Guirado et Best décryptent le choc entre Français et Irlandais

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Anciens capitaines de la France et de l'Irlande, Guilhem Guirado (35 ans, 74 sélections) et Rory Best (39 ans, 124 sélections) ont accepté de se projeter sur ce choc et de revenir sur le souvenir de leurs confrontations franco-irlandaises. Les deux emblématiques talonneurs se rejoignent sur un point : le match de samedi sera une bataille rude, âpre et ô combien disputée. Ça promet !

Une finale avant l’heure ?
G. G. : Cette affiche est présentée comme le grand choc du Tournoi. C’est logique : ces deux équipes ont battu les All Blacks récemment et peuvent encore prétendre au grand chelem. Ce résultat sera déterminant pour la suite. Celui qui l’emportera s’ouvrira la voie vers la victoire finale. Avec leur bonus, les Irlandais ont réalisé une très bonne affaire contre les Gallois. Les Anglais, avec leur défaite en ouverture, encore plus en Ecosse, auront du mal à y prétendre.
R. B. : C'est en tout cas le match le plus excitant de ce début de Tournoi. Depuis que j'ai pris ma retraite, désormais spectateur, c'est même le match pour lequel je m'impatiente le plus. Les deux équipes sont dans une forme superbe et l'atmosphère du 6 nations a toujours quelque chose de particulier. Vraiment, c'est un rendez-vous passionnant qui s'annonce. Est-ce une finale ? Difficile à dire, si tôt dans la compétition. L'Irlande devra encore se déplacer en Angleterre. La France, elle, reçoit l'Irlande et aura encore la chance de recevoir L'Angleterre. Cela lui donne un petit avantage. Mais ce France-Irlande sera un premier tournant majeur de la compétition.

Ce qui impressionne chez les Bleus
G. G. : C’est la force tranquille qui se dégage de ce groupe. Les gars sont sûrs de ce qu’ils font, du jeu qu’ils vont proposer. Il y a de la stabilité et de solides repères. Contre l’Italie, le jeu n’était pas très huilé. C’était un match de reprise avec ce que ça implique en termes d’automatismes mais les Bleus ont affiché de la maîtrise pour contrôler une équipe accrocheuse.
R. B. : Leur charnière, sans trop de surprise. Les deux sont incroyables. Sur ce qu'ils montrent depuis 18 mois, je ne vois pas beaucoup de joueurs sur la planète qui rivalisent. Dupont et Ntamack impulsent le rythme de ce XV de France, constamment en recherche de vitesse. Et il y a de la constance. Pendant trop longtemps, la France s'est réfugiée derrière ce cliché du french flair pour justifier qu'elle gagnait un week-end, qu'elle perdait le suivant et de façon assez peu explicable. Ça, c'est fini. En retrouvant son rugby de vitesse, celui que le monde entier aime et qui me faisait rêver quand j'étais enfant, le XV de France a aussi retrouvé de la constance au plus haut niveau.

Ce qui impressionne chez les Irlandais
G. G. : Je suis ébahi à chaque fois que leurs lancements préétablis finissent par marcher. Ils arrivent toujours à déceler la faille. J’ai payé pour l’apprendre. Ils ne laissent rien au hasard. J’ai en mémoire tant de combinaisons qui ont marché, des feintes de redoublées, des retours intérieurs... Sexton est pour beaucoup dans cette réussite. Les Irlandais ont su faire fructifier l’héritage de Joe Schmidt. À la rigueur néo-zélandaise qu’il avait amenée à leur jeu, ils ont ajouté un esprit d’initiative. Avant, ils étaient très pragmatiques mais prenaient peu de risques. Leur rugby a évolué et est devenu plus dangereux. Évidemment, ça reste aussi une machine bien rodée, très costaud.
R. B. : Les avants en général, mais je mettrais un zoom particulier sur la première ligne. C'est peut-être une déformation professionnelle, en tant qu'ancien talonneur ! (rires) Vraiment, cette première ligne m'impressionne. Ils sont forts sur les tâches fondamentales du poste, c'est une chose, mais c'est surtout par leur participation au jeu qu'ils font de grosses différences. Toute cette première ligne est extrêmement habile ballon en mains. Elle peut intervenir dans la ligne d'attaque et faire le choix juste, le geste juste. C'est un peu cliché de dire ça, mais ils jouent vraiment comme s'ils n'avaient pas de numéro dans le dos. Leur apport au collectif devient, dès lors, considérable.

