Bernard Lemaître (président de Toulon) : « Je me sens aujourd’hui en situation temporaire d’échec »

  • Bernard Lemaitre, président du RC Toulon, lors de la rencontre face à Brive
    Bernard Lemaitre, président du RC Toulon, lors de la rencontre face à Brive Icon Sport - Icon Sport
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Le président du RC Toulon, actuel dernier du Top 14 avec trois rencontres en moins, fait le bilan à mi-saison d’un exercice jonché de difficultés. Bâtisseur, il veut garder le cap pour se sortir de la mauvaise passe.
 

Président, comment avez-vous vécu la défaite à Mayol, samedi dernier, face à Castres ?

On ne peut que mal la vivre. Le match était capital. Et il n’était pas capital par rapport au maintien. On avait encore l’espoir d’accrocher les phases finales. Aujourd’hui, on ne peut plus penser à ça. Je le vis très mal, car c’est une révision de nos objectifs. Aujourd’hui, on va simplement voir rencontre par rencontre. On doit se sécuriser et pour ça, on doit gagner des matchs. On aura pour objectif la Challenge cup.

On imagine que l’objectif premier sera de valider le plus rapidement possible votre maintien dans l’élite…

La priorité absolue, c’est un bon match en Top 14. Et il le faut dès samedi face à l’UBB. On a à cœur de faire un très bon résultat. Si on fait un bon résultat, on pourra entamer un enchaînement positif avec pourquoi pas la réception de Perpignan. Mais attention, l’USAP a des qualités. Personne ne lâche. Lundi, j’ai dit aux joueurs que la tâche sera dure. Perpignan et Biarritz, ce n’est pas rien. Soyons humbles, nous ne sommes pas meilleurs qu’eux.

Vous avez pris la parole devant vos joueurs lundi. Ont-ils conscience de l’urgence dans laquelle se trouve le club ?

Oui, je le crois. La prise de conscience doit être à la fois individuelle et collective. Quand on a 40 joueurs et 15 membres du staff, c’est toujours difficile de distinguer des courants de pensée. Je crois que Cheslin a dit que j’avais remobilisé les joueurs. Je pense que le message a été reçu d’une manière positive. La situation est inhabituelle et très préjudiciable pour le club, pour son public et son image. On ne peut pas continuer comme ça. Donc oui, il y a eu une prise de conscience. On le voit également avec l’engagement mis à l’entraînement. On a aussi des facteurs positifs avec des joueurs importants qui sont sur le chemin du retour. Maintenant, il faut que la mayonnaise prenne.

Comment expliquez-vous que le RCT se retrouve lanterne rouge du Top 14 ?

Il y a un enchaînement de facteurs qui nous fait dire que même si on était mieux classé, le début de saison serait quand même raté. On a loupé les marches du Stade Français et du Castres Olympique. Mais ces résultats viennent ponctuer une période où l’on ne joue pas pendant quasiment deux mois. C’est difficile de s’entraîner sans jouer. Par rapport à des joueurs en reprise, c’est devenu un facteur négatif. Il n’y avait pas de perspective. Il n’y avait pas une démobilisation, mais les esprits et les corps ne sont pas formatés pour ne pas jouer. Cela nous a sûrement plus atteint que les autres équipes. On est l’équipe qui a le plus de matchs de retard. Ça fait aussi une différence.

Quelles sont les autres raisons ?

On continue à traîner une litanie de blessés. On ajoute quelques internationaux dont nos deux piliers titulaires, Gros et Gigashvili, et Villière. On n’a pas toutes nos forces, nous ne sommes pas les seuls. Des clubs ont plus de sélectionnés. Mais il y a des sélectionnés convoqués, et ceux qui jouent. On ajoute beaucoup de facteurs… Mais ce ne sont pas des excuses…

De l’extérieur, on a parfois l'impression que le club vit dans le déni en sortant toujours les mêmes raisons pour justifier les échecs.

