un perfectionniste. Il savait ce qu’il avait à faire, je le percevais comme un chirurgien qui demande ses instruments en pleine opération. Il avait des colères contenues quand le ballon ne lui arrivait pas dans les bonnes conditions. Mais c’était un anxieux, même s’il maîtrisait ses peurs, il savait qu’on attendait beaucoup de lui, il voulait toujours être à la hauteur. Ses chaussures étaient toujours impeccables alors que les miennes étaient dégoûtantes. Elles étaient comme les doigts du chirurgien dont je vous parlais. »

La carrière de Guy Laporte raconte un rugby d’un autre temps, sans séquences très longues, sans doute plus soumis à la réussite des ouvreurs métronomes qui ressemblaient à des phares dans la tempête. Au milieu de grosses batailles, Guy Laporte conservait une allure de Général, avec des gants blancs et une paire de jumelles : « Il paraissait ne pas avoir de tempérament mais je vous assure, il n’avait pas peur », se souvient son complice Francis Bellot, son demi de mêlée durant huit ans.

Dans cette catégorie, Laporte était un vrai spécimen. Un profil tout en contraste finalement difficile à cerner. Il était d’ailleurs bien plus fort physiquement qu’on aurait pu le croire, ses passes allaient très loin.

Pour nous, l’image la plus forte reste celle où on le voit tenter un coup de pied dans la bourrasque irlandaise de Dublin en 1981 pour la deuxièm levée du grand chelem. Le Zéphyr était tellement violent que Pierre Berbizier s’était allongé pour lui tenir le ballon. Guy Laporte, ouvreur de Graulhet, faisait alors ses débuts en sélection. Il avait déjà 28 ans et ce n’était pas un cadeau tant le contexte était périlleux. Blanco et Codorniou avaient déclaré forfait juste avant la rencontre, le sélectionneur Jacques Fouroux avait dû improviser en plaçant Caussade à l’aile. Guy Laporte n’avait pas joué le premier match face à l’Écosse. Il devait sa sélection à la blessure de Bernard Viviès, titulaire au poste et formé au même endroit que lui : Rieumes. « Deux ouvreurs du même petit club dans le Tournoi… Guy, je l’avais connu dès l’enfance, quand il butait dans un champ à Beaufort », témoigne le manager du XV de France.
Rarement une première internationale fut aussi tonitruante : coup d’envoi, mêlée, petit échange au pied, mauvais dégagement des Verts et drop monumental de 45 mètres après 32 secondes. Signé Laporte.

Cinq minutes plus tard, rebelote, coup franc joué à la main par Berbizier et nouveau drop lointain d’un geste impeccable du Graulhétois. 6-0 pour la France. « En plus, ce n’était pas un ballon en cuir Wallaby, mais un « Gilbert », au diamètre beaucoup plus réduit. Il ne fallait pas le quitter des yeux jusqu’à la frappe », nous avait confié Guy l’an passé.

« Je peux vous dire que ce drop, il l’avait préparé, et l’avait même imaginé. Il m’avait averti avant : « essaie de prendre le ballon sur le coup d’envoi, que j’en claque un tout de suite », témoigne Revallier

Artisan méticuleux

Sa carrière de Laporte reste liée à ce grand chelem 1981, totalement inattendu. Pour lui cette récompense internationale était tardive ; il tournait autour du XV de France depuis le début des années 70. « Mais il y avait de la concurrence, les clubs avaient tous des ouvreurs français, maintenant, il y a beaucoup d’étrangers », confiait-il encore l’an dernier en remontant le fil de sa carrière. Puis, il s’était blessé à des mauvais moments aussi. Il était aussi prisonnier d’une certaine apparence, pas assez offensif, pas assez vif, un peu raide. Les crochets n’étaient pas sa spécialité, les démarrages électriques non plus. Mais en 1981, Guy Laporte était déjà une référence pour les spécialistes. Il incarnait l’ouvreur au sens classique du terme, tout en maîtrise. Sa sélection ressemblait la récompense du travail d’un artisan méticuleux. Depuis des années, il sculptait patiemment sa carrière dans une forme de solitude, comme un ébéniste l’aurait fait avec un meuble hors de prix.