Le scénario attendu du match
R. B. : Ce sera d'abord frontal, devant. L'Irlande est forte sur les rucks, les mauls et sur la pression physique qu'elle impose en défense. La France est forte en touche, en mêlée, également sur la ligne d'avantage. Les deux équipes voudront se tester frontalement, imposer leur domination physique. Ensuite, ce sera aux trois-quarts de faire des différences. L'Irlande doit travailler autour de ses libérations rapides, qui lui permettent de beaucoup déplacer le ballon sans perdre en cohésion. La France, je crois, essaiera de mettre ses facteurs X comme Penaud ou Fickou en situations de un contre un. Quand ils y parviennent, les Bleus deviennent redoutables. L'Irlande va sûrement essayer d'attaquer les Bleus au sol, pour ralentir leurs sorties de balle. La France aime mettre de la vitesse sur les extérieurs mais elle manque parfois de précision sur ses zones de rucks, ce qui ralentit son jeu. C'est une bonne manière de la contrer. Et si j'étais Français ? J'essaierais justement de vite trouver les extérieurs et de tester l'Irlande dans les couloirs des 5 mètres, là où ma vitesse et ma qualité dans les duels peut être supérieure.
G. G. : Je m’attends à une opposition de style. Si les Irlandais ont pour stratégie de tenir le ballon, les Français aiment contrer. Pour résumer, ce sera la rugueuse des Bleus contre la patience et l’abnégation irlandaises, avec leurs longues séquences. Il faudra voir si le pack français parviendra à tenir le bras de fer.
R. B. : Ce sera un match serré. S'il ne pleut pas, je pense qu'on devrait voir des points et du spectacle. Il ne faut pas que l'Irlande se renferme dans un rugby restrictif. Depuis une dizaine de matchs, elle a fait évoluer sa philosophie de jeu. C'est désormais une équipe offensive, qui déplace le ballon et c'est quelque chose d'assez nouveau pour nous. Pendant longtemps, nous pratiquions un rugby avec des structures de jeu rigides. Andy Farrell a fait évoluer cela. Pour se débarrasser de ces structures omniprésentes, il a fallu du temps et un changement des mentalités. Farrell veut des joueurs qui jouent la tête haute et qui sont les décideurs, sur le terrain. Ils ne feront peut-être pas toujours le bon choix mais si, collectivement, ils assument tous ces choix et foncent dedans à 100 à l'heure, alors cela peut se transformer en une bonne option. C'est son message et j'y adhère totalement. Le rugby est un sport d'intelligence et il appartient aux joueurs.

Le possible facteur X
G. G. : Je suis impatient de voir Melvyn Jaminet à l’œuvre. Les matchs du Tournoi n’ont rien à voir avec les rencontres plus ouvertes des tournées face aux nations du Sud. Il y a plus de jeu au pied de pression, plus de contest… J’ai envie de le voir garder son panache. C’est un joueur brillant qui est capable de tant de belles choses. Il me tarde de voir toute l’équipe d’ailleurs, notamment mes anciens équipiers qui ont pris conscience de ce qu’il faut faire pour réussir au plus haut niveau.
R. B. : Penaud, on vient d'en parler. Tout le monde a déjà tout dit sur Dupont et Ntamack, mais je peux vous assurer que Penaud est également un joueur incroyable. Il a affronté deux fois l'Ulster cette année, j'ai regardé ces matchs attentivement. Même quand son équipe jouait moins bien, il restait très difficile à stopper. Il est puissant, adroit, il va vite et sent les coups. C'est un joueur de classe mondiale.

Leurs France-Irlande
G. G. : Au début, ils avaient un jeu plus restrictif. On savait que ça allait batailler au près, être axé sur le combat. Au fil des années, on avait dû se préparer à subir d’une certaine manière car ils avaient toujours davantage le ballon. Ça donnait des oppositions très tendues et de sacrées empoignades. Qui leur ont souvent souri.
R. B. : Comme ça, c'est le souvenir de mes premières années internationales qui revient. Nous étions un ton en dessous de la France. Parfois, on prenait tente ou quarante points quand on venait à Paris. La foule s'excitait tout autour. Pour nous, au milieu, c'était un peu gênant...

Le meilleur souvenir
G. G. : Je n’ai pas besoin de trop réfléchir car j’ai souvent été en difficulté. Je retiendrai la victoire de 2016 pour mon deuxième capitanat. L’équipe avait gagné à l’arrache contre l’Italie en étant un peu fébrile, anxieuse. Nous étions décriés. Certains médias disaient d’ailleurs que je n’aurai pas la capacité de tenir ce poste. J’avais regroupé les gars autour de moi et nous avions réussi à contenir les Irlandais. Puis, à la fin, il y a ce bel essai de Maxime Médard derrière une série de mêlées et on l’emporte 10 à 9.
R. B. : Comment ne pas parler de 2018 et du drop de Jonny Sexton après la sirène ? C'était une émotion, un sentiment unique. Un tel scénario, c'est incroyable à vivre.