Vous avez tout à fait raison. Ça a peut-être été ressenti comme une forme de déni. Mais le club est en position défensive. Dans ce genre de situation, nous sommes obligés de citer des éléments défavorables. Ce sont des faits. Ceci dit, ce ne sont pas des excuses. Il faut prendre en compte que le public toulonnais en a marre de recevoir des explications. Elles peuvent être interprétées comme des excuses. Ce sont juste des explications. Mais chaque équipe a son propre lot d’emmerdes. Mais je crois que depuis un an et demi, nous cumulons beaucoup de problèmes. On a eu jusqu’à 21 joueurs absents l’an passé. A un moment, nous n’avions personne à l’ouverture. Un club de premier niveau, comme l’est le RCT, doit être capable de faire face à ses problèmes.

En évoquant les blessés, pouvez-vous nous donner des nouvelles de Charles Ollivon ?

Charles a été blessé gravement à Castres lors du dernier match de la saison. Depuis ses complications à l’omoplate, Charles prend toujours le soin de consulter plusieurs chirurgiens. Il n’a pas été opéré immédiatement à la suite de sa blessure. Il a également profité de cette période pour se faire opérer de l’épaule. Il avait des choses à nettoyer. Donc, on a rajouté un peu de temps. Il a eu deux rééducations. On attend Charles à la fin du mois.

Charles Ollivon dans le stade Félix Mayol
Charles Ollivon dans le stade Félix Mayol Icon Sport - Icon Sport

Dans le sport, il y a une part de hasard notamment avec les blessures. Mais, à votre échelle, estimez-vous avoir fait des erreurs ?

Oui, je ne me dédouane pas. On doit mieux maîtriser la gestion de l’équipe en termes de comportement, de mentalité. Certains joueurs doivent sortir du schéma du « Toulon est un grand club, nous sommes à l’abri, on ne peut que gagner, et si l’on perd, c’est temporaire. » On s’est mis dans une attitude passive. On n’est plus acteur. C’est ce que l’on peut nommer l’embourgeoisement. Certains sont dans ce mode. Certains ne s’en rendent pas compte. On le voit à certains nombres de signes. Le rôle du club est de leur faire retrouver un mode guerrier. Il n’est pas question de partir la fleur au fusil. C’est une question de mentalité. C’est un sport de combat. Si on n’est pas dans un mode guerrier, nous perdons. L’équipe de France est en mode guerrière. Elle gagne.

Dernier du Top 14, avant-dernier dans la catégorie des Espoirs, des Crabos en difficulté. De l’extérieur, on a l’impression que le club est malade à tous les niveaux.

Non, c’est une impression comme vous l’avez dit. Elle est partiellement justifiée par les résultats. Ceci dit, une collaboration positive avec l’association ne fait que commencer sous l’initiative de Collazo. C’est un mouvement qui commence à prendre forme. Je veux aller au-delà de l’association et de la SASP. L’action doit aller de Menton, jusqu’à Montpellier, en montant jusqu’à Valence. Il y a quoi dans ce désert ? On peut aussi apporter à tous les clubs. Il faut que les meilleurs joueurs de tous les clubs formateurs nous proposent leurs meilleurs éléments. Les frères Rebbadj viennent de Port-de-Bouc, et le président de ce club est très fier de les voir évoluer à Toulon.

Patrice Collazo est parti, vous assumez personnellement votre part de responsabilité. Laurent Emmanuelli, directeur sportif, reste discret. Est-ce que vous lui faites toujours pleinement confiance ?