Il était un énorme buteur, les plus jeunes auront du mal à le comprendre mais à son époque, toutes les équipes n’avaient pas des canonniers capables de passer des pénalités ou des drop-goals de 45 ou 50 mètres. Quand on affrontait Graulhet, on savait qu’on subirait un pack de combattants, revêches et abrasifs.. Et les adversaires ajoutaient toujours : « Et puis, ils ont Laporte… » En 1973, à vingt ans, il avait fait sensation quand, à treize, le SC Graulhet avait éliminé Agen, en huitième de finale du championnat de France : 12 à 7. Trois drops et une pénalité pour lui. On se souvient d’une victoire de Graulhet à Bègles, dans un match de poule lambda : 15-9, de mémoire, cinq pénalités à lui seul, ça paraissait énorme. Gérard Durand était son pilier droit. Son jugement claque : « Guy Laporte était un individualiste dans un sport collectif. Il y avait à l’époque peu de gars qui se préparaient individuellement. Lui venait au stade seul pour buter, avec un bénévole qui lui renvoyait les ballons. Je ne dis pas qu’il ne s’intégrait pas à l’équipe, mais on le sentait désireux de réussir individuellement. D’ailleurs à Graulhet, il y avait deux types de matchs, ceux où les sélectionneurs venaient et les autres. Marcel Batigne (poids lourd de la FFR et manitou du club, N.D.L.R.) nous avertissait, alors, on changeait notre façon de jouer. Quand ils étaient là, on faisait moins de mauls, on insistait moins sur les mêlées, on lui filait les ballons en se débrouillant pour que les troisième lignes adverses ne montent pas trop vite. On le faisait pour lui, avec le même dévouement. »

Guy Laporte était un vrai cador dans son pré-carré, un joyau local comme le confirme Éric Montels : « C’était une légende, un leader assurément, mais il était un peu à part dans le groupe. C’est difficile à expliquer, je sais. Nous avions des relations différentes avec lui, il en imposait tellement. Il incarnait une forme d’individualisme par sa préparation singulière. Il faisait de la musculation, il aurait joué à l’heure actuelle, c’est sûr. »

Francis Bellot confirme cette image d’un Guy Laporte « solitaire dans un sport collectif. Il avait ses convictions bien ancrées mais ce n’était pas un aboyeur ; c’est moi qui avais ce rôle. Il était sévère et exigeant, avec lui et avec les autres. Mieux valait ne pas lui faire une mauvaise passe. Mais il était si minutieux, il avait eu un pépin terrible, une fracture tibia-péroné. À son retour, il avait perdu ses appuis, il a mis trois mois à les retrouver après de longues séances en solo au stade Noël-Pélissou. »

Tous ces témoignages renforcent le mystère et l’ambiguïté de ce joueur hors norme. Daniel Revallier reprend : « Oui, il paraissait parfois froid et distant. Mais je crois qu’il se mettait dans une bulle et rien ne devait le perturber. Mais moi qui l’ai connu dans la vie, je peux vous dire que c’était un mec bien. » Osons l’anachronisme, son comportement ressemblait finalement à celui d’un Wilkinson, perfectionniste presque jusqu’à la pathologie. À une exception près, lui savait se monter bon vivant dans les après-matchs, chansons paillardes à l’appui. « Chez nous de Toulouse à Paris….»

Le chef-d’œuvre de 1986

Cette image de joueur à part, Philippe Dintrans l’a ressenti dans le contexte du XV de France où Laporte n’était pas un cador : « Oui, il paraissait jouer tout seul, presque en dilettante. Mais il avait toujours le geste qu’il fallait, le bon coup de pied au bon moment. » Pour Denis Charvet, il était « décalé, en retrait, c’était un peu un loup solitaire. Un gars qui ne parlait pas beaucoup, mais qui avait toujours le mot juste, tout en sobriété Il était aussi très élégant, il savait s’habiller. ».

La trajectoire de Guy Laporte fut aussi modelée par son destin. Il avait été recruté par Graulhet, un club qui tenait la route, mais avec un jeu plutôt rustique. Dans un autre environnement, à Agen, à Béziers ou à Toulouse sa carrière aurait été sans doute plus fructueuse. Le destin l’avait fait roi dans un club de gros village, il avait assumé ce destin, il l’avait sublimé. Il en avait d’ailleurs payé le prix fort car on lui collait parfois une réputation de joueur restrictif. « Mais non, il s’adaptait à nous, c’est tout », précise Éric Montels. Un match et une action lui ont rendu justice, ce superbe France-irlande de 1986 et cet essai à 23 passes conclu par Philippe Sella. Il suffit de le décortiquer sur YouTube : quatre fois Laporte maintint la flamme par des passes magnifiques. Laporte respectait les vrais canons du rugby : l’alternance et l’adaptation.

Quand on lui avait parlé de tous ces gars qui le caricaturaient, il nous avait répondu en rigolant : « Des complotistes, c’est tout ».
À 34 ans, il avait fait partie de l’aventure de la première Coupe du monde (1987), remplaçant de Franck Mesnel, au style si différent du sien. Il ne contestait pas le choix de Fouroux, mais il avait ramené de Nouvelle-Zélande quelques mots de son sélectionneur qui avaient valeur de satisfecit : « Fouroux m’avait glissé qu’il avait un petit regret. Peut-être qu’en finale face aux All Blacks, mon profil aurait pu servir. Avec un jeu au pied plus long, peut-être qu’on aurait pu desserrer l’étreinte. »

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Les commentaires (1)
Chabalou Il y a 9 mois Le 31/01/2022 à 20:46

très bel article. une autre époque certes...mais qui avait son charme et des atouts. bel hommage. bravo au Midol