Le pire souvenir
G. G. : Le drop de Jonathan Sexton en 2018 nous avait fait tant de mal. Le traumatisme de l’éviction de Guy Novès était encore présent. Sur ce match, le premier avec Jacques Brunel, on résiste, on ne lâche pas. À deux minutes de la fin, nous avons une pénalité des 22 mètres décalée mais, malheureusement, on la loupe. J’étais sur le bord et je savais ce qui allait se passer. Je subissais les événements, je ne pouvais qu’encourager. Les Irlandais partent des 22 mètres et commencent à remonter le terrain. Longtemps, ils butent sur la défense et je me dis que l’on va prendre le pas. Puis ils trouvent de l’avancée et je vois Jonathan Sexton se reculer pour tenter le drop. Je ne regarde que le buteur dans ces cas-là et, à sa réaction, j’ai senti que ce n’était pas bon pour nous. Ça nous avait tant meurtris. La défaite en phase de poule de la Coupe du monde 2015 avait été douloureuse aussi. Il y avait la première place en jeu. Ce match avait été bien préparé et c’est comme si un château de cartes s’était effondré. On avait compris que l’équipe n’était pas prête à aller loin dans la compétition.

Leur rivalité
G. G. : Avant tout, Rory était un talonneur très précis sur les bases, rugueux, qui savait quoi faire balle en main et était solide en défense. Je trouvais surtout sur parcours incroyable. Le fait qu’il ait été élu capitaine par le groupe, c’était une marque de respect assez incroyable. Sachant qu’il était à l’Ulster et qu’il y avait une prédominance des Leinstermen dans le groupe… Quand on connaît le contexte en Irlande. Le voir désigner par ses coéquipiers témoignait bien du respect qu’il inspirait. J’ai quelques maillots de lui, on les échangeait régulièrement. Je les ai gardés précieusement. Ils seront en bonne place dans la bibliothèque.
R. B. : Je me souviens de lui en 2018. Après le coup de sifflet final, nous nous sautions tous dans les bras. Et puis j'ai vu Guilhem, sur le bord du terrain, abattu, la tête dans les mains. Cela m'a touché. Comme lui, j'étais capitaine. Je ne pouvais pas ne pas me mettre à sa place, imaginer ce qu'il ressentait à ce moment-là. Ce devait être terrible et ça m'avait énormément touché. Guilhem était un grand capitaine et un joueur fabuleux. Très explosif et dur ballon en mains. Très fort en mêlée, aussi, je peux en témoigner. À cette époque, je pense qu'il était le meilleur talonneur du monde. Et un grand gentleman ! En tant que capitaines, on se croisait souvent au banquet d'après-match. On prenait le temps de discuter et il avait toujours un mot gentil, qu'il ait gagné ou perdu. Vraiment quelqu'un de bien.

Leur successeur au poste
G. G. : Il y a du beau monde. Presque trop même. "Ju" Marchand réalise de très grosses prestations à chaque match. J’étais très content pour Peato (Mauvaka) à l’automne. J’ai vécu ce qu’il a connu, je lui en avais parlé d’ailleurs. Il a su ne pas lâcher l’affaire après le Mondial alors qu’il avait eu peu sa chance. Il a été patient, a continué à travailler et ça a souri. Derrière, il y a Barlot et Bourgarit en troisième choix, Camille (Chat) qui revient bien… Ce vivier est impressionnant.
R. B. : Ronan (Kelleher) s'en sort superbement. Quand il a débuté, il avait déjà cette activité et cette explosivité sur la ligne d'avantage, mais il lui fallait résoudre quelques problèmes sur les lancers en touche. Il a travaillé dur pour apporter les corrections nécessaires. J'avais aussi quelques doutes sur sa tenue en mêlée et là encore, il prouve qu'il est au niveau. C'est encore un jeune joueur (24 ans) mais il démontre déjà de superbes aptitudes. Pour lui, ce match face à la France est un grand rendez-vous : il aura ici l'occasion de s'installer parmi les meilleurs du monde à son poste.

Leur pronostic pour samedi
G. G. : Je dirais victoire de la France 19 à 18. Ça voudrait dire que l’Irlande prendrait un point. Mais il leur restera à se déplacer en Angleterre tout de même. Après, avec victoires pour les Bleus, ce serait parfait. Mais tout le monde signerait pour une victoire finale à quatre succès, je pense. Ça fait longtemps qu’on l’attend.
R. B. : Mon cœur me dit l'Irlande. Ma tête me dit la France, avec l'avantage du terrain. Mais j'ai toujours joué avec mon cœur, je vais donc suivre mon cœur : 26-22 pour l'Irlande.

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