C’est normal qu’il soit discret. Il a un travail de l'ombre. On travaille à trois avec le manager général. Si je ne lui faisais pas confiance, il ne serait plus présent avec nous. Il fait un gros travail de débroussaillage en termes de recrutement. Il passe sa journée au téléphone, il rencontre beaucoup de personnes. Il propose des noms au manager. Je suis là pour comprendre leurs démarches. J’ai une analyse plus froide de l’extérieur. Il gère également la coordination avec le rugby amateur, avec l’association. Il a de très longues journées. On forme un trio qui je pense fonctionne bien. Vous le verrez avec notre recrutement de la saison prochaine. Il est remarquable et de très haut niveau.

Êtes-vous satisfait du recrutement de la dernière intersaison ?

Oui. On a recruté trois anglo-saxons. Brookes, Roux, et Du Preez montent en puissance. Kolbe commence tout juste à jouer. Wainiqolo n’est pas un élément négatif. On a été inefficient au poste de centre. On a eu des difficultés à recruter. On n’a pas eu le recrutement que l’on voulait. Malheureusement, Paia'aua est blessé depuis le début de la saison. Il nous manque. Nous avons signé Waisea. Il est au-dessus du lot. Je suis content, car il avait très envie de rejoindre le RCT.

Bernard Lemaître fait une accolade à sa nouvelle recrue star Cheslin Kolbe
Bernard Lemaître fait une accolade à sa nouvelle recrue star Cheslin Kolbe Icon Sport - Icon Sport

Au départ de Patrice, vous avez indiqué voir des vers dans le fruit au sein du club. Est-ce qu’ils sont visés quand vous évoquez l’«attitude passive» ?

On a parlé avec tous les joueurs. Franck a un discours nouveau. L’équipe ne fait pas encore preuve d’une cohésion suffisante pour affronter les tempêtes notamment à la fin des rencontres. Il faut parfois se sortir les tripes ensemble pour gagner. Il y a des échéances pour le montrer. Les éléments négatifs de la fin de la saison dernière étaient encore apparents dans ce début de saison. Evidemment, cela joue. Au-delà de tous les autres facteurs, il y a aussi cet élément. Le malade RCT était en fait encore convalescent.

Qu’est-ce qu’il faut faire alors guérir ?

Il faut beaucoup communiquer et surtout mettre beaucoup de travail. Et s’il y a une brebis galeuse, on l’écartera en fin de saison.

Est-ce que cela pourrait être une star de l’effectif ?

Oui. Je ne ferai aucun cadeau. On expliquera aux supporters, sans atteindre l’intégrité du joueur. On expliquera les raisons de son départ et pourquoi on ne l’a pas retenu. Après, attention, des joueurs peuvent partir pour d’autres raisons. La saison passée, Bryce Heem a eu un grave problème familial en Nouvelle-Zélande.

Le public toulonnais se raccroche à des symboles comme celui d’Isa pour s’identifier…

Sur ce dossier, je peux les rassurer. Facundo va rester chez nous.

Il attend des actes également sur le terrain.

Oui certainement. On a peut-être tous été dans le déni de se dire : « Il ne peut rien se passer à Toulon. » Mais, les gens pensent encore que nous sommes à l’époque des coupes d’Europe et du championnat de France. C’est fini depuis un bail. Ça va faire 7 ans sans titre. Une génération n’a pas gagné. Les supporters pensent qu’on doit toujours être à ce niveau-là. Mais pour y être, il y a une conséquence de certains facteurs qui ne sont plus jouables aujourd’hui : on ne peut plus faire une équipe de rêve comme celle de Mourad. Ce n’est pas possible financièrement.

Quels sont ces facteurs que vous évoquez ?

Ils ont toujours le « Mourad nous a fait rêver ». Et c’était merveilleux, bien sûr ! Ce genre d’équipe n’est plus possible aujourd’hui. Il y avait aussi beaucoup de talents, même au niveau des entraîneurs : Laporte, Delmas, Mignoni. La concurrence était moins féroce en France et en Europe. Les conditions d’hier ne peuvent plus être celles d’aujourd’hui. Je respecte le salary cap, peu importe le coût.

Bernard Laporte et Jonny Wilkinson après la victoire en Coupe d'Europe
Bernard Laporte et Jonny Wilkinson après la victoire en Coupe d'Europe Avalon / Icon Sport - Avalon / Icon Sport

En parlant de Mignoni, il est disponible. Est-ce que son profil vous intéresse ?

Ça pourrait (sourire). Il y a quelque chose d’incroyablement excitant qui pourrait être fait pour le club. Ce n’est pas seulement dans l’optique de la gestion de l’équipe professionnelle. Nous sommes le seul club du quart sud-est hormis Aix-en-Provence. J’avais un plan et d’un coup, je sens qu’il y a une opportunité à saisir. Sur le cas de Pierre Mignoni, ça m’intéresse et ça nous intéresse en tant que club. Si ça se fait, nous serions contents de l’annoncer. Ça concerne lui, ça concerne Franck, ça concerne le club et moi-même. On renforcera certaines positions également dans le staff à l’intersaison. On garde un peu le secret. Mon rôle est de réunir les meilleures compétences et de les faire travailler ensemble.

Malgré l’urgence, on sent toujours votre volonté de voir à long terme…

Notre action est complètement tournée vers la saison prochaine. On prend en compte des éléments. On doit être beaucoup moins dépendant de blessures et d’internationaux. Les blessures ne se contrôlent pas. On essaie de réduire le nombre de joueurs non JIFF. Aujourd’hui, ils peuvent être des forces comme des handicaps. Pour me comprendre, il faut toujours penser à long terme. Je suis toujours dans une démarche d’avenir. Vous verrez beaucoup de choses dans cette démarche de progrès, à tous les niveaux.

Pour être moins dépendant des internationaux, est-ce qu’il est possible que vous vous sépariez d’éléments au sein du club notamment au niveau des internationaux français ?

Aujourd’hui, ceux qui font partie de la liste premium de l’équipe de France, nous les conserverons. On veut une équipe plus « française ». Nous sommes en déficit. On doit être à 16 JIFFS sur la feuille de match. Nous ne sommes pas dans les clous pour le moment. On doit rétablir cela avant la fin de la saison.

Vous avez connu uniquement des saisons sportives délicates, vous avez affronté les conséquences du Covid-19. Est-ce que vous avez déjà regretté d’avoir repris le club ?

Je n’ai aucun regret. Zéro. Contrairement à ce qui a pu être dit, je n’ai jamais pensé à faire une bascule financière avec le club. J’ai repris ce club par le biais d’une question de circonstance. Je n’étais pas préparé à ça. J'ai pris cette mission à bras-le-corps. Je me donne à fond. C’est beaucoup d’énergie, beaucoup d’argent. Tout le monde travaille beaucoup. C’est une forme d’accomplissement. Je suis un manager. Il y a quelque chose que je ne maîtrise pas, bien que je connaisse le rugby, c’est le sportif. Je peux influer en observateur et en donnant des moyens pour faciliter leur travail. Je ne regrette pas, mais je me sens aujourd’hui en situation temporaire d’échec. On gagnera, je peux vous le dire.

Si le le RCT descend en ProD2, est-ce que le club est armé pour en subir les conséquences ?

Si c'est le cas, et on en est loin, j’assurerais les arrières du club. Mais ce plan ne rentre pas en ligne de compte. Dans son organisation interne, dans son actionnariat, nous sommes prêts à subir ce choc. Si l’on descend, rien ne sera changé au sein du club. Évidemment, nos supporters et nos partenaires auraient un regard différent. Je le comprendrais si c’est le cas. Ils seraient déçus. C’est déjà arrivé au RCT. Nous serions capables de nous relever. Le club n’a pas à se faire de souci sur sa vie financière. Il y a des installations, une politique de formation… Il n’y a pas de raison qu’on ne s’en sorte pas. Mais pour l’heure, je n'image pas ce cas de figure dans mes plans.

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Mathias Merlo